‹ Essai sur le théatre espagnol (volume 2)Chapitre 11 sur 64 · MORETO. — DEDAIN CONTRE DEDAIN · texte numérisé non relu

MORETO. — DEDAIN CONTRE DEDAIN

Après le Vaillant jttstîcier, le plus éminent des drames de Moreto, est celui qui a pour titre Dédain contre dédain. On Tentend même quelquefois citer comme son chef-d'œuvre. Ce drame n'appartient pas au genre historique, au genre héroïque proprement dit ; on ne saurait le ranger non plus parmi les comédies de cape et d'épée, où les poètes peignaient les mœurs familières et contemporaines. Par le choix des personnages comme par l'élévation et l'élégance soutenue de la diction, il semble se rattacher aune classe intermédiaire.

Dans cette composition, Moreto a encore marché sur les traces de Lope de Vega. Nous avons fait mention de deux ouvrages de Lope, la, Belle laide et les Miracles du mépris, où il semble vouloir démontrer que, pour triompher des rigueurs d'une femme, le moyen le plus efficace est de paraître la dédaigner.

Telle est aussi Tidée qui préside à l'œuvre de Moreto et qu'il y développe avec une telle supériorité qu'il serait puéril de lui reprocher de n'avoir pas eu le premier la pensée de transporter sur le théâtre un de ces lieux communs féconds, seulement, lorsqu'un homme de génie se charge de les exploiter.

C'est en Catalogne, à une époque indéterminée du moyen âge, qu'il a placé le lieu et le moment de l'action. La fllle du comte de Barcelone, la princesse Diane, belle, spirituelle, savante, pleine du sentiment de son mérite et d'un goût excessif d'indépendance, s'est promis de ne jamais se soumettre aux lois du mariage et de ne répondre que par le mépris et la haine à l'amour qu'on lui témoignera. Vainement son père, dont elle est l'unique héritière, s'efforce d'ébranler une telle résolution ; vainemen t tous les princes voisins viennent (Solliciter sa main et s'efforcent-, en lui off'rant des fêtes brillantes, de lui prouver leur passion et de toucher son cœur. Toutes ces tentatives ne font qu'exalter son orgueil dédaigneux et l'affermir dans ses refus.

Cependant, au nombre de ces prétendants, il en est un dont le caractère réservé et l'apparente froideur commencent à fixer son attention. C'est D. Carlos, comte d'Urgel. Attiré d'abord à Barcelone par la curiosité plutôt que par le désir bien positif de fixer le choix de Diane, il n'a pas tardé à concevoir pour elle une vive passion, mais l'ardeur même de ce sentiment, la timidité qui suit presque toujours Tamour vrai et profond, l'incertitude ou plutôt l'extrême invraisemblance du succès, tout se réunit

pour refouler au fond de son âpe les émotions auxquelles il est en proie.

Les conseils du Gracioso Polilla, son valet et son confident, le décident à persévérer dans cette attitude qui, bien qu'involontaire d'abord, est peut-être le meilleur moyen d'agir sur un esprit tel que celui

de la princesse en piquant son orgueil blasé à force d'adulations et en fournissant un aliment nouveau à son imagination bizarre et délicate tout à la fois. Dans le but de veiller de plus près au succès de cette combinaison, Polilla commence par s'introduire auprès de la princesse en qualité de boufibn de cour ; par la vivacité et Tà-propos de ses reparties, il réussit à l'amuser, à se mettre avec elle sur un pied de familiarité, à gagner peu à peu sa confiance. 11 fait naître assez naturellement l'occasion de lui par- '1er du comte d'Urgel, et en le lui peignant comme un homme d'un caractère fier et sauvage sur qui l'amour et la beauté n'exercent aucun empire, il excite peu à peu dans l'âme de l'orgueilleuse Diane le désir de triompher de cette nature rebelle.

Ce n'est d'abord en elle qu'un caprice sans conséquence, qui l'agite' d'autant moins qu'elle ne doute pas d'un prompt et facile succès. Un regard de bienveillance, quelques paroles d'une condescendance équivoque, suffiront, elle le croit, pour mettre à ses pieds le seul homme qui semble méconnaître l'empire de ses charmes, et elle se promet bien de lui faire alors expier cruellement le crime dont il s'est rendu coupable envers elle par un moment d'indifférence. Tel est déjà l'amour du comte d'Ur-

gel qu'averti par le Gracioso du but de ces artifices, c'est tout au plus s'il puise •dans cet avertissement la force nécessaire pour ne pas céder aux premières et faibles avances de la princesse.

Étonnée decette résistance, elle revient àla charge. La lutte s'eng3.ge par des conversations de métaphysique amoureuse sur l'amour et la reconnaissance, sur le danger d'arriver au premier de ces sentiments par le second, sur la nécessité, lorsqu'on veut conserver son indépendance, de ne pas même répondre à la tendresse qu'on nous témoigne par l'expression d'une courtoisie bienveillante. C'est le comte d'Urgel qui, dans cette controverse, exprime les opinions les plus sévères, les plus rudes. La flère Diane, surprise et déconcertée, se trouve amenée comme malgré elle, comme à son insu et non sans uu dépit évident, à prendre la défense, non pas encore de l'amour, mais des lois de la galanterie ou au moins de la simple politesse. Toutes ces dissertations sont d'une délicatesse et d'un agrément infinis. Leur subtilité même qui, ailleurs, paraîtrait excèssive, s'explique parfaitement par la situation : ce sont bien là les premiers entretiens de deux amants ?ui n'en sont pas encore à se dire leur secret et qui, û'osant ou ne voulant pas se parler l'un de l'autre, se jettent dans des allusions et des généralités où leur esprit, animé par le désir de briller ou de plaire, prodigue toutes ses ressources.

Diane, mécontente du résultat de ces premières tentatives et comprenant qu'elle perd peu à peu du terrain, veut essayer une épreuve plus décisive. On li. 8

célèbre les fêtes du carnaval. Suivant l'usage catalan, elle décide que le jour •même il y aura un Sarao, espèce de ballet dans lequel chacun des danseurs doit conserver pendant toute la soirée la compagne que le sort lui a assignée et prendre avec elle, sans qu'elle puisse s'en offenser, sans que d'ailleurs cela tire à conséquence, le langage et les manières d'un amant favorisé. Comme on le pense bien, Diana s'est arrangée pour diriger l'œuvre prétendue du hasard, et c'est elle qui échoit au comte d'Urgel. Il y a ici une scène charmante.

DIANE (à part).

« Je triompherai de cet homme, ou je consens à » passer pour la plus stupide des femmes. (Haut.) » Vous êtes un galant bien froid. I On reconnaît à » votre maintien la violence que vous avez à vous » faire pour vous donner la seule apparence de la » tendresse, mais puisqu'on ce moment cette appa- » rence est pour vous un devoir, ne pas savoir la » prendre, c'est, permettez-moi de vous le dire, » manquer d'adresse plus encore que d'amour.

LE COMTE

» Si j'avais à feindre ce sentiment, mon langage » serait plus expressif. Lorsque le cœur est libre, » l'esprit trouve facilement les paroles.

DIANE

» Cela veut dire que vous m'aimez?

LE COMTE

j> Si je ne vous aimais, d'où me viendrait cett- » timidité ?

DIANE

> Que dites-vous, est-ce sérieusement que vous > parlez?

LE COMTE

» Ne voyez-vous pas que mon âme ne peut plus » contenir le sentiment dont elle est remplie ?

DIANE

» C*est pouiiant vous qui me disiez que votre âme » ne pouvait pas aimer.

LE COMTE

> C'est que je n'avais pas encore été frappé du » trait qui m'était réservé.

DIANE

> Quel trait ?

LE COMTE

> Celui dont cette main charmante a pénétré mon ^ cœur. Comme ce poisson merveilleux dont la puis- ^ sance magnétique, au moment même oii il touche ^ le fil suspendu à l'extrémité d'une ligne, imprime

* au pêcheur un secousse violente et paralyse son ^ bras, ainsi, la main qui en ce moment touche la

* naienne y glisse un poison à la fois brûlant et doux

* .^ne je sens circuler dans mes veines et qui arrive

* jusqu'à mon cœur.

DIANE (à part).

^ Victoire ! son orgueil est enfin subjugué. Je puis

* punir le mépris qu'il a fait de ma beauté. (Haut).

* Vous qui vous regardiez comme si assuré de ne ja- ^ lïiais aimer, vous aimez donc sérieusement?

LE COMTE

^ Pouvez-vous douter de l'ardeur qui me con-

88 ESSAI SUR LB TH6aTRR ESPAGNOL

» sume ? C'est àgenouxque je vous supplie de calmer » mes souffrances par quelques marques de bonté.

DIANE (ùtant son masque el retirant sa mam).

» Laissez-moi, laissez-moi, que dites-vous ? Moi » de l'amour ? Si la passion qui vous entraîne peut » vous excuser assez pour vous mettre à l'abri du » châtiment dû à tant d'audace, elle ne m'empê-

> chera pas de vous rappeler à la raison. Vous me » demandez des faveurs en m'avouarit que vous

> m'aimez?

LE COMTE (à part).

» Ciel, je me suis perdu... mais il est encore pos- » sible de réparer ma faute.

DIANE

» Avez-vous donc oublié ce que je vous avais an- » nonce, qu'en m'aimant, vous vous condamneriez à » subir mon mépris sans pouvoir espérer d'émou- » voir ma pitié?

LE COMTE

» Mais vous-même, c'est donc sérieusement que » vous me parlez ?

DIANE

» N'est-ce pas sérieusement que vous m'aimez?

LE COMTE

» Moi, Madame ! Juste ciel ! mon caractère eût-il » pu se transformer ainsi! Moi, aimer sérieusement!

> Belle Diane, avez-vous pu le penser! Si un tel » sentiment eût, \)ar impossible, trouvé place dans » mon cœur, la honte m'eût empêché de l'avouer. » Je ne faisais que me conformer aux usages de cette » fête.

DIANE

» Qu'entends-je? votre langage n'était pas sérieux? » (àpart.) Je suis si confuse que je ne sais que lui » dire.

LE COMTE

» Comment, avec tout votre esprit, n'avez-vous » pas reconnu que c'était une fiction ?

DIANE

» Mais ce trait dont vous vous disiez frappé, ce » poison si doux qui avait banni l'indifférence de *. votre cœur...

LE COMTE

* Fictions que tout cela. Me jugez-vous donc assez

* dépourvu d'adresse et d'esprit pour ne pas même

* savoir donner à la feinte une apparence de vérité ?

DIANE (à part).

^ Qu'est-rce qui m'arrive? Ai-je bien pu m'exposer

* ^ un tel affront? Je me sens toute brûlante de honte

* ^t de dépit, je crains qu'il ne s'en aperçoive... II ^^ faut absolument que je le mette à mes pieds, quoi ^ Tju'il puisse m'en coûter.

LE COMTE

^ Madame, on nous attend.

DIANE

> Moi, tomber dans un pareil piège... comment...

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