LE FRÈRE NICOLAS
» Et ils se repentent tous, mon père, d'avoir pu » un seul instant penser à tourner le dos au danger.
LUCIFER (à part).
» Ainsi donc, la peur naturelle à laquelle ils ont
» un instant cédé devient pour eux une occasion de » s'acquérir de nouveaux titres à la faveur du ciel ! » Ceux que Dieu protège rentrent bien vite dans la
> bonne voie... (Hatd). Mes frères, apaisez par des » sacrifices le juste mécontentement du Créateur » qui vous porte tant de tendresse. Pour moi, je me » charge de pourvoir à votre subsistance, je serai » votre quêteur.
FRÈRE ANTOLIN.
» Vous espérez trouver des aumônes dans cette » ville? Vous me faites rire.
LUCIFER
» Vous serez bientôt détrompé... Père gardien, ne » craignez rien, faites ouvrir ces portes.
LE PÈRE GARDIEN
» C'est un ange, il faut lui obéir... Mais le ciel » m'éclaire... Dieu me soit en aide! Cachons ce pro-
> dige à mes religieux.
LUCIFER
» Allez tous au chœur et cessez de craindre. Tant » que je vous assisterai, le bercail de François sera à » l'abri des attaques des loups. r
LE PÈRE GARDIEN
» Oui, puisque Dieu a changé le poison en contre- » poison. »
Lucifer se met à l'œuvre, et tout a bientôt changé de face. Les aumônes arrivent de toute part au couvent, les moyens ordinaires ne suffisent plus pour les y transporter. Du surplus des produits de la charité publique, un a\itre monastère s'élève avec rapidité. Le prétendu moine se multiplie. On le voit
partout à la fois, parcourant la ville pour stimuler la générosité des fidèles, dirigeant la construction du nouvel édifice, pressant les ouvriers, faisant preuve en tous lieux d*une activité, d'une adresse, d'une force miraculeuses. Les religieux, frappés de ces qualités extraordinaires auxquelles se mêle, dans l'inconnu, quelque chose d'étrange et de mystérieux, se demandent qui il peut être. L'un croit voir en lui un être étranger à l'humanité ; l'autre, à son ton d'autorité et à une certaine âpreté de langage, le prend pour le prophète Élie. Le père gardien, qu'une révélation divine a instruit de la vérité, conseille à ses frères de ne pas chercher à pénétrer les secrets du ciel et de se contenter d'obéir aux ordres de celui en qui ils ne peuvent méconnaître un envoyé de Dieu.
Le rôle du père gardien est d'une grande beauté. La simplicité, l'abnégation du moine s'unissent dans sa personne à la fermeté calme et prudente sans laquelle il n'est pas possible de diriger utilement d'autres hommes. Il y a entre lui et Lucifer une scène remarquable :
LE.PÊRE GARDIEN.
> Frère obéissant, le couvent que vous construisez » est-il bien avancé ?
LUCIFER
. » Il est achevé.
LE PÈRE GARDIEN
» Entièrement?
LUCIFER
» îl ne reste plus qu'à le blanchir.
252 ESSAI SUR LE THÉÂTRE ESPA^GNOL
LE PÈRE GARDIEN
» La rapidité de cette construction me surprend, » je ravoue.
LUCIFER
» Il y a pourtant cinq mois qu'on en a posé la pre- » m*ière pierre, et ces cinq mois m*ont paru cent y> années. Je n'y ai contribué que par ma présence » assidue aux travaux, en cherchant l'argent néces- » saire et en traçant le plan de l'édifice, mais si le > Créateur me l'eût permis, j'eusse fait eu cinq jours » et en moins peut-être plus que cent hommes n'ont » fait en cinq mois.
LE PÈRE GARDIEN (àpart).
» Il vaut mieux ne pas paraître le comprendre. » (Haut), Je vous crois, mais Dieu ne fait pas de mi- » racles sans nécessité.
LUCIFER
» Ce miracle, je l'aurais fait à moi seul. Je suis » assez puissant pour cela si Dieu ne m'en eût em- » péché.
LE PÈRE GARDIEN
» Je sais qui vous êtes, vous n'avez pas besoin de » me le faire entendre.
LUCIFER
» Je ne l'ignore pas.
LEPÈRE GARDIEN
» Et je sais aussi que votre puissance n'égale pas » celle de mon père saint François.
LUCIFER
» Père gardien, la faveur dont votre père jouit au- » près du Roi du ciel fait toute sa force, et sous ce
» rapport, elle est grande, je l'avoue, mais ce n'est » pas une puissance véritable que celle qui a besoin » de recourir à la prière.
LE PÉRE GARDIEN
» Quelle est donc la puissance qui ne procède pas » de Dieu ?
LUCIFERr
> N'argumentons pas, soyez humble. Auprès de » moi, le plus savant en sait bien peu.
LE PÈRE GARDIEN
» Je n'en ai jamais douté, mais il n'en est pas » moins vrai qu'avec toute sa puissance, avec toute f> sa science, celui qui me parle n'a pu atteindre » l'objet de ses vœux les plus ardent».
» Non I Eh bien, mon père, pourquoi pensez-vous » donc que Dieu me punit ?
LE PÈRE GARDIEN
> Pour votre intention.
LUCIFER
» Père gardien, vous êtes un bon religieux, mais » votre Intelligence est faible. Lorsque je suis venu » vous trouver, vous et vos moines, n'étiez-vous pas » résolus à abandonner lâchement le couvent? En ce » qui vous concerne, j'avais donc atteint mon but » puisque le Créateur ne s'est interposé que lorsqu'il » vous a vu vaincu. Rendez-lui donc grâce de sa mi- » raculeuse intervention, mais croyez que si vous » aviez eu plus de courage, mon châtiment serait » moindre.
254 BSSAI SUR LE THâATRB ESPAGNOL
LE PÈfRE GARDIEN.
» C'est en toute justice que vous m'avez humilié.
LUCIFER
» Je suis condamné à faire ce que ferait saint Fran- » çois s'il vivait encore. Jugez s'il était possible de » m'imposer une mortification plus douloureuse, » sans compter l'ignominie d'être contraint à me » couvrir de sa bure.
LE PÈRE GARDIEN
» Jamais vous n'avez été plus honoré depuis que » vous êtes tombé du ciel.
» L'orgueil vous aveugle et vous fait perdre la » mémoire. Oubliez-vous donc votre origine ? Igno- » rez-vous que vous êtes sorti de la boue et de la » poussière?
LEPÊRK GARDIEN.
» Je ne l'oublie pas, je sais que Dieu a formé le » premier homme de ses propres mains, avec un peu » de terre, mais la création de l'ange lui a coûté » moins encore puisque, d'une seule parole...
LUCIFER
» Laissons cela, de telles matières ne peuvent être . » traitées entre nous : vous les ignorez et il ne m'est » pas permis de vous répondre. Quand voulez-vous » que nous commencions la fondation nouvelle ?
LE PÈRE GARDIEN
» Sur-le-champ, si vous le trouvez bon.
LUCIFER
» C'est ce que je désire. Quels sont ceux des frères *> qui y travailleront ?
BS3AI SUR LE THÂATEB ESPAGNOL 255
LE PÈRE GARDIEN
» Je ne puis les désigner, c'est à vous qu'il appar- » tient de les choisir et d'en fixer le nombre. Mon » devoir est seulement d'exécuter tout ce que vous » aurez ordonné.
LUCIFER
» Quelle hypocrite humilité I Mais le temps vien- » dra bientôt où on le verra passer d'un extrême à » l'autre.
LE PÈRE GARDIEN
» Dieu permettra que vos artifices nous four- » nissent de nouvelles occasions de méi*iter sa » grâce.
LUCIFER
» Si Dieu intervient, cela sera facile, sans doute. » Autrement, je sais par expérience comment vous » combattez.
LE PÈREGARDIEN.
» J'avoue que je ne suis que poussière.
LUCIFER
» Allez, allez faire paître vos brebis, je les vois qui » attendent leur pasteur. Prenez garde qu'il ne s'en » égare quelqu'une, elle pourrait se perdre.
LEPÈREGARDIEN.
» Ce soin serait superflu de ma part, c'est à vous » de les garder s'il siirvieat quelque danger, puisque » Dieu ne vous a envoyé parmi nous que pour être » le chien de garde de son troupeau. (Il sort.)
LUCIFER
» Il le faut bien, hélas I puisqu'il ne m'est permis » de mordre aucune de ces brebis. Mais un jour
» viendra où, le berger et moi, nous nous verrons » d'une autre façon. »
Il y a, ce nous semble, quelque chose d'éminemment dramatique dans cet étrange dialogue où le ciel et l'enfer forcés, pour ainsi dire, d'exister un moment à côté l'un de l'autre, de suspendre leurs hostilités, de concourir au mêm^e but, se dédommagent d'une aussi pénible contrainte par un assaut d'ironie amëre si profondément empreint de leur insurmontable antipathie. C'est une très belle idée, imparfaitement esquissée, il est vrai, que de montrer la simplicité d'une âme ferme, pure et religieuse luttant contre toutes les ressources du génie infernal et le déconcertant même quelquefois par la seule force fie la vertu et de la vérité. Ce qui, dans le texte, ajoute encore à l'effet de cette scène, mais ce que nous n'avons pu transporter dans la J;raduction, c'est que les deux interlocuteurs ne se parlent qu'à la troisième personne: cette forme, autorisée par le génie de la langue espagnole, donne à leur entretien une teinte mystérieuse parfaitement appropriée au sujet.
Cependant, Lucifer, en raffermissant le courage des religieux, en leur élevant un nouveau couvent, en réchauffant la ferveur du peuple de Lucques, n'a accompli qu'une partie de sa tâche. Nous avons vu que saint Michel lui avait aussi prescrit de travailler à convertir le mauvais riche Ludovic. Mais tous ses efforts échouent contre l'avarice de cet hommô pervers, contre son impiété et surtout contre la haine particulière qu'il porte à l'ordre de Saint-Fran •
çois. L'éloquence du démon réussit bien aie troubler, à Teffray^r, à le remplir d'une sorte de respect dont il ne sait comment se rendre compte, mais rien ne peut le déterminer à se départir de la moindre parcelle de son immense fortune.
Ludovic vient de se marier. Sa jeune femme. Octavie, douce, charmante, pieuse, forme avec lui le contraste le plus parfait. Avant d'épouser Ludovic, ^lle avait donné son cœur à un homme plus digne d'elle. Forcée de renoncer à lui, elle se consacre désormais tout entière à l'indigne époux que ses parents lui ont choisi, elle ne se permet ni un regret, ni un souvenir. Néanmoins, la jalousie de Ludovic ne tarde pas à s'éveiller, et dans son emportement, il se résout à donner la mort à la malheureuse Octavie. Avertie par plusieurs indices du sort qu'il fui prépare, elle se refuse à fuir, elle croirait se rendre coupable. Le scélérat l'attire dans un lieu écarté où il espère pouvoir cacher son crime. Il la frappe d'un coup de poignard. Elle tombe en invoquant le nom de la Vierge. Lucifer, qui avait ordre de la sauver, mais qui n'a pu y parvenir, est auprès d'elle. Il reconnaît bientôt qu'un prodige va s'opérer. Elle est morte, et cependant, dit-il, son âme n'est, ni montée au ciel, ni descendue dans l'enfer, et elle n'est pas, non plus, entrée dans le purgatoire. Tout à coup, au son d'une musique céleste, la Vierge apparaît au milieu d'un chœur d'anges. Elle s'approche d'Octavie et la touche de ses mains. Le seul Lucifer a aperçu la reine des Cieux, invisible pour les yeux mortels. A l'aspect de sa plus puissante ennemie, de II. . 22.
2SS ESSAI SUR LE TlTÉATRE ESPAGNOL
celle qui a brisé son empire, de douloureux souvenirs s'agitent en lui, il sent plus vivement les angoisses du désespoir éternel, et pourtant, subjugué par une force surnaturelle, il se prosterne, il gémit de ne pouvoir s'associer au culte que l'univers rend à la mère de Dieu, il célèbre comme involontairement ses perfections infinies, sa puissance illimitée, les récompenses qu'elle accorde à ceux qui lui ont voué une dévotion particulière. Les transport^ auxquels il est livré, le tremblement qui l'agite, le feu qui sort de ses yeux, les paroles entrecoupées . qui s'échappent de sa bouche, étonnent et épouvantent un moine présent à cette scène, mais pour qui l'apparition céleste est restée non avenue. Le miracle est enfin accompli, la Vierge remonte aux cieux et Octavie ressuscite.
Irrité, mais non persuadé par ce miracle, Ludovic persiste dans son impiété. Vainement Lucifer tente un dernier effort pour le convertir^ vainement il lui annonce la mort qui le menace, la damnation qui doit la suivre et qu'une aumône faite à saint François peut détourner. Ludovic, averti qu'il n'a plus qu'un moment pour se repentir, brave encore la puissance divine. Au signal enfin donné par saint Michel, Lucifer s'empare de sa proie et Ludovic disparaît au milieu des flammes. Le démon croit avoir accompli sa mission, il vient de rejeter le froc qui pèse tant à son orgueil, mais saint Michel lui déclare qu'il lui reste encore à faire restituer aux pauvres tout ce que leur a dérobé le scélérat qui vient de périr. Pour exécuter ce nouvel ordre, Lucifer appelle un de ses
lieutenants, Astaroth. Ce dernier prend la figure de Ludovic, fait convoquer tous ceux qui ont à se plaindre de ses spoliations et leur partage ses richesses. Lorsque cette œuvre de réparation est terminée, Lucifer, dépouillant enfin le costume monacal, raconte en peu de mots au peuple accouru de toute part sur le bruit de la prétendue conversion de Ludovic les étranges événements qui viennent de se passer. 4: Demain », dit-il, « le père gardien » qui a tout vu, à qui Dieu a tout révélé vous don- » nera, dans un sermon, des explications plus com- » plètes. Et maintenant, François, la trêve est * expirée entre tes enfants et moi. Je redeviens ton » plus grand ennemi. Veille sur eux. Puisqu'il ne m'est >> pas permis de les priver de leur subsistance, c'est » en attaquant leur vertu que je satisferai ma haine. » Ainsi se termine le Diable prédicateur. Nous ne donnerions pas une idée complète de cette comédie si nous n'ajoutions que l'auteur, fidèle à la mode de son temps, a mis au nombre des personnages un Oradoso qui y occupe même une place très considérable. C'est un frère lai poltron, menteur et surtout gourmand, que Lucifer s'amuse à tourmenter dans ses moments de loisir. La joviale et grossière sensualité de frère Antolin, son. ignorance, l'impossibilité où il est de s'élever à aucun sentiment exalté, à aucune pensée de dévouement et de sacrifice, forment, avec la nature du sujet, un contraste qui n'est pas dépourvu d'art et qui produit des effets d'un très bon comique, bien qu'un peu gros pour ne pas dire grossifr. Ou en jugera par la scène suivante
260 ESSAI SUR LB THÉATRB BSPAONOL
qu'il nous paraît nécessaire de traduire textuellement pour reproduire toute la physionomie de ce drame étrange.
Le frère lai, Antolin, essayant de se dérober à la surveillance de son persécuteur Lucifer qui prétend l'obliger à modérer sa voracité, vient de sortir du couvent et de se retirer sur une colline peu éloignée où il explique ainsi ses intentions.
« Me voici dans la campagne où je vais livrer ba- » taille à mon appétit qui m'y a donné rendez-vous. » Pour cette fois, je le tuerai, sans que ce terrible » frère Néron puisse lui venir en aide. Jusqu'à pré- > sent, tout ce que j'avais mis de côté pour cela, il » est parvenu à me l'enlever, il n'y a pas eu de re- » mède. Les cachettes les plus secrètes, rien n'y a fait. » Tout ^nit par tomber entre ses mains, et il m'a » réduit à porter tous mes biens avec moi. Grâce à » Dieu, mes manches sont toutes remplie», j'en ai » fait des armoires, et l'habitude une fois prise, elles » ne me pèseront pas. Je ne comprends pas com- » ment ce frère forcé, avec toute la fatigue qu'il se » donne, ne tombe pas malade. Il ne mange ni ne » dort. Je crois que c'est un esprit. Mais ce qui m'é- » tonne le plus, quand je marche à côté de lui dans » la rue, c'est de voir que son corps ne jette pas » d'ombre... Il a pris à tâche de me persécuter et de » ne pas me laisser manger, mais pour aujourd'hui » je l'en défie. Il me croit au couvent, et pendant ce » temps-là, je souperai ici tout à loisir. Me voici déjà » bien loin de nos murailles. Je vais m'asseoir sur » cette petite éminence qui domine tous les environs,
» en sorte que si quelqu'un vient à passer, je le ver- » rai nécessairement avant d'être vu. J'apporte un » poulet, un pâté et un jambon. Pour le pain, je le » crois bon, mais quant au vin, il n'y a pas son pareil. » Je ne me troquerais pas pour un Héliogabale. Je » tiens qu'il n'y a jamais de mal à manger pourvu que » ce qu'on mange soit bon. Enfin, c'est mon unique » plaisir, et mon estomac est un gouffre sans fond. » Mais je ne veux pas étaler toutes mes provisions. » Je les tirerai l'une après l'autre à mesure que je » mangerai, de manière à pouvoir les cacher si quel- » qu'un arrivait. Voyons d'abord le janibon.
LUCIFER (survenant).
» Le frère lai vient de s'asseoir pour manger ce » qu'il a cru me soustraire. Je l'en empêcherai bien, » mais feignons de ne l'avoir pas vu.
FRÈRE ANTOLIN.
» Parbleu il n'aura servi de rien à frère... Aper- > cevant Litcîfer. Que saint Paul me soit en aide 1 » Comment est-il venu si près de moi sans que je l'aie » vu? C'est un saint ou plutôt c'est un diable... Il » ne m'a pas vu. (Il cache ce qu'il mangeait. J Puis- » qu'il n'est pas possible de lui échapper, abordons - » le. Deo ffratiasr.
LUCIFER
» Ah I frère Antolin !
FRÈRE ANTOLIN.
» Mon frère î Où allez-vous ?
LUCIFER
» Je me rends à la maison de campagne de Ludo-
» vie pour y empêcher un malheur... Mais vous, » qu'êtes- vous venu faire dans la campagne ?
FRÈRE ANTOLIN.
» C'est que le médecin m'^a recommandé de mar- » cher autant que je pourrai, pour remuer m^es hu- » meurs.
LUCIFER
» Si frëre Antolin mangeait un peu moins, ces » humeurs se dissiperaient d'elles-mêmes. Six frères > vivraient de ce qu'il consomme à lui seul.
FRÈRE ANTOLIN.
» C'est mon seul défaut.
LUCIFER
» Mais il en produit beaucoup d'autres, car il viole » la règle de votre père saint François, il tourne à » mal la générosité de vos bienfaiteurs. Matin et soir, » on vous voit prendre le chocolat dans vingt mai- » sons.
FRÈRE ANTOLIN.
» Mon frère, je prends ce qu'on me donne, c'est la » règle de l'ordre.
LUCIFER
» Mais cela s'entend quand on en a besoin.
FRÈRE ANTOLIN.
» J'ai essayé bien souvent de vaincre rnon appétit, » je n'ai pas pu. Le démon vient toujours à bout de » me tenter avec les cadeaux qu'on nous apporte.
» Mensonge, c'est votre faiblesse qui vous tente. » Le démon vous a-t-il jamais suggéré que la gour- » mandise n'est pas un péché ?
FRÈRE ANTOLIN.
» Non, mais la gourmandise consiste à manger sans en avoir envie, et Tenvie ne me manque jamais.
LUCIFER
» Votre faim n'est pas plus vraie que la soif des hydropiques... Ne mangez-vous pas au réfectoire votre ration et la mienne, tant viande que pain?
FRÈRE ANTOLIN.
» Oui, mon frère.
LUCIFER
» N'est-ce pas assez ?
FRÈRE ANTOLIN
» Deux rations, c'est pour moi comme deux noisettes.
LUCIFER
» J'ai peine à comprendre que vous ne creviez pas.
FRÈRE ANTOLIN.
» Voici des pauvres qui viennent.
» Holà, frères, par ici.
FRÈRE ANTOLIN.
» Pourquoi les appeler ? Laissez-les ; ils cherchent un lieu écarté pour livrer bataille à leurs ennemis domestiques.
LUCIFER
» Approchez, mes frères.
FRÈRE ANTOLIN.
» Si VOUS ne pouvez rien leur donner ici, que leur voulez-vous I
LUCIFER
» S'ils ont quelque besoin, on trouvera moyen d'y » pourvoir.
LE PREMIER PAUVRE
» C'est notre saint aumônier.
SECOND PAUVRE
» Mon père I
TROISIÈME PAUVRE
» Béni soit celui qui Ta amené à Lucques pour » notre bien I
LUCIFER (à part).
» 'Et pour mon malheur! fiTat^.^ Avez-vous dîné * au couvent ?
PREMIER PAUVRE
» Nous sommes arrivés trop tard.
FRÈRE ANTOLIN.
» Ce n'est pas vrai. Tous les trois ont reçu aujour- » d'hui leur pitance, moi présent.
PREMIER PAUVRE
» Mais j'ai six enfants, et ma femme est au lit.
FRÈRE ANTOLlN.
» Si vous multipliez de la sorte, le moyen de vous » nourrir!
SECOND PAUVRE
» Moi, j'en ai neuf, et ma femme ne peut sortir de » la maison, elle est manchette et percluse.
FRÈRE ANTOLIN.
» Elle a neuf enfants et elle est percluse ! Allez- » vous-en avec vos femmes à une île déserte; » VOUS y aurez bientôt mis une armée en cam- » pagne.
ESSAI sua LB THÉÂTRE ESPAGNOL 265
TROISIÈME PAUVRE
» Moi, je n'ai pas d'enfants, mais j'ai un père qui » a plus de quatre-vingt-dix ans.
FRÈRE ANTOLIN.
> A quoi bon nous raconter ici toutes vos misères? » Retournez plus tard au couvent,
> Mon frère, combien je regrette que vous n'ayez :^ pas ici quelque chose à envoyer à cette femme qui » est malade au lit ! Voyez donc !
FRÈRE ANTOLIN.
> Quoi, voir? Plaisantez-vous?
LUCIFER
» Puisque je les ai appelés, il faut bien leur donner * quelque chose.
FRÈRE ANTOLIN.
» Faites donc qu'une douzaine de corbeaux nous » apportent dans leurs becs des provisions, autre- ^ ment je n'y vois pas de remède.
LUCIFER
» J'en trouverai, ayez confiance, mon frère, et :» pour commencer baissez vos manches.
FRÈRE ANTOLIN (à part).
» Il n'y a pas de précautions humaines qui puis- » sent tenir contre ce diable d'homme. Il m'a vu » manger.
LUCIFER
» Qu'attendez-vous?
FRÈRE ANTOLIN.
» 11 convient mieux, mon père, que vous baissiez > les vôtres.
» Ne répliquez pas, autrement
FRÈRE ANTOLIN.
» J'obéis, mais si à contre-cœur que je ne ferai » rien qui vaille... Allons, les yoilà baissées.
LUCIFER
» Voyez ce que le ciel vous a envoyé.
FRÈRE ANTOLIN.
» Rien du tout. Voilà un fameux miracle !
LUCIFER
» Pas de plaisanteries avec moi. Tirez de votre » manche gauche un demi jambon. C'est assez pour » ce pauvre et pour son père.
FRÈRE ANTOLIN.
» Il le faut bien, résignons-nous.
SECOND PAUVRE
» Quel miracle I
TROISIÈME PAUVRE
» A-t-on rien vu de tel I
LUCIFER
» Il est cuit.
PREMIER PAUVRE
» C'est incroyable I
FRÈRE ANTOLIN.
» Il serait même digéré si le père fût arrivé un » instant plus tard.
LUCIFER
» Allons, donnez-le à ce pauvre.
FRÈRE ANTOLIN.
» Il vaut mieux le partager entre les trois.
BSSAI SUR LE THÉATaB ESPAGNOL 267
LUCIFER
» Je ne vous demande pas votre avis. Rendez » grâces à Dieu et ayez de la foi.
FRÈRE ANTOLIN.
» Des miracles de cette espëce, j'en ferai tant » qu'on voudra.
LUCIFER
» Donnez-leur donc.
DEUXIÈME PAUVRE
» Donnez.
FRÈRE ANTOLIN.
» Tiens, prends, et puisse-t-il t'étrangler I
LUCIFER
» Pour ce pauvre dont la femme es*t au lit, tirez » à présent de votre manche un poulet.
FRÈRE ANTOLIN.
» S'il y a un poulet, pourquoi ne pas le garder en » réserve?
LUCIFER
» Je vous ai dit...
FRÈRE ANTOLIN.
« Ne vous fâchez pas, (A part.) Le diable puisse - » t-il Remporter I (Haut,) Le voilà, prends.
PREMIER PAUVRE
» Il est cuit et assaisonné ?
FRÈRE ANTOLIN.
» Je voudrais que cet assaisonnement se changeât
> en poison I
LUCIFER
» Maintenant, tirez de votre manche gauche un
> pâté de lapereau.
FRÈRE ANTOLIN
> Laus deo l Prends.
TROISIÈME PAUVRE
» Béni soyez-vous du bon dieu, et puissiez-vous » vivre éternellement I
LUCIFER (à part).
» Hélas I C'est mon plus grand malheur I (Havt.) » A présent, un pain.
PREMIER PAUVRE
> Un seul, c'est bien peu.
FRÈRE ANTOLIN.
» Il n'y en a pas davantage.
PREMIER PAUVRE
» Mon père', n'y aura-t-il pas aussi une goutte devin?
FRÈRE ANTOLIN.
» Du vin aussi ? Rien que cela I
LUCIFER
» Allons, tirez leur en une outre.
FRÈRE ANTOLIN.
» Mais, mon père, il y a conscience, gardons-le » pour dire la messe puisqu'il vient du ciel.
LUCIFER
> On en a de tout semblable au couvent. Qu'atten- » dez-vous ? Donnez-leur donc cette outre.
FRÈRE ANTOLI.N.
» Qu'ils la prennent donc. J'aimerais mieux leur » en donner sur les oreilles.
LUCIFER (aux pauvres).
» Vous pouvez à présent vous en aller.
DEUXIÈME PAUVRE
» Laissez-moi d'abord vous baiser les pieds.
f ESSAI SUR LE THÉA.TRB ESPA.GNOL 269
LUCIFER
» Allez-vous en !
TROISIÈME PAUVRE
> Vous ne voulez pas recevoir nos remerciemonts ?
LUCIFER
» Allez-vous en, vous dis-je.
DEUXIÈME PAUVRE
» Adieu, mon père. Je n'ai jamais vu un saint aussi » farouche.
LUCIFER àfrèreAntoUn).
» Pensez-vous donc qu'il soit permis de transfor- » mer en garde à manger les manches de votre
» saint habit ?
FRÈRE ANTOLIN.
» Mon père...
LUCIFER
» Taisez- vous.
FRÈRE ANTOLIN
» Pour l'amour de Dieu, je vous en supplie, qu'au- » cun des religieux n'en sache rien, que votre cha- » rite me donne plutôt mille coups de pied.
* Ils ne le sauront pas, mais si vous n'avisez à > vous corriger, je ferai si bien que le père gardien » vous ôtera-l'habit religieux et vous renverra dans » votre maison ou plutôt dans votre hutte où, après » avoir rudement travaillé la terre toute la, journée, » vous serez trop heureux detrouver le soir quelques y> tranches de chevreau. Mangez au réfectoire au- » tant que l'exige votre vile nature jusqu'à ce. II. 23.
no ESSAI SUR LE THÉÂTRE ESPAGNOL
» qu'elle soit satisfaite, rien ne vous sera refusé, mais > hors de là, pas un verre d'eau, et vous savez qu'on » ne peut rien me cacher. >
Revenons au côté sérieux du Diable prédicateur. En faisant la part des idées religieuses du temps, reproduites par le poète avec une force de vérité qui nous transporte, en quelque sorte, au milieu de son siècle, il est impossible de ne pas reconnaître, dans l'ensemble de cette composition, un caractère de grandeur et d'originalité qui en explique le long succès. C'est incontestablement une conception neuve et forte que celle de Lucifer condamné à travailler contre lui-même, à faire usage, pour sauver les hommes, des puissantes facultés qu'il emploie d'ordinaire à les perdre, gémissant de ses propres succès et y trouvant la plus cruelle de ses tortures. Nous avons déjà fait remarquer ce qu'a de beau et d'imposant le rôle du père gardien. La pureté vraiinent céleste de l'épouse de Ludovic, l'angélique douceur de sa piété, jettent, au milieu dé ces sombres créations, un charme paHiculier et d'une nature bien rare sur la scène espagnole.
Rien, peut-être, lie prouve mieux le changement qui, quoiqu'on puisse dire, s'est depuis longtemps déjà effectué dans la manière de penser des Espagnols que ce qui est arrivé au Diaf)le Prédicaleur. Cette pièce qui, au xvii*^ siècle et pendant une grande partie du xviii*, était pour les fidèles une œuvre d'édification, un moyen de ranimer leur dévotion, qui, lorsqu'on la remettait à la scène, tenait lieu, pour ainsi dire, d'un sermon en faveur de l'or-
dre des Franciscaias et d'un panégyrique de leur saint fondateur, avait fini par affecter les esprits d'une tout autre façon. L'autorité, s'apercevant qu'elle jetait du ridicule sur les ordres religieux, en avait défendu la représentation, au moins dans la capitale. Lorsque la révolution de 1820 eut brisé le joug de la censure et proclamé la liberté absolue du théâtre, nous nous trouvions à Madrid. Nous vîmes jouer le Diable Prédicateur en présence d'un public nombreux dont les démonstrations n'étaient pas très différentes de ce qu'eussent été celles d'un parterre parisien du second ou du troisième ordre. Évidemment, il ne saisissait pas le côté vraiment dramatique de ce qu'il avait sous les yeux, il ne voyait que la bizarrerie des préjugés et des habitudes de la vie monacale, il en riait. Le véritable héros de cette comédie^ c'était pour lui le frère Antolin, et elle se résumait presque à ses yeux dans la guerre burlesque déclarée par le démon à la gourmandise de ce facétieux personnage. Nous aimons mieux, à tout prendre, le public qui, dans un autre temps, s'associait à l'enthousiasme du poète en faveur de saint François et de ses disciples, sympathisait avec le père gardien, s'indignait contre la dureté du cœur de l'impie Ludovic et sortait du théâtre l'âme remplie d'une religieuse terreur. Il pouvait n'être pas plus éclairé que celui d'aujourd'hui, mais il y avait certainement en lui plus d'imagination, plus d'aptituda aux émotions fortes et élevées.
Le sentiment de foi ardente qui forme le trait distinctif du Diable Prédicateur domine aussi dans une
autre comédie, d'ailleurs assez n^diocre, dont l'auteur est également inconnu : nous vous voulons parler du Triomphe de V Ave Maria. Le sujet est le siège de Grenade par Ferdinand le Catholique et Isabelle. Un chevalier chrétien, pour faire preuve à la fois de bravoure et de piété, imagine de pénétrer secrètement dans la ville assiégée et d'y arborer, au faîte de la mosquée principale, un^ sorte d'étendard sur lequel sont inscrites les paroles adressées par l'ange Gabriel à la mère de Dieu. Un chevalier maure, pour réparer l'outrage fait à Mahomet, attache à la queue de son cheval ce singulier trophée et vient défier les chrétiens de venger l'insigne de leur culte. Bientôt' il tombe sous les coups d'un jeune guerrier castillan qui, rapportant à ses souverains Ja tête du profanateur, est proclamé le champion de Marie et comblé d'honneurs extraordinaires. Il y a, dans cette œuvre étrange, une paraphrase poétique de VAu Maria et de nombrei^ses invocations à la Vierge qui prouvent que l'auteur s'était proposé pour but principal la glorification de la Mère dji Sauveur. Ces élans de dévotion sont encadrés dans le tableau animé d'une des époques les plus brillantes de l'histoire d'Espagne. Les noms héroïques, les exploits chevaleresques, les souvenirs d'amour et de galanterie consacrés à la fois par les romans et par les chroniques, se présentaient en foule au poète. Il y a puisé, sinon avec un grand talent, du moins avec une abondance qui donne un certain intérêt k î^^n œuvre. Ce qui a probablement le plus contribué à la maintenir au théâtre jusque dans ces derniers temp^
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c'est le spectacle mélodramatique que présentent quelques passages. On y voit, entre autres choses, le guerrier maure venir à cheval, jusque sur la scène, défier les chrétiens, et un instant après, son vainqueur montrer au public la tête qu'il vient d'abattre. Par tout pays de telles images sont en possession d'attirer la foule.