CHAPITRE LXIV
CANI2ARES. — DRAMES HEROÏQUES ET HISTORIQUES. — LE PAUVRE DIABLE EN ESPAGNE (El PicarillO Cn
Espana). — le faux nonce de Portugal. — les
COMPTES du grand CAPITAINE.
Dans les drames héroïques et historiques de Caflizares, il ya généralement peu de choses à louer, nous l'avons déjà dit. Quelques-uns, cependant, sont loin d'être sans mérite.
Les guerres civiles qui désolèrent la Castille pendant la plus grande partie du xV siècle lui ont fourni le sujet du Pauvre diable en Espagne. (C'est ainsi que nous traduisons l'expression de Cafiizares : El PicarillO en Espana^ qui, prise à la lettre, signifierait plutôt le mauvais sujet, le vaurien). Un grand seigneur, Frédéric Bracamonte, fils du prince des Canaries, proscrit par le roi Jean II qui ne le connaît pas personnellement, mais qui- poursuit en lui la trahison de son père, se hasarde à pénétrer en Espagne sous un faux nom et s'introduit à la cour comme un soldat de fortune, comme un aventurier dont la valeur, la bonne grâce, la présence d'esprit II. 27
ont bientôt conquis la faveur du connétable Alvaro de Luna, favori du roi, et celle du roi lui-même. Cependant, il ne veut se faire connaître que lorsqu'il sera assuré de son pardon, et il comprend bientôt que les plus grands services auront peine à désarmer le courroux du monarque. En attendant une occasion favorable, il s'attache par un mélange un peu ironique et très habilenent soutenu de âert^ et d'humilité apparente, par des manières, tantôt . élégamment hautaiûea, tantôt empreintes d'une trivialité évidemment affectée, par un langage équivoque, mystérieux, contradictoire, à déconcerter toutes les conjectures qu'on fait sur son compte. A ceux qui, admirant ses nobles et brillantes qualités, soupçonnent en lui une illustre naissance et le supplient de ne pas la cacher plus longtemps, il ne cesse de répéter qu'il n'est qu'un :Qauvre diable , et pourtant, le ton même dont il le dit ne leur permet pas de le croire, et si, par moments^ ils semblent disposés à ajouter foi à ses assurances, il ne manque pas de les rejeter dans leurs ; perplexités par quelque saillie inattendue. Une femme même, à qui il inspire et poiir qui il éprouve une vive passion, ne peut parvenir à pénétrer ce mystère, et telle est la force de la résolution qu'il a prise, tel est son empire sur lui-même qu'au risque de perdre sa msu-» tresse en lui laissant croire qu'elle aime un homme indigne d'elle, il résiste à l'entraînement qui le porterait à la rendre confidente de son secret. Un heu-* reux hasard qui, après mille éclatants services, lui donne enfin la possibilité de sauver la vie et la
liberté du roi menacées par des conjurés, met fin à cette terrible épreuve. Désormais élevé au-dessus de la crainte des vengeances royales, il n'hésite plus à faire connaître un nom quHl vient de réhabiliter et il reçoit, avec l'héritage de son père; la main de celle qui l'avait distingué dans son humble fortune. L'action de ce drame, à laquelle Câîïizares a très habilement lié l'histoire des événements du temps et le tableau animé des intrigues qui s'agitent autour d'un prince gouverné par un favori, est d'un puissant intérêt. Le dialogue et la "poésie rappellent, au point de faire parfois une complète illusion, la manière brillante, ingénieuse et subtile de Calderon.
Il n'y a ni moins d'originalité, ni moins de verve dans le Faux nonce de Portugal qui ressemble jusqu'à un certain point à une autre comédie que nous avons analysée, le Pâtissier de Madrigal. Le Fav^ nonce est un jeune homme pauvre et obscur, d'un esprit inquiet, hardi, fécond en expédients, qui bherche à s'élever par une imposture audacieuse au-dessus de sa condition. Conduit par le hasard à Lisbonne, au moment où le gouvernement y lutte dé toutes ses forces contre les tentatives du pape Paul III pour introduire l'inquisition dans le pays, il conçoit la singulière pensée de s'interposer dans cette grande querelle et delà terminer au gré de la cour de Rome. Il possède à un degré éminent le talent de contrefaire les écritures. Ce talent, dont il ne s'est servi jusqu'à présent que dans son intérêt personnel et pour des objets assez mesquins, il
va lui donner un plus haut emploi. Aidé de quelques documents que le hasard a fait tomber entre ses mains, il se fabrique à lui-même des brefs et dtss (liplômes revêtus de toutes les formalités usitées à Rome. Il se présente comme un cardinal, un légat du Saint-Siège, qui, craignant de se voir interdire l'entrée du royaume, est arrivé sans se faire connaître jusqu'aux portes de la capitale. Après quelques hésitations, le roi et ses ministres consentent à lui laisser déployer son caractère; on lui fait même une réception magnifiquement solennelle. Bientôt, par la hauteur de son attitude, par un habile mélange de menaces, de promesses, d'insinuations, il parvient à intimider, à dominer le roi, à mettre dans ses intérêts une partie de ceux qui, d'abord, voulaient contrarier sa mission, à éloigner ou à effrayer les autres. Il obtient, ou plutôt, il impose rétablissement du saint office. Non content de ce succès, il intervient dans les intrigues qui divisent la cour et la famille royale et, par son autorité, il réussit à tout concilier. Son influence est telle que, de toutes parts, on vient réclamer son appui. On sait qu'il n'est rien qui ne cède à sa volonté. Cependant, comme il était facile de le prévoir, malgré les précautions qu'il a prises pour intercepter la vérité, elle ne tarde pas à se faire jour. Une lettre du Pape vient signaler au roi l'incroyable artifice dont le Portugal entier a été la dupe. Le faux nonce est arrêté et condamné à mort, mais au moment même où il va subir son supplice, arrive une nouvelle lettre du Saint Père qui, apprenant les mer-
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veilleux succès de son prétendu légat, y trouve la preuve évidente d'une intervention divine et demande que rhomme qui en a été Tinstrument lui soit envoyé pour qu'il puisse le connaître et le récompenser. L'heureux faussaire part aussitôt pour Rome, au milieu des applaudissements de la cour et du peuple qui voient en lui le bienfaiteur de l'état et le protecteur de la religion.
Les Comptes du grand capitaine sont encore un drame très remarquable. On prétend que C^flizares n'avait que quatorze ans lorsqu'il le composa (1). Ce grand capitaine, c'est Gonzalve de Cordoue, à qui l'Espagne u donné, comme par privilège, cette glorieuse qualification. L'action roule tout entière sur les intrigues des ennemis de Gonzalve qui travaillent à le desservir auprès du roi Ferdinand en excitant contre lui les préventions jalouses de ce prince défiant. Le caractère du roi, luttant entre ses soupçons, ses inquiétudes et les ménagements dus au puissant et glorieux sujet qui a gagné pour lui tant de batailles, est fort bien tracé. 11 y a de la grandeur, de la bonhomie, de la naïveté dans celui de Gonzalve, et bien que ce ne soit pas absolument sous ces traits que nous le montre l'histoire, un tel personnage ne peut manquer de plaire et d'attacher. Garcia de Paredes, TAjax ou plutôt l'Hercule espagnol du xvr siècle, a bien cette franchise rude, cette
(1) Ce chapitre était écrit lorsqu'oi m'a fait remarquer que Canizares avait imité ou même refondu une pièce écrite sous le même titre par Lope de Vega, N'ayaot pas cette dernière sous leB yeux, je ne puis faire la part de loriginal et de la copie.