CHAPITRE L
SOLIS. — l'amour a la mode. — UN SOT EN FAIT CENT. — LA BOHÉMIENNE A MADRID, ETC.
D. Antonio de Solis est du petit nombre des écri-^— ivains espagnols du xvir siècle dont la vie a laiss.^^ ^sé quelques traces. Né à Alcala en 1610, il écrivit • à
dix-sept ans sa première pièce de théâtre. Il deviijt Mini bientôt après secrétaire du comte d'Oropesà, suc^ -«accessivement vice-roi de Navarre et de Valence ^ et
président du conseil des ordres. La protection de o < ce seigneur et probablement aussi la réputation qi^^ Jpue Solis s'était déjà acquise par ses compositions dr^z«rramatiques lui firent obtenir, avec le titre de secr^z«:rétaire du roi, un emploi assez considérable à la secrzi^r-rétairerie d'Etat. Plus tard, il fut nommé aux fonciicMZZ^^ns officielles d'historiographe des Indes, et c'est en
cette qualité qu'il publia cette brillante histoire de la conquête du Mexique qui est peut-être son pr micipal titre de gloire. Comme Lope, Tirso, Calàe^trou
et Moreto» il fiait par embrasser l'état ecclésiastique, et vers la fin de sa vie, il renonça tout à fait au théâtre. Il mourut à Madrid, le 19 avril 1686.
De tous les auteurs comiques qu'a produits l'Espagne, aucun, peut-être, après Calderon et Lope, n'est aussi connu hors delà péninsule. Sa renommée d'historien s'est en quelque sorte confondue dans l'esprit des étrangers avec celle qu'il a méritée comme poète et en a augmenté l'éclat. Ce n'est qu'ainsi qu'on peut expliquer le retentissement extraordinaire d'un nom qui, dans les fastes de l'art dramatique, ne doit certainement pas être mis au premier rang, bien qu'il occupe au second une des plus honorables.
Ce n'est pas dans ses comédies héroïques qu'il faut chercher les éléments d'une juste appréciation de son incontestable talent. Conceptions forcées, plans extravagants, style affecté et obscur, on y trouve au plus haut degré tous les défauts qui, plus tard, lorsque le mauvais goût qui les tolérait alors et quelquefois les faisait applaudir vint à disparaître, jetèrent sur ce genre de drames le discrédit absolu dans lequel l'injustice habituelle des réactions enveloppa si longtemps des œuvres à d'autres égards dignes
d'estime. En parcourant, dans le recueil des œuvres de Solis, ces monstrueuses et insipides productions. On â peine à concevoir qu'elles aient été écrites X>ar l'homme dont les comédies de cape et d'épée i^appellent d'une manière si heureuse la manière iDrillaiite et ingénieuse de Calderon lui-même. C'est en effet le modèle que Solis paraît s'être pro-
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posé et qu'il a souvent imité avec suceës. Il semble avoir appris de lui l'art de nouer une intrigue coîn- ^ pliquée, de soutenir l'intérêt par des incidents inattendus et habilement enchaînés l'un à l'autre. Il n*a pas, sans doute, cet éclat d'imagination, cette richesse de poésie qui donnent tant de prix aux plus médiocres ouvrages deCalderon, mais il lui a emprunté l'élégance harmonieuse et facile de la versification, la pureté du style, le beau langage, la plaisanterie fine et gracieuse, ce ton exquis de bonne compagnie, mêlé d'idées subtiles et alambiquées, qui constituaient dans sa plus noble et sa plus séduisante expression le goût de l'époque.
La meilleure comédie de Solis, c'est V Amour à la modej qui est certainement aussi un des chefsd'œuvre de la scène espagnole. Les qualités que nous venons d'indiquer y sont toutes réunies à un degré éminent. C'est la satire piquante d'un travers trop commun dans les sociétés usées par le luxe de la civilisation qui, sous les dehors et l'expression passionnée de l'amour, déguisent le manège imposteur d'une galanterie née de la vanité et de l'ennui. On a remarqué que les caractères principaux semblent imités d'une très jolie pièce de Çalderon, Les matinées d'Avril et de Mai. Quoiqu'il en soit, l'^imour à la mode présente un tableau de mœurs plein d'élégance, d'enjouement, souvent même de force comique, et la grâce délicate dont il est rempli en rend la lecture vraiment délicieuse. Peu de temps après son apparition sur le théâtre de Madrid, Thomas Corneille, cet infatigable traducteur des
drames espagnols, en fit représenter à Paris une imitation qui porte le même titre.
Nous ne savons comment traduire celui d'une autre comédie de Solis qui a aussi une assez grande réputation et qui la mérite jusqu'à un certain point. Elle s'appelle en espagnol : Un bobo hace ciento, ce qui, traduit à la lettre et en se préoccupant plus de l'exactitude du sens que de l'élégance ou même de la correction, signifierait : Un sot en fait cent. La pensée exprimée par cette locution proverbiale, c'est que les balourdises d'un homme dépourvu de raison, de tact et de mesure peuvent déconcerter les projets de plusieurs personnes de sens et d'esprit, les brouiller ensemble, les mettre aux prises et les précipiter dans d'inextricables embarras, même sans que l'auteur de ces malentendus en ait ni l'intention, ni la conscience. Cette idée ingénieuse prêtait à des eflTets dramatiques que Solis a su atteindre avec beaucoup de sel et de gaîté. Le ridicule héros de cette amusante comédie est très bien caractérisé : il réunit, à la fatuité outrecuidante du Charmant D. Diego^ la grossière suffisance de Z). Lucas del Cigarral, ce qui ne veut pas tiire, cependant, que Solis ait égalé ces deux créations si originales et si accomplies de Moreto et de Rojas. L'intrigue, dans un pareil sujet, devait nécessairement être fort compliquée, mais la mesure est tellement dépassée que, parfois, il est impossible au lecteur le plus attentif de saisir les ressorts de l'action et que pour lui, le divertissement devient une fatigue.
La Bohémienne à Madrid est aussi une pièce très
agréable, mais qui n'ajoute pas beaucoup à la gloire de Solis. Bien qu'elle porte son nom, il y en a eu, en effet, bien peu de part. Non seulement le fond,, le caractëre, presque tous les détails sont pris dans la célèbre nouvelle de Cervantes, mais c'est àMontalvan, qui avait le premier transporté sur le théâtre ce joli roman, qu6 Solis a emprunté Tenchaînementdes scènes et même la majeure partie delà versijflcation. Il s'est borné à refondre l'œuvre de son devancier qu'il a rendue plus simple, plus vive, plus régulière et plus vraisemblable au moyen de quelques retranchements et de quelques additions heureusement imaginés. Quelle que soit, au surplus, la part à faire entre les trois poètes, la Bohémienne à Madrid, dans la forme définitive que lui a donnée Solis, est, nous le répétons, une fort agréable comédie. Le héros est un jeune homme riche et bien né qui, éper-~ dûment épris d'une jeune fille appartenant à une " troupe de Bohémiens, vient de se décider, pour ne pas se séparer d'elle, à s'enrôler parmi ces vagabonds et à adopter leur vie aventureuse lorsqu'on décou — vre que sa chère Preciosa a été enlevée dans son en — fance à de nobles parents. Preciosa est vraiment ra — vissante par le mélange de passion, de dévouement^ de gaîté, de caprice, par la vivacité ingénieuse et 1 hardiesse originale qui animent tout son rôle, peinture des mœurs de ses sauvages compagnons es* un tableau des plus «livertissants.
C'est CHCore une jolie comédie que le docteur Caf^-hn, ou Solis, reproduisant, sans servilité cette fbis, une idée déjà traitée par Quevedo, nous montre nn
médecin dont la profession apparente n'est qu'un voile commode destiné à couvrir les intrigues amoureuses dont il se rend l'intermédiaire. Pour dénouer les fils croisés de ces in rigues, pour échapper aux difficultés amenées par l'incroyable audace de ses entreprises, il se jette dans un labyrinthe de mensonges et d'impostures qui finissent par tourner contre luimême en lui suscitant des obstacles imprévus. Sa femme, qu'il est obligé de prendre pour auxiliaire, hors d'état de comprendre des plans aussi embrouillés, contribue encore, par les bévues de son zèle empressé et maladroit, à le faire échouer. Rien de plus gai que cet imbroglio.