‹ Essai sur le style et la langue: de Noël du FailChapitre 6 sur 59 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les obscurités de Noël du Fail.

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Laissant de côté les obscurités qui résultent des allusions diverses, des développements écourtés. des incohérences du dialogue, nous nous attacherons seulement dans la présente

étude à celles qui proviennent de la langue et du style. Comme nous le savons déjà t, du Fail n’est pas un auteur limpide; mais, comme nous l'avons également indiqué?, il ne faudrait pas le rendre responsable de toutes les étrangetés de son texte. Bon nombre d'entre elles disparaîtraient dans une édition critique faite avec méthode. Quelques corrections heureuses de M. Courbet ne suffisent pas à donner aux Baliverneries ni aux Contes d'Eutrapel le degré de clarté dont ces ouvrages seraient susceptibles 3. Quant à l'édition d’Assézat, qui est de beaucoup la plus répandue dans les bibliothèques, elle a fortement contribué à obscurcir le texte

1. Voir notre ouvrage sur La Vie et l’'Œuvre littéraire de Noël du Fai, conclusion.

2. Je fais surtout allusion aux chapitres du précédent ouvrage consacrés à la critique des éditions (ch. VII et XI). J'ajouterai qu’en dehors de ces chapitres spécialement critiques, on trouve dans mon premier ouvrage diverses notes de caractère philologique.

3. Parmi ces corrections intéressantes citons par exemple : éd. Courbet, I, 237, 1. 1: « qui onc ne se pleut (pour : peut); — II, 96, 1. 5: « parle Raymond Lulle » (pour : par Raym.). Malheureusement les corrections que M. Courbet apporta de temps à autre à son texte restèrent tacites. L'éditeur Lemerre lui avait mesuré parcimonieusement la place, lui interdisant tout appareil critique, toute discussion de variante; de sorte que l’excellent érudit s'arrêta à mi-chemin entre une reproduction fidèle de l'édition princeps de 1585 et une édition proprement dite. Suum cuique! C’est à Alphonse Lemerre et non à M. E. Courbet que revient la responsabilité d'un Eutrapel publié sans notes critiques ni explicatives. C'est également Alphonse Lemerre qui est responsable du choix des caractères, fort élégants, mais minuscules, qui rendent fatigante une lecture prolongée de l'édition de 1894.

de du Fail et à indisposer contre celui-ci le public lettré. Ce n'est pas que les fautes d'impression ajoutées par cet éditeur à celles des éditions anciennes soient particulièrement nombreuses et graves#. Mais si l’on en juge par ses notes « explicatives » inexactes ou inutiles, par son silence aux endroits difficiles, par son choix souvent malheureux de la variante, par son incapacité à rectifier les bourdes les plus apparentes des éditions anciennes, enfin et surtout peut-être par sa ponctuation, on reste convaincu que J. Assézat dut comprendre assez mal le texte qu’il publiait : ce qui ne l'empêchait point, par la vertu d’une grâce spéciale que le ciel refuse rarement aux éditeurs, de trouver ce texte fort intéressant et amusant et de professer Ja plus sincère admiration pour Noël du Fail. Selon nous, un éditeur moderne devrait renoncer résolument à reproduire la ponctuation souvent absurde, et du reste variable, des éditions anciennes, ponctuer à la moderne, user au besoin des parenthèses et des points suspensifs, marquer en caractères gras ou en capitales les noms des devisants au moment où ceux-ci prennent la parole, bref recourir à tous les artifices typographiques capables de faire circuler de l’air et de la lumière dans les broussailles d'Eutrapel. Après avoir promis dans son Introduction“, de donner au texte « une ponctuation régulière », Assézat se contenta beaucoup trop souvent de reproduire passivement celle des éditions anciennes, faisant preuve en cela d’une fidélité superstitieuse qu'il n'observait nullement par ailleurs 6.

4. Chose curieuse, les fautes d'impression d'Assézat, dont nous ne croyons pas nécessaire de donner ici une liste complète, consistent principalement en omissions de mots. Signalons, en soulignant les mots omis : II, 67, qu'il re le changeast aucunement: II, 118 se laisse conduire à un je ne sais quel Orpheus; II, 213, les marmites et pots; II, 222, la plus grande et meschante finesse; ibid. : la response non trop songearde; II, 288 et fut un très mauvais voisin; IT, 322, nous faisant entrer en longues et curieuses demandes.

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6. De temps à autre, M. Courbet a heureusement introduit une ponctuation rationnelle. Qu'on lise par exemple dans Assézat (II, 115) la phrase qui commence par « Monsieur luy respondit Eutrapel » (1. 12) et se termine par « non la nue simplicité du propos fust ouy. » La dite phrase est entièrement inintelligible, mais au reste ponctuée comme dans l'original. Elle se comprend parfaitement dans l'édition de M. Courbet (I, 261), qui, sans toucher aux mots du texte, a introduit la ponctuation logique. Il est regrettable que M. Courbet n'ait pas poussé assez avant son travail de clarification. Ainsi, dans son

Des fautes nombreuses ont persisté dans toutes les éditions anciennes, et des conjectures restent à faire, en dehors du secours que nous prêtent souvent les leçons de ces éditions. 11 ne faudrait pas hésiter à corriger parfois du Fail, je veux dire les erreurs qu’il a laissé passer ou dont son imprimeur fut responsable, L'édition de 1586?, certainement publiée par ses soins et revue par lui, est émaillée d’un assez grand nombre de coquilles, ce qui ne diminue en rien l'importance de cette édition pour l'établissement critique du texte. Nous avons déjà discuté ailleurs quelques variantes en examinant les rapports des diverses éditions entre elles7. Il ne nous serait pas difficile de poursuivre ici ce travail d'échenillage, en signalant des cas où visiblement (toutes les éditions anciennes sont fautives. Ainsi, dans un endroit du chapitre XX, là où ces éditions donnent tantôt « faire nostre caue » (1585, 1587, 15861, 1597, 15981, 2) et tantôt « faire nostre cause » (158623), Assézat, bien inspiré cette fois, conjectura «faire nostre eaue » (mingere), et cette conjecture est certaines. — Au chapitre XXVI (II, 204, 1. 1), l'insertion d’un que entre « Polygame » et « par y avoir » me paraît nécessaire pour que la phrase ait un sens. — Une phrase des Propos Rustiques demeure inextricable dans toutes les éditions anciennes et modernes : nous sommes d'autant plus autorisés à y

38 article sur du Fail (Bibl. Ec. des Chartes, XXXVIII, p. 609, n. 2), A. de la Borderie avait parfaitement rectifié la ponctuation absurde des éditions anciennes et d'Assézat pour un passage du chapitre XXX d’Eutrapel (II, 250). Or ce passage demeure aussi mal ponctué dans l'édition Courbet (II, 112-113). Nous pourrions signaler beaucoup d’autres passages où le besoin d’une bonne ponctuation se ferait sentir, Par exemple, au chapitre XIX (II, 123), je ponctuerais : « Mais à la musique! Tout... » et, mettant un point après « COings », j'imprimerais : « Resoluëment » avec une R majuscule. Au chapitre XXVI (Ass., II, 205: Courbet, II, 69), il faudrait une virgule seulement, et non un point, après « nouvelles terres » et par suite un » minuscule à « vous »: en lisant avec attention cette longue phrase tortueuse qui commence par « Il me souvient », on voit que le point en question la coupe en deux contre toute raison.

7. Voir Vie et Œuvre, chapitre VII (Baliverneries) et début du chapitre XI (Eutrapel).

8. 11, 137. — Disons à ce propos que le texte de Brantôme (Dames Galantes) exige une correction analogue; là où toutes les éditions, y compris celle de Lalanne (t. IX, p. 492, 1. 15) impriment « sinon par autre cause ou salive... », il faut lire « sinon par autre eaue ou salive... »

9, Parmi les « petites conjectures » qu’on pourrait faire çà et là pour améliorer le texte, en voici une qui me paraît à la fois simple et juste : au chapitre XXVI {II, 211) il est question d’Annibal vaincu, « rompu de fait, et perdu son terrible nom... » « Rompu de fait » ne présentant guère de sens, je propose : « rompu, defait,.…. »

remédier que, dans son premier ouvrage, du Fail fit de constants efforts pour être clair et correct. Or nous lisons au chapitre X, avant le récit de la mésaventure des Vindellois (éd. La Borderie, p. 80) :

«et apres avoir beu une volte, prindrent leur equippage, et s’en allerent audict estang, ou chascun se mit en son lieu resolu (par serment fidelement presté sur la faulx de Huguet) les receurent en magnifique apparat, et comme ilz le meritoient ».

La phrase est non seulement boiteuse, grammaticalement parlant, mais elle est absurde, puisque les deux hommes en embuscade n'ont pas encore aperçu l'ennemi et, par suite, n'ont pas eu occasion de le « recevoir ». ll est surprenant que La Borderie ne s’en soit pas avisé. J'insère une virgule entre lieu et resolu et je substitue l'infinitif recevoir à l’aoriste receurent. Cette construction avec l’infinitif pur est habituelle chez du Fail 10,

Au chapitre XXIX des Contes d'Eutrapel, à propos de cet « épouvantable mot de mariage », on lit avec stupeur dans l'édition Assézatii cette phrase sans queue ni tête :

« ; mot infini, comme celuy trois fois grand entre les anciens, espouvantant, comme celuÿ de Hannibal, les pavez de Rome, celuy d'Alexandre à Néron, Lancelot aux chevaliers de Cornouailles et Tempestas au College de Montaigu :

Que ne l'attend il, Que ne l’attent an, Car Andrelot vian ».

Tout ce qu’on peut reprocher ici à J. Assézat, c’est d'avoir, selon son habitude, négligé toute indication critique et tout essai d'interprétation, bref d'avoir imprimé des insanités sans broncher. Mais en fait il reproduisait très fidèlement la leçon donnée par la famille d'éditions qui a son point de départ dans celle de 1597 et qui est ensuite représentée par 1598 et par 1603 12. Au reste, le texte donné du vivant de du Fail (1585,

10. Voir ci-dessous, p. 70. M. Behm cite il est vrai (p. 64) un cas de « resoluz de faire. » Mais d'autre part il cite (p. 13) deux cas de résoudre avec l'infinitif pur. « Resolu les recevoir » est du plus pur du Fail.

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