Edition de 15862 Baudroillé
Bec. — Bouche humaine, dans l'expression avoir bon bec. Cette expression peut avoir au XVI° siècle deux sens entièrement opposés :
1° Garder le silence, se taire à propos. C'est la signification ordinaire chez du Fail : Propos Rust., 58 ; I, 322; II, 312, 230. Cf. aussi Satyre Menippee, éd. Read, p. 113 : « Le pauvre Salcède. n'eut pas bon bec, car il descouvrit le pot aux roses ». Cette signification apparaît déjà dans le Jeu de la Feuillée, v. 745, où Morgue vante ainsi la discrétion de Robert Soumeillon :
Peu parliers et cois et chelans,
Ne nus ne porle meiilour bouke.
Cf. encore Cent Nouv-Nouv., XXXIX, « une damoiselle qui servoit ceste dame, qui bonne bouche tres longuement porta » XI,, « que, si tenoit bonne bouche ».
20 Mais bon bec peut désigner, et désigne au moins aussi souvent, une langue bien pendue, une « bonne jappe », comme nous disons familièrement. Cf. « Caquet bon bec, la poule à ma tante ». Moisy, Patois norm. : « Marie-bon-bec ». Avoir bon bec désigne une parole abondante, vive ou habile dans : Roger de Collery, Monol. du Resolu, v. 13: Montaiglon, Anc. poés. fr. I1, 130 ; Anc. Th. fr., VIT. 181; H#Estienne, Apol. p Herodote, NV Rise) etc ec
Extrémité antérieure, bout, pointe : 11, 7, « se haussans sur le bec du pied.
Commencement : « Le bled avoit esté fort et excessivement cher... il avoit haussé infiniment depuis le premier jour de mars jusques au bec de l’Aoust ensuivant (ut dicunt). » (Arrêts, éd. 1579, p. 60). Du Fail nous rapporte ici une locution populaire intéressante et dont les lexiques ne font pas mention. Bec d'aoust est une variante de la locution goule aoust (en goule aoust), recueillie celle-là par Godefroy, et dont la transcription latine gula augusti avait été donnée par du Cange. Il s’agit de la fête de S. Pierre ès Liens (1% août). M. J. Loth (Annales de Bret., XIIT, 345-346) a montré que goule aoust ou goule d'aoust n'avait rien à faire étymologiquement avec l'expression bretonne goelaoust, malgré les apparences phonétiques et malgré l'identité du sens.
Beda. — Terme de tendresse, I, 155 : « J'estoys… son petit meschant, son tout, son beda ». Cf. dans Rabelais : « mon petit bedault ». On trouve aussi « mon bedon » (Anc. Th. fr., V, 17;
1. Dans du Fail, II, 282, un emploi de bon bec peut prêter à discussion. Le personnage en question recommande-t-il le silence à ses auditeurs, ou bien bon bec est-il un surnom de « la mesnagere de chez nous », auquel cas il faudrait adopter le sens no 2?
Fournier, Variétés, VIII, 286 ; Le Roux, Dict. Com.). Le mot beda est, au fond, injurieux : un beda, en Anjou, est un verrat, un cochon, un lourdaud (l'ionnier de Seurdre, v. 159; Verrier- Onillon, beda). En Ille-et-Vilaine le mot a diverses acceptions
injurieuses : cf. Paul Eudel, Loc. nantaises : « paysan »; Ch. Fougères, Annales de Bret., XI, 428 (Gennes-sur-Seiche) : « malpropre, incongru ». Dottin-Langouët (Pléchâtel) : « fat, faiseur
d'embarras ». Bedault était également une injure, comme bedier Cf. Godefroy, Compli, s. vo Bedel). Mais tout le monde sait que les termes injurieux, prononcés d'une cerlaine façon, deviennent facilement des mots de tendresse (ex. « gros bête », etc...) ; dans le texte de du Fail, beda est précédé de « petit meschant ».
Bedaine. — II, 39, glosé par « malheur ». Déveine. Se rattache peut-être à un. verbe beder, qui dans plusieurs patois signifie « échouer » (Cf. Godefroy, I, 608 a-b; Verrier-Onillon, beder (échouer, t. de jeu), bède, bedée, bedoux. Du Faiïl étant joueur, nous devons avoir ici un terme de l’argot du jeu de cartes ou de dés.
Bedondon. — II, 90. Tambourin. De bedon (sorte de tambour), avec réduplication de la seconde syllabe, par onomatopée.
Bedonnerie. — II, 115. Sonnerie de tambour.
Begaud. — il, 173. « Et bien, grand begaud, m'as tu regardé assez ?» M. Courbet comprend à tort « truand ». En Ille-et-Vilaine (Coulabin), un begaud est un niais, un badaud. Cf. aussi Godefroy, Compl'.
Begauder. — 11, 158. Glosé dans du Fail par « niaiser. » S'amuser à des riens : « uiaisans, begaudans, et s'amusant par les chemins ». Coulabin : « flâner ».
Bemus. — Nigaud. I, 265, j'entens si son mary est un besmus ; IT, 56, Magister Bemus. Godefroy cite un exemple de la Passion de Greban. Cf. encore Cholières, Malinées {I, 230). — La forme bemy avait le même sens1. — Ces deux mots, dont l’un à l'air
d'être le génitif de l’autre, paraissent des créations de clercs, comme follemus ?, lourdibus 3, coquibus, braguibus 4, etc...
Bestial. —- Bétail, bestiaux. Propos Rust., p. 54. Se dit encore en
1. Bemiy, « niais », est relevé par GODEFROY, qui cite deux exemples de farces. J'en ajoute deux autres : Montaigl.-Rothsch., X, 271 (les éditeurs corrigent à tort en blémy): farce de Robinet et la Ferme Veuve, v. 106: « Ce beny (sic), ce sotelet. »
9. La Fontaine d'Amours (Joyeuselez de Techener, 5e lLivr., t. IX). 3. Fleur des Chansons nouv., 1586 (Techener, Joyeuselez, 3 livr., t. VI, p. 163). 4. Voir ci-dessous, S, vo.
Ille-et-Vilaine. Ce devait être pour du Fail un provincialisme 1. Dans Eutrapel il emploie la forme bestiail (IT, 191).
Beurree. — II, 138, « tenant un lopin de pain et sa beurree ». Le
premier exemple connu du Dict. Gén. est de 1642. Dans le
passage de du Fail beurrée paraît signifier la couche de beurre étendue sur le « lopin » de pain.
Biaut. — I], 284, « son biaul, gallicelle, ou sequenie. » De la ponctuation de Godefroy, s. v. Galliceile (« son biaut gallicelle »), et de l'absence de la forme biaut dans son Dictionnaire, on peut conclure qu'il a pris ce mot pour l'adjectif biau (= beau). C'est tout simplement une prononciation provinciale de bliaut : sorte de blouse de paysan. Dans ce mot et dans son doublet féminin bliaude, nous constatons ou bien la chute du jod, ou bien la chute de LL : 1° Plaude en Normandie (W. Heymann, Dialektwôrter, p. 48); blaude en Bourgogne (ibid., p. 72; Guill. des Autels, Mitisl. barragouyne, éd. Techener, p. 8, « une belle blaude de grosse fine toille »). 2° Biaude en Bourgogne (W. Heymann, op. cil., p. 43, 72 ; Champfleury, L'Usurier Blaizot, Paris, 1858, p. 17 : « mauvaise veste de toile &ppelée biaude » près de Dijon). La chute de la liquide ! ou r dans le groupe consonne + liquide +semi-consonne est fréquente en Bretagne, et presque normale "(Chut Mruit epuiepluie oi MiTroisS MeLGe) M. Viaud-Grandmarais (Revue de Bret., 1913, p. 126) signale en pays gallo bliauder et biauder.
Bo. — II, 18 : « Vous autres qui par raison... estes les plus bo. » Le discours prêté à maïître Joannès étant d’une incohérence voulue, il est assez diflicile de se prononcer sur la signification de ce monosyllabe. On serait d'abord tenté d'y voir une caricature de la prononciation monophtongue de l'adjectif beau, prononciation qui commençait déjà à se répandre au XVI siècle (CE Thurot, Prononc. jr., I, p. 434-439). Ajoutons que dès le moyen âge, dans une petite pièce satirique où sont raillées les fautes de français des Brelons bretonnants, nous lisons à ia rime : « s'il pluet ou il fet bo » (Le Privilege aux Bretons, éd. Jubinal, Jongleurs et Trouvères). Néanmoins, si baroque que soit la phrase de maître Joannès, l'interprétation « les plus beaux », — qui a été donnée par des éditions de date postérieure, — serait vraiment trop absurde. La lecon bo, que donne l'édition de 1585, suivie en cela par 1587, 1598, est remplacée dans 15862 par be, et l'on sait l'importance de cette édition revue par l’auteur. Il est donc très probable que nous avons affaire ici
1. Ou peut-être un archaïsme. Il va sans dire que bestial au XVIe siècle
n'est nullement limité aux parlers de l'Ouest. Cf. par exemple Montaiglon- Rothschild, XII, 216, n 5.
à une simple onomatopée : bo où be (Voir : bo). Maitre Joannès, ethbarqué dans une longue phrase, ne sait plus comment finir, hésite, puis conclut brusquement à un accord. L'onomatopée représente quelque chose comme notre : euh, euh... et-nous imprimerions avec des points de suspension : « estes les plus... bo (ou : be)... : per diem ! Accordons ».
Bobita. — Propos Rust., 18, « notaire de la court de Bobita »; IX, 21, « lauditcire de Bobita ». La Rorderie a bien fait de faire observer (p. 188) qu'il existe dans les Côtes-du-Nord, sur les confins de l’Ille-et-Vilaine, une petite commune appelée Bobital. Mais il eût fallu ajouter pourquoi du Faïl avait choisi le nom de cette commune comme particulièrement ridicule. J'ai entendu en Haute-Bretagne les mots bobix et bobita, servant à désigner des nigauds et des imbéciles. Les lexiques, chose curieuse, n'enregistrent pas-en général ces deux formes, mais signalent le verbe bober (flâner en ouvrant la bouche, regarder d’ün air stupide, « begauder », comme dit Noël du Fail)}, et y joignent divers autres dérivés de ce verbe (Dottin-Langouët, Orain, Coulabin). La « cour de Bobita » et son « auditoire » sont donc une cour et un auditoire de nigauds. Cf. Godefroy, Bobu = sot, niaïs. Tous ces mots semblent apparentés à ébaubir, autrement dit à balbum (bègue).
Bon (-ne), adj. — II, 339. Calme, en parlant de la mer. Dans le récit correspondant de Pantagruel, IV, xxvr, Rabelais avait écrit : « advenant qu'il fust calme en mer ». L'exemple de du Fail est typique, car la mer bonne est très gênante pour les navigateurs dont il parle. Cf. lé subst. bonace.
Bon compagnon. — Outre le sens général de joyeux drille, paillard (IT, 237), d'individu gaillard et éveillé (I, 304), cette locution a chez du Fail un sens particulier assez curieux : « en état d'ébriété, en goguette »; Il, 237, « estant bien imprimé et bon compagnon ». II, 282, « venant des Anses, bon compagnon et hur
le guay ». D'ordinaire, comme il est naturel, cet euphémisme s'applique à une complexion, à une disposition générale 2, et non, comme chez du Fail, à un élat momentané. Maïs ce dernier cas n'est nullement isolé 3. Cf. Journal de Gouberville, éd. par Eug. de Beaurepaire (Caen, 1892), Introd., p. 49 : « Gautier Birette.….