CHAPITRE XLVI
ROJAS. — DRAMES HEROÏQUES, — GARCIA yirX CASTANAR
Le chef-d'œuvre de Rojas, et en même temps un dos chefs-d'œuvre du théâtre espagnol, un des ou- "^ï^ages qu'on entend le plus souvent citer à Madrid, ^Viiont constamment obtenu le plus de succès, tant ^U.rla scène qu'à la lecture, c'est Garcia del Casia- ^€Xr, qu'on désigne aussi par ces deux autres titres, ^^ Paysan homme d'honneur {El labrador mits hon- "^Cido) et Après le roi, personne, (Del Rey abajo, ^'^nguno.) C'est encore un de ces drames profondé- *^ent espagnols qui, tels que V Étoile de Séville^ de Lope, le Médecin de son honneur et YAlcalde de Za- ^^mea de Calderon, le Vaillant justicier, de Moreto, doivent en grande partie leur popularité à ce qu'on ^^s considère ajuste titre comme la représentation ^t*iginale et caractéristique des idées et des sentiments nationaux.
Le sujet de Garcia del Castauar est assez complin. Il
que. L'époque est celle du règne d'Alphonse XI, de ce grand prince qui, au commencement du quatorzième siècle, gouverna si glorieusement la Castille. Garcia del Castafiar, ou plutôt, pour le désigner par son véritable nom, le comte Garcia Bermudo est le fils unique et l'héritier d'un puissant seigneur qui, après avoir joué longtemps un rôle important à la cour et dans les affaires de l'état, s'est trouvé compromis par suite des troubles auxquels a donné lieu la longue minorité du roi-et n'a échappé que par la fuite aux terribles conséquences d'une accusation de haute trahison. Le jeune Garcia, réduit lui-même à cacher sa naissance pour se dérober aux ressentiments qui, dans ces temps barbares, poursuivaient trop souvent les proscritsjusque dans leur postérité, Garcia s'est établi au sein des montagnes voisines de Tolède, dans un lieu appelé le bois de châtaigniers, Castaîiiir où, avec les débris de la fortune paternelle, il a acheté un domaine assez considérable. C'est là qu'il attend qu'un ami de son père, le vieux comte d'Orgaz, qui seul possède le secret de son existence et qui jouit d'un grand crédit auprès du roi, soît parvenu à dissiper les préventions qui pèsent encore sur le fils du proscrit et l'empêchent de prendre dans la société la place qui lui appartient. Plein de confiance dans son généreux protecteur, il se dirige uniquement par ses conseils. Le comte lui a fait épouser récemment une jeune fille dont la situation a beaucoup de rapports avec la sienne : c'est Blanche de Lacerda, issue de la maison royale, dont le père, après avoir disputé la couronne au souve-
rain régnant, a aussi fini ses jours dans l'exil, et qui, élevée dans un asile obscur que le comte d'Orgaz a ménagé à son enfance, ignore complètement le secret de son illustre origine. Garcia lui-même, bien qu'il n'ignore pas que l'épouse qu'il a choisie est d'une grande naissance, Garcia ne sait pas qu'il a donné sa main à la descendante des rois de Càstille. Leur protecteur commun n'a pas cru pouvoir le lui révéler encore.
Les deux jeunes époux, vivement épris l'un de l'autre, mènent dans leur heureuse retraite une existence que le poète a su peindre avec un charme infini. Ce n'est pas celle des puissants seigneurs féodaux, elle ne conviendrait pas à leur situation, c'est celle que pouvaient avoir de riches roturiers ; c'est le mélange d'une abondance un peu rustique avec un certain luxe, une certaine élégance même où se révèle le sentiment de ce qu'ils sont en éflfet. Garcia ne s'éloigne quelquefois de sa bien-aimée que pour aller chercher dans les émotions bruyantes de la chasse l'image des hasards et des périls de la guerre encore interdits à son courage et une distraction plus conforme à son instinct que les paisibles occupations de l'agriculture. Blanche, au milieu de ses nombreux serviteurs, leur distribuant le travail, partageant leurs amusements, est un modèle achevé de grâce, de finesse, de naïveté piquante. Son langage est tout à la fois en accord avec ce qu'elle est réellement et avec ce qu'elle croit être. Il n'y a rien dans ses paroles qui ne convienne à la fille des rois, mais rien aussi qui ne puisse se conci-
lier avec l'éducation modeste qu'elle a reçue loin des villes et de la cour.
Cependant, le roi Alphonse, qui se prépare à sa fameuse expédition contre Algesiras, a réclamé le concours de ses sujets pour cette grande entreprise dont le succès doit hâter la fin de la domination des Maures. Les Castillans ont répondu généreusement à l'appel de leur souverain. 11 se fait lire l'état des offres de secours arrivés de toute part. D. Gil d'Albornoz promet de lever et d'entretenir dix mille soldats. Le comte d'Orgaz en mettra sur pied deux mille, le comte d'Astorga quatre mille. Les bonnes villes enverront seize mille combattants. Les. trois Confréries de Castille feront marcher toutes leurs milices. Le comte d'Aguilar fournira, avec mille chevaux légers, un subside de deux mille ducats: Enfin, Garcia del Castanar donnera, pour sa part de contribution aux frais de la campagne, cent quintaux de viande salée, deux mille fanègues de farine, quatre mille d'orge, quatorze cuves de vin ert trois troupeaux entiers sous l'escorte de cent fantassins. « Mon offrande, » a-t-il ajouté, « serait moins mo- » deste si l'année eût été plus favorable, mais je sup- » plie Sa Majesté de vouloir bien accepter, avec elle, » le dévouement simple et franc d'un homme lo)'al » qui connaît ses devoirs s'il ne connaît pas son » souverain. »
La magnificence de ce don étonne le roi. Il demande quel est ce Garcia dont le nom même lui est inconnu. Le comte d'Orgaz saisit avec empressement l'occasion de préparer les voies à la réhabi-
litation de son protégé. Sans révéler encore à Alphonse rniustre origine du flls du proscrit, il lui vante son courage, sa force, son adresse éprouvés à la chasse des bêtes fauves et dans les combats de taureaux; il le lui présente comme un homme qui, s*il l'emmenait à l'armée, pourrait lui rendre d'importants services, mais qu'un caractère indépendant et sauvage a jusqu'à présent éloigné de la cour; il lui décrit l'établissement magnifique et rustique tout à la fois que Garcia s'est créé au milieu des montagnes. Le roi, dont les récits du vieux comte ont piqué la curiosité, veut absolument connaître Garcia. Il ordonne qu'on prépare une partie de chasse aux environs de Tolède. Feignant de s'être égaré dans la forêt, il ira, avec deux ou trois de ses courtisans, demander l'hospitalité au Castanar et, se faisant passer pour un des officiers de la suite royale, il jugera par lui-même de l'exactitude des informations qu'on vient de lui donner.
C'est précisément ce que désirait le comte d'Orgaz. Pour mieux assurer l'effet de son bienveillant artifice, il se hâte de faire prévenir Garcia de la visite qu'il va recevoir et à laquelle il ne doit pas paraître préparé. Garcia, n'ayant jamais vu le roi, pourrait ne pas le distinguer au milieu des courtisans dont il sera accompagné ; le comte d'Orgaz le lui désigne comme celui qui sera décoré d'une écharpe ou plutôt d'un grand cordon rouge. Remarquons que cette circonstance qui, on le verra bientôt, doit avoir une influence décisive sur toute l'action, n'est pas un anachronisme comme on pourrait le supposer ; Al-
phonse XI avait précisément institué un ordre de chevalerie dont un cordon rouge constituait tout à la fois le nom et la décoration.
A peine Garcia a-t-il reçu la lettre du comte que quatre inconnus viennent frapper à sa porte. Ils se présentent à lui comme des gentilshommes de la maison royale que l'entraînement de la chasse a conduits jusqu'auprès de sa demeure et qui désirent s'y reposer en attendant la fraîcheur du soir.
Garcia, apercevant sur l'un d'entre eux l'écharpe rouge que le comte lui a indiquée, le prend naturellement pour le roi. Il se trouve qu'Alphonse, sans doute pour éviter d'être reconnu, ne s'est pas revêtu de cet insigne, tandis qu'un de ses courtisans, D. Mendo, à qui il vient d'en faire don, s'est empressé d'en orner sa poitrine.
C'est une scène très remarquable et justement célèbre que celle où le roi, s'entretenant avec Garcia qui voit en lui un simple gentilhomme, s'attache, par dés questions adroites, à pénétrer le caractère et les dispositions de l'hotnme dont le comte d'Orgaz lui a fait un éloge si complet. Il lui témoigne son admiration des dons généreux par lesquels il a offert de contribuer à la guerre d'Andalousie; il lui affirma que le roi, profondément touché de ce témoignage de dévouement, veut l'appeler à sa cour et lui donner auprès de sa personne une brillante position. Garcia, repoussant une pareille idée, s'écrie qu'il préfère de beaucoup à tout l'éclat des faveura royales les loisirs et la liberté de la vie champêtre Le tableau qu'il en trace est un de ces morceaux que savent par
cœur tous les amateurs de la poésie espagnole. Il est plein de traits heureux et pittoresques. A peine osons-nous dire que nous y trouvons pourtant une certaine afféterie, une minutieuse affectation de naïveté qui ne seraient pas tolérables dans une traduction. Ce qui suit est mieux fait pour en supporter répreuve.
LE ROL
« Mais si vous tenez à ce point à ne pas quitter ^ votre retraite, comment avez-vous proposé au roi :» de raccompagner à la guerre ?
D. GARCIA
> Pardonnez, vous ne me comprenez pas. Le roi,
> c'est évident, a une dette privilégiée sur la fortune » et la vie de tout homme d'honneur. Emporté par
> son ardeur guerrière, il se prépare à marcher en » Andalousie pour en extirper l'infidélité, il a be- » soin pour cela d'hommes et d'argent. Je lui ai fait » offrir ma personne avec tout ce que je possède, » sans ambition, pour remplir un devoir, parce que » je considère le sacrifice de mon existence même » comme un impôt qui lui est dû et que je dois ac- » quitter sans attendre qu'il le réclame.
LE ROL
» Mais, la guerre finie, ne voulez-vous pas rester » à la cour ?
D.GARCIA
» On vit ici plus à l'aise et avec plus de sécurité.
LE ROL
> Il pourrait se faire que le roi vous offrît une » grande place.
128 ESSAI sua LE THÉÂTRE ESPAGNOL
D. GARCIA
> Serait-il raisonnable qu'il donnât à un paysan » comme moi une place que tant d'autres seraient ♦ mieux faits pour occuper ?
LE ROL
» Mon cher Garcia, le roi a bien le droit de choisir » ses serviteurs, c'est faire acte de justice distribu- » tive.
D. GARCIA
» Quoi qu'il en soit, le roi le voulût-il, il ne m'y fe- » rait pas consentir. De telles faveurs sont trop dan- » gereuses, et je sais qu'il ne me conviendrait, pas » de les accepter. Les favoris des rois sont exposés » à trop de périls; j'ai toujours entendu dire qu'il y » avait moins de risque à encourir leur haine qu'à » obtenir leurs bonnes grâces. Dans le. premier
> cas, on se tient sur ses gardes ; dans l'autre on
> n'est que trop porté à une imprudente confiance. >• J'avais un père, homme sage et éclairé, qui me » donnait de bons conseils. Il m'a dit plus d'une fois
> que les rois sont comme la flamme : d'un peu
> loin, elle échauffe, de trop près elle brûle.
» On a dit aussi que, comme Dieu, les rois ont » la puissance de tirer de la boue qu'ils foulent » aux pieds des hommes qui, honorés de leurs » faveurs, deviennent l'objet des respects univer- » sels.
D.GARCIA
> Plus d'une fois il ont replongé dans le néant ce- » lui qu'ils en avaient ainsi tiré.
LE noL > C'est que, sans doute, il ne méritait pas ce qu'on
> avait fait pour lui.
D. GARCIA
» Qu'il le mérite ou non, qu'est-ce que le roi peut
> donner à qui ne désire rien ?
LE ROI
» Vous pouvez attendre de lui des récompenses.
D. GARCIA
» Et des châtiments.
LE ROI
» Il peut vous donner du pouvoir.
D.GARCIA
» Et des soucis.
» Des richesses...
D. GARCIA
)► Qu'on m'enviera.
LE ROI
» Sa faveur...
D. GARCIA
» Avec les ennemis qu'elle me vaudra. Ne vous » fatiguez pas en vain pour me persuader. Encore
> une fois, je sais que tout cela ne me convient pas. » Je ne donnerais pas pour tout ce qu'il possède un » pouce de terrain de Castahar^ et je proteste que, » par ces paroles, je n'entends pas porter atteinte » au jiiste éclat dont son trône est environné. Mais » laissons cela, il est temps que je fasse préj^arer le » repas que vous voulez bien accepter. »
Ce qui, à notre avis, constitue la beauté de cette
scène, c'est que les arguments par lesquels Garcia motive son éloignement pour la cour ne sont pas purement des banalités philosophiques noblement exprimées. Le roi, qui ne le connaît pas, peutn'y voir que cela, mais, dans la pensée de Garcia, chacune des paroles qu'il prononce est une amère allusion aux malheurs de son père et à ceux qui ont poursuivi son enfance. Cela est vraiment dramatique.
Tandis que le roi, par des entretiens habilement dirigés, met ainsi à répreuve l'âme et l'esprit de son hôte, D. Mendo, le courtisan au cordon rouge, tente une entreprise moins généreuse. Frappé de la beauté de Blanche, il a conçu l'espérance de séduire sans beaucoup de peine une villageoise qui, à ce qu'il suppose, doit être facilement éblouie par les hommages d'un homme tel que lui. Il y a beaucoup d'agrément dans la manière dont elle repousse ses propos galants, sans éclat d'indignation, sans faire parade de sa vertu, avec une malicieuse afFectatioa d'humilité et d'ignorance rustiques dont l'ironie^ mêlée parfois de traits assez fins, doit lui faire comprendre qu'il serait inutile et peut-être imprudente de persister dans ses projets de séduction. Cela rap^ — pelle quelques-uns des jolis dialogues de Tirso d^^ Molina.
Lorsque les nobles visiteurs ont quitté le Casict — ûar, Garcia, qui a remarqué les assiduités A^ ^ D. Mendo auprès de sa femme et qirt, le preni pour le roi, en a conçu quelque inquiétude, laisvoir une certaine préoccupation. Quelques mots
BSSAI SUR LE tHÉATRB ESPAGNOL 131
Blanche, pleins de grâce, d'enjouement et de tendresse, le rassurent d'autant plus facilement que, dans sa loyauté, il se reprochait d'avoir pu concevoir un pareil soupçon contre celui qu'il regarde comme son souverain.
Mais D. Mendo, forcé de s'éloigner pour accompagner le roi, n'a pas renoncé à son coupable dessein. Convaincu, dans sa présomption, que la résistance de Blanche n'a rien de sérieux, il veut faire une nouvelle tentative pour en triompher. Dès le lendemain, un valet qu'il a gagné lui apprend que Garcia doit passer la nuit dans la montagne à la chasse du sanglier. Il se décide à profiter de cette absence^ et accourant en toute hâte de Tolède, il pénétre vers minuit dans la maison de Garcia par une fenêtre que son complice a laissé ouverte. On peut juger de sa consternation lorsqu'il aperçoit Garcia lui-même cju'un hasard heureux a ramené chez lui avant Theure accoutumée. Pour bien comprendre la scène qui va suivre, rappelons-nous l'erreur à laquelle a <lonné lieu le cordon rouge, insigne de Tordre de chevalerie conféré au courtisan.
D. MENDO (cachant sa figure dans son manteau)
» Vive Dieu! C'est Garcia... Bon courage, il n'est
* plus temps de reculer... Voilà ce qu'on gagne à se
* Her à un manant.
D.GARCIA
> Mon gentilhomme, si pourtant l'auteur d'une ^ "telle basseése peut l'être en effet, si quelque be- "^ soin impérieux vous a entraîné à tenter de me vo- ^ 1er, dites-moi ce que vous désirez, je vous pro-
» mets, foi d'homme d'honneur, d'essayer de vous » satisfaire.
D. MENDO.
» Laissez-moi partir, Garcia !
D. GARCIA
» Pour cela, non. Je dois d'abord savoir qui vous > êtes. Découvrez-vous sans plus tarder, ou la balle » de cette arquebuse m'en fera raison.
D. MENDO.
* Prenez donc garde à ne pas me manquer, car Je » vous avertis qu'une fois désarmé, la partie entre » vous et moi ne serait plus égale. Votre cause peut » être plus juste que la mienne, mais, en valeur » comme en naissance, la supériorité que j'ai sur » vous compenserait bien, je crois, cet unique » avantage. Le cordon qui décore ma poitrine » vous fera connaître ce que je suis. » (Il jette son » manteau,)
D. GARCIA ilaiâsnnt loxber sun arquebuse).
» C'est le roi ! Le ciel me soit en aide ! Et ses » paroles me prouvent qu'il sait que je le connais I » Honneur, devoir, que faire ? Comment sauver l'un » sans manquer à l'autre ?
D. MENDO (à part*.
» Que je reconnais bien là l'âme basse d'un vil ro- » turier! Le respect que mon rang lui inspire le » glace d'effroi... Le moindre effort de mon courage » eût suffi pour me tirer des mains d'un pareil . » homme. C'est donc là celui dont le cômte d'Orgaz * vantait tant la bravoure ! Le bon vieillard ne s'y » connait plus. {Haut,) Vous me trouvez dans votre
ESSAI sua LB THÉÂTRE ESPAGNOL 133
» maison, je ne puis ni fuir, ni le nier, j*y suis en-
* tré cette n^it...
D. GARCIA
» Pour me voler Thonneur... Certes, tous me payez
> bien l'hospitalité que Blanche et moi nous vous
> avons donnée. Votre conduite et la mienne présen- » tent un étrange contraste. Outragé par vous, je
> continue à vous respecter, et vous, à qui j'ai donné
> des preuves d'un si loyal dévouement, c'est par
> une injure mortelle que vous m'en récompensez !
D. IfENDOCà parti.
» Il faut se défier d'un homme de cette classe lors- » qu'on l'a offensé. Cette arme me servira de défense. » {Il veut ramasser Varquebuse.)
D GARCIA
» Que faites-vous ? Laissez là cette arquebuse. Si
» je vous empêche d'y toucher, c'est que je ne veux
» pasque vous puissiez attribuer à l'avantage qu'elle
» vous donnerait la fin de cette aventure. Le cordon
* qui orne votre poitrine a suffi pour vous protéger, ^ les rayons du soleil de la Castille vous ont sauvé *" ^a m'aveuglant.
D. aiENDO.
^ Enfin, vous me connaissez !
D. GARCIA
^ Jugez-en par ma conduite.
D. MENDO.
* Mou rang ne me permet pas de vous donner satisfaction. Que ferons-nous ?
D. GARCIA
^ Retirez-vous, priez Dieu qu'il veuille réprimer il. 12
)► VOS passions, et ne revenez plus au Castanar,.. » S'il ne m'est pas permis de tirer vengeance de vos » injures, le ciel, à qui je m'en remets, peut m'en » faire justice.
D. MENDO.
» Garcia, je n'oublierai pas ce que je vous dois.
D. GARCIA
» Je ne veux pas de vos faveurs.
D. MENDO.
» Que le . comte d'Orgaz ignore ce qui s'est » passé.
D. GARCIA
» Je vous le promets.
B. MENDO.
» Que Dieu vous protège.
D. GARCIA
» Puisse-t-il vous être en aide et nous préserver, » Blanche et moi, contre vos projets 1
D. MENDa
> Votre femme...
D. GARCIA
» Pas un mot de plus... Je la connais, je sais qui » vous seul êtes coupable... Où allez-vous ?
D. MENDO.
» Je cherche la porte.
D. GARCIA
> Quel aveuglement I C'est par ici que vous dev^^^^ » sortir. {Il lui montre la fenêtre par taqwUe il e^^t » entré.)
D. MENDO.
» Encore une fois, vous me connaissez?
BBSAI SUR LB THÉATaS ESPAGNOL 135
D. GARCIA
> Je vous proteste que si je ne vous avais pas » connu, vous seriez descendu plus vite... Mais > maintenant, prenez cette arquebuse. Il y a des
* voleurs dans la forêt, ils pourraient ne pas vous
* traiter avec, autant de ménagement que moi. Des-
* cendez promptement. Je ne veux pas que Blanche
* sache rien de cette aventure.
D. MENDO.
» Je vous obéis.
D.GARCIA
> Depêchez-vous, trêve de compliments, et prenez
* garde de vous laisser tomber I je craindrais qu'une
* chute ne vous retînt un moment de plus dans, ma
* tuaison. Descendez, ne craignez rien, je tiens Té-
* chelle. »
iNous connaissons peu de situations aussi fortes, ^"^ssi dramatiques que celle qui résulte de la double ^t*reur de Garcia et de D. Mendo, dont l'un, prêt à ^^a.pper Thomme qui a voulu l'outrager, passe à son ^&ard de la menace au respect lorsqu'il a cru recon- ^a.ître en lui son souverain, tandis que l'autre, ^oxijours présomptueux, ne soupçonne pas même que *^s ménagements dont il est l'objet soient accordés ^ autre chose qu'à là supériorité de rang d'un ^^igneur de la cour sur un campagnard ébloui de sa ^^issance et de sa qualité. Il était impossible de ^ ieux faire ressortir le caractère des deux personnages.
Garcia, resté seul, s'abandonne au plus violent désespoir. Sa tête s'exalte. Bientôt, il ne voit plus
d'autre moyen de jdéjouer les projets du roi et do sauTer son honneur que de donner la mort à son innocente femme. Une lutte horrible s'engage dans son cœur entre Tamour passionné qu*il lui porte et la cruelle jalousie qui lui met, à lui même, le poignai*d à la main. Tandis qu'il hésite, qu*il se débat, Blanche éperdue s'échappe et cherche un asile dans la foret voisine où elle rencontre leur noble protecteur, le comte d'Orgaz. Il venait, en ce moment même, annoncer à D. Garcia que le roi se proposait de lui confier un commandement contre les Maures. Blanche, à peine rassurée par sa présence, lui raconte le danger qu'elle vient de courir : toujours douce et tendre, elle cherche à excuser son mari dont elle ne peut concevoir les emportements. Le comte charge un de ses serviteurs de la conduire auprès de la reine à qui il a confié le secret de sa naissance et qui la prendra sous sa protection. Lorsqu'elle s'est éloignée, il va trouver Garcia, et après lui avoir reproché vivement l'action barbare qu'il a voulu commettre, il l'invite à le suivre à Tolède pour remercie le roi de la haute marque de confiance et de faveu dont il vient de l'honorer. Mais Garcia, dans toik —
ce que le comte vient de lui dire, n'a entendu qu'un^ -<3 ^
chose, c'est que Blanche a été conduite dans le p lais du roi. Epouvanté à cette idée, n'osant explique ni sa conduite, ni sa terreur pour ne pas manquer l'engagement qu'il croit avoir pris envers son souv rain, il n'a plus qu'une pensée, c'est de partir à l'instant même pour la cour. A peine arrivé, on VI introduit auprès du roi qu'il trouve entouré de ses
courtisans. En un moment tout est éclairci, et la vérité apparait enfin aux yeux de Garcia.
LE ROL
« Approchez-vous et venez recevoir de ma bou- » che l'expression d'une bienveillance que vous
• » avez si bien méritée.
D. GARCIA
» Pardonnez, laissez-moi d'abord baiser les pieds » de Sa Majesté. (// s'approche de D. Mendo qu'il » prend pour le roi,)
D. MENDO.
» Voici le roi, Garcia.
D. GARCIA (à Dart).
> Qu'entends-je, ô mon honneur ! Quelle erreur » est-ce là ! (Haut.) Sire, permettez-moi de baiser » votre main... Si je mérite... vous pouvez...
LEJIOI.
> Remettez-vous. D'où vient ce trouble? Vouspâ-
* lissez ?
D. GARCIA (à part..
* Un noble peut-il ne pas pâlir lorsqu'il a perdu ^ l'honneur! (^aw^)Sire, permettez-moi de vous ^^ dire deux mots en secret. Vous êtes le soleil. Pros- ^ ^erné à vos pieds, la puissance de vos rayons a ^ lïiis au jour ce que vous lisez sur mon visage.
LE ROI
^ Avez-vous à vous plaindre d'un outrage ?
D. GARCIA
^ Je connais celui qui m'a offensé.
LE ROI
* Qui est-il î
D. GARCIA
» J'ignore son nom.
LE ROL
» ïndiquez-le moi.
D. GARCIA
» C'est ce que je vais faire. (A D. Mendo,) Je vou- » drais vous entretenir un moment d'une affaire > importante, mais le roi ne doit pas assister à cette » explication.
D. MENDO.
» Je vous attends dans la salle voisine.
LE ROL
» Où allez-vous, Garcia ?
GARCIA (sortant).
» Exécuter l'ordre que vous venez de me donner:
LE ROI
» .Sa douleur m'afflige, il me tarde de savoir de » qui il a à se plaindre.
D. GARCIA (à D. MENDO derrière le thèâtre\
» Vorlà ce que c'est que l'honneur. {Il le frappe » de son poignard.)
D. MENDO.
> Je suis mort I
Le roi ordonne qu'on arrête le meurtrier. Loin de chercher à fuir, Garcia s'avance fièrement. Maintenant que son honneur est vengé, peu lui importe le reste. Autant, tout à l'heure, son langage était confus et troublé, autant maintenant il parle avec assuranci et même avec une sorte d'exaltation intrépide. L r~\ révèle au roi le secret de sa naissance et de celle d«__e Blanche, il lui raconte par quelle odieuse provoc^^-
tion il a été conduit à l'acte de vengeance qu'il vient d'accomplir. « Cet hôte perfide, » dit-il, « à peine » reçu dans ma maison, a osé porter sur Blanche » des regards criminels. Le prenant pour vous, Sire, » par l'effet de je ne sais quel malentendu, j'ai fait » céder ma juste colère au devoir d'un sujet fidèle, » je l'ai respecté. Mais cette erreur une fois recon- » nue, l'honneur d'un homme tel que moi deman- >- dait impérieusement vengeance. J'ai saisi ce poi-
> gnard, je lui ai percé le cœur... Vous le voyez » mort, vous m'auriez regardé comme infâme si, » lorsque vous m'avez demandé de vous faire con- » naître celui que j'accusais de m'avair offensé, » je vous l'eusse montré respirant encore. Eût-il été » le fils du soleil, un des grands de l'état, le premier » dans votre faveur, le second dans votre royaume, )► vous savez qui je suis, quel affront j'ai reçu, ^oilà » l'offenseur, le coupable, voici le bras qui l'a frappé. » Que ce bras tombe, s'il le faut, sous la hache du
> bourreau, mais tant que ma tête reposera sur
> mes épaules, personne, après le roi, personne ne
> m'offensera impunément. » Le roi, pleinement convaincu par cette justification fière et respectueuse, n'a plus pour Garcia que des paroles d'approbation. Il lui confie le commandemant de l'expédition projetée contre Algesi^;*as, et le nouveau général part aussitôt pour l'Andalousie.
Ce dévouement terrible a, tout à la fois, le mérite de frapper fortement l'imagination par ce qu'il a d'imprévu, et cependant, de ressortir si merveilleusement du sujet et des positions données qu'on n'en
140 ESSAI sua LB THÉÂTRE ESPAGNOL
est pas surpris, qu'il semble que Taction ne pouvait finir autrement et que l'horreur même de l'assassinat disparaît sous l'intérêt habilement excité en faveur de Garcia. Son rôle est un des plus beaux qu'il y ait au théâtre, un des plus complets, des plus conséquents. Grave, mesuré, courtois, modeste ou plutôt réservé et contenu comme tout homme de sens qui a subi l'épreuve du malheur, il garde pourtant au fond de son cœur le sentiment de la grandeur de son origine et un orgueil qui, devant la moindre insulte, se réveille, d'autant plus terrible qu'il a été plus comprimé. C'est l'idéal du caractère castillan tel que l'histoire nous le montre aux grandes époques de l'Espagne, tel qu'on en a vu encore quelques exemples dans des temps plus rapprochés de nous. Nous disons du caractère castillan et non du caractère espagnol pris dans un sens absolu. Les différentes races pui peuplent l'Espagne ont conservé, en effet, des tiypes trop distincts, quelquefois trop contraires, pour qu'il soit possible de les peindre sous les mêmes traits, même en les généralisant beaucoup. Il y a loin de la gravité taciturne et fière, du bon sens simple et droit du castillan, à la vive imagination, à la loquacité vaniteuse, à la brillante légèreté de l'Andaloux, et c'est peut-être pour n'avoir pas tenu assez de compte de ces différences^ que presque tous ceux qui ont voulu juger ce pay sont tombés dans tant de contradictions.