‹ Essai sur le style et la langue: de Noël du FailChapitre 8 sur 59 · Vie et Œuvre, p · texte numérisé non relu

Vie et Œuvre, p

17. L'idée dominante étant celle de la terreur, du Fail entasse ici pêle-mêle,

avec sa précipitation coutumière, différents objets de terreur. Hannibal et Néron symbolisent la panique à Rome; l’allusion à Lancelot est un souvenir

édition critique en éliminerait toutes les obscurités; 1l en subsisterait encore un grand nombre, qui tiennent à la langue et au style mème de l’auteur, Donnons tout de suite quelques exemples de ces obscurités, en indiquant sommairement leurs causes diverses.

Il faut signaler d’abord l'abus des parenthèses, souvent longues, qui brisent la phrase et en font perdre le fil au lecteur. 11 y en a un bon exemple au chapitre XXVI (I, 205) : la phrase se poursuit cahin-caha pendant une page, el la ponctuation défectueuse des éditions anciennes 18 montre que les typographes s’y perdaient, et peut-être l’auteur lui-même. Cette dernière hypothèse n’est nutlement invraisemblable, et je pourrais citer telle phrase où, après une incidente conimençant par qui et une autre commençant par lequel, du Fail a tout simplement oublié un verbe essentiel 19.

Nous lisons au chapitre XVI (II, 70) : « Sa femme morte, il s’habille tout en verd, et de ce pas va très bien et très beau

bailler à nouvelle ferme à grand marché, et prendre une bonne avance de deniers, une terre appartenante à la defuncte, vers lequel il y avoit aussi seure obligation, que sur le dos d’un lievre en la lande du Mere » 2. En mettant entre parenthèses « et prendre une bonne avance de deniers », que nous

du Tristan en prose, que du Fail avait lu : Lancelot y triomphe en effet des chevaliers de Cornouailles. Pierre Tempête avait laissé, on le sait, le souvenir d'un grand fouetteur d'’écoliers. Et quant au refrain patois qui termine bizarrement l'énumération des « terreurs », il fait allusion aux guerres religieuses : il a été détaché d'une chanson que nous trouvons, par exemple, dans les papiers de Rasse des Neux (BN, fr. 22.560, p. 97); le dit refrain est sans doute destiné à rappeler les craintes inspirées aux catholiques par l'expédition de d’Andelot dans l’ouest de la France en 1568.

18. Voir ci-dessus, p. 12, n. 6, la ponctuation que nous avons proposée. — Comme autre phrase entrelardée de parenthèses, on peut citer: Eutrap., XIV (II, 50) : « car estant ainsi en rang de bataille... »

19. Eutrapel XV (II, 55-566): « La Motte aussi present, qui n’avoit daigné rire, comme les autres, de ce badin sans farine, lequel par une certaine antipathie et contrariété d'humeurs, comme onc mastin n'ayma levrier, onc vilain un Gentil homme, ne ignorant un sçavant, dressa à nostre Jobelin bridé une bonne et gentille partie. » Cette phrase est inextricable et je ne vois aucun moyen d’en sortir. Le verbe absent est celui qui devrait être amené par léquel (le badin); le verbe principal, dressa, a pour sujet La Motte, La parenthèse « comme onc.. un sçavant » a fait oublier à du Fail un verbe tel que « ne l’aimait pas. » Mais suppléer ce verbe dans un texte critique serait s’engager dans une voie dangereuse, Tout au plus pourrait-on imprimer quelques points de suspension après la parenthèse.

20. Lire : « du Méné. » Lande bretonne, située dans le département actuel des Côtes-du-Nord, non loin de Merdrignac et de cette « forêt de Catalun » dont il est question au chapitre XXXII (II, 286).

LES OBSCURITÉS DE NOËL DU FAIL ili7

interprétons comme s’il y avait « en prenant... » (anacoluthe fréquente chez du Fail), nous arrivons à comprendre que « une terre » est régime direct de « bailler »; mais 4 quel substantif masculin se rapporte lequel ? Mystère 2%,

L'amphibologie peut venir de ce que le pronom relatif est trop éloigné de son substantif. En relisant un passage du Chapitre XXXIV (IL, 324, 1. 21-27), on s'aperçoit, à la réflexion, que laquelle se rapporte non pas à « la philosophie » qui vient d'être nommée presque immédiatement avant, mais à « la nue et simple fov », citée trois lignes plus haut, à la fin de la phrase précédente; de sorte que du Fail dit en fait tout le contraire de ce.qu'il a voulu dire.

Au chapitre XVII (II, 79, 1. 3), le pronom personnel elles se rapporte à « chouettes et corneilles », qu'une digression sur Apollonius de Tyane nous avait fait entièrement perdre de vue. Le cas n’est point rare. Du Fail a beaucoup compté sur la mémoire et sur l'intelligence de ses lecteurs.

Notre auteur écrit au chapitre XVII (If, 76), en parlant d’un joueur d'échecs : « L'Espagnol..…. estoit une grosse heure à songer, regarder, enfoncer les matieres, quelle piece il devoit remuer et jouer ». Où est le verbe qui gouverne la proposition complétive commençant par quelle ? Assurément il n’y à pas ici d’obscurité grave, et le phénomène dont nous avons ici un exemple a parfois chez du Fail des conséquences plus fâcheuses. Mais l'impression générale reste trouble, car le lecteur surpris se demande s'il faut admettre l’ellipse pure et simple d’un verbe comme « se demander, examiner », ou si la locution « enfoncer les matières » n’est pas « prégnante » de ce verbe et ne fonctionne pas comme il aurait fonctionné, — auquel cas il ne serait pas nécessaire de le sous-entendre 2°.

212. En réalité, ce pronom doit se rapporter à àl, autrement dit au personnage sujet de l’anecdote : au lieu d'écrire « Or il y avait vers lui aussi seure... », du Fail s’est brusquement avisé de lier cette nouvelle phrase à la précédente par un relatif, Mais ce procédé n’est pas plus admissible au XVIe siècle que de nos jours, Il y aurait, il est vrai, une autre ressource, ce serait de corriger lequel en laquelle, et de faire rapporter ce pronom à « terre. »

91b. M. G. Dofttin veut bien me suggérer que la solution la plus simple de ce petit problème serait de mettre entre parenthèses « enfoncer les matières », suivant un procédé que nous employons nous-même ailleurs : « quelle pièce » s'accroche ainsi très régulièrement à « regarder » (« regarder en enfonçant les matières »).

Plusieurs phrases d'Eulrapel défient l'analyse grammaticale parce qu’elles manquent d’un verbe principal : il y en a une de cette sorte au début du chapitre XXII2. De même, au chapitre XXXII (II, 281), une phrase commence par « du temps qu’estans à Poitiers. » et ce participe présent reste en suspens, attendant vainement un verbe à un mode personnel: au lieu de conjecturer estions, ceux qui connaissent leur du Fail admettront plutôt un caprice ou une négligence’.

La négligence, combinée avec un besoin presque maladif de rapidité, explique aussi un certain nombre de tournures amphibologiques, comme dans cette phrase du chapitre I d'Eutrapel (I, 221), d'où il semble résulter à première vue que l'empereur Vespasien avait dilapidé k trésor public, alors qu'il s’agit au contraire de la façon dont il faisait rendre gorge aux Gconcussionnaires #%. — Ailleurs #, énumérant les obligations qu'aurait dû remplir un évêque, Polygame dit qu'il devait « visiter les malades... hanter les morts comme faisoit Diomede à ses chevaux ». C’est franchement mal écrit, et celui qui n’est pas au courant de la légende de Diomède ne comprendra rien à cette tournure elliptique à l'excès #.

L'obscurité vient souvent de ce que l'effet cherché par Pauteur n’a pas été trouvé; l'image n'est pas venue, et il ne nous reste qu'une ébauche informe, tourmentée, dont un écrivain d'un goût plus sûr nous eût fait grâce. Pour appliquer à du Fail le procédé de critique dont Alceste dépeçait le sonnet d'Oronte, — pourtant beaucoup plus clair que les

22. 11, 163-164 « mais au cas que trois mille... » Bien entendu, avant de déclarer une phrase inextricable, j'ai toujours pris soin de la vérifier sur toutes les éditions anciennes. Faut-il conjecturer : « mais au cas qu'avec trois mille... » Où « que M0y et trois mille... » ? ? Je n'ose.

23. La même phrase contient un peu plus loin une autre bizarrerie: « que nous {rouvons beau » s'applique à un fait passé, et il semble qu'on devrait avoir «“ que nous {rouvions beau. » Assurément la correction est aisée; mais on hésite : du Fail n’aurait-il pas par hasard voulu transformer le fait en constatation générale (« ces abbés de Maugouverne, que nous trouvons beaux quand nous sommes jeunes ») ?

24. « Vous cracherez au bassin tout ce que vous avez jamais humé et desrobé, comme faisoit l'Empereur Vespasien. » L'amphibologie résulte de l'emploi du verbe /aire, comme dans la phrase sur Diomède. Du Fail donne à ce verbe la signification de « faire faire. »

QT Et.

26. Du Fail a voulu dire: « il devait s’accoutumer au contact des morts, comme Diomède y accoutumait ses chevaux. » (cf. Gargantua, ch. 36).

Contes d'Eutrapel, -— nous demanderons : que signife « rabaisser les cas adventureux de ce monde ? » (IE, 106), et ‘« une insolence et bastarde authorité rechaussée d’un ris d’hoste et aprentif » (Il, 215), ou encore cette mention de Guillaume Hervé de Clayes, qui « harangua à plate cousture les premieres et secondes intentions enclavées?7 au haut bonnet de la sophisterie ? » (11, 1913). Qu'est-ce qu’un « beau traquet de moulin » qui bat « joyeusement la mesure, jouxte el au compartement?s de l'eau rejaillissante par les efforts du tour de la rouë » (11, 111) ? Pour exprimer qu’un fils prodigue, tenu de court par son père, recourait à des expédients financiers plus que douteux dont il rejetait la responsabilité sur la lésinerie paternelle, du Fail, toujours en quête d'images, écrit ceci: « Tout l'emplastre et defensif®# qu'il appliquoit sur ce mot, tomboit sur l’avarice de son père » (I, 65). De quel « mot » s'agit-il, et que signifie ce traitement

médical appliqué à un mot 30 ?

Un dernier exemple, plus étendu que les précédents, synthétisera les diverses causes d’obscurité et nous montrera comment du Fail peut souvent embrouiller l'exposé d’un récit fort simple destiné à faire rire. Jean Pain-Clochant raconte aux écoliers poitevins ses histoires conjugales 31. Il

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