‹ Essai sur le théatre espagnol (volume 2)Chapitre 9 sur 64 · II · texte numérisé non relu

II

54 BSSAI SUR LE THÉATRB ESPAGNOL

LE ROL

» On dit. que le roi lui-même n'y inspire pas autant » de respect.

D. TELLO

» C'est que, voyez-vous, on n'y connaît, de Son » Altesse, que le sceau et la signature, et si quelque- » fois on y exécute les ordres qui en sont revêtus, » c'est avec mon consentement.

LE ROI (àpart).

» Juste ciel I Vit-on jamais pareille impudence ! Si » en ce moment même il n'en reçoit pas le prix de » ma main, si je ne lui [fais pas voir qui je suis, c'est » pour mieux justifier bientôt mon nom de justi- » cier. »

En ce moment, Leonor, se frayant un passage malgré les efforts des valets pour la repousser, vient de nouveau sommer D. Telle de tenir sa promesse. D. Telle lui répond qu'il n'a jamais eu la pensée de l'épouser, qu'elle ne doit s'en prendre qu'à elle-même de la folle espérance qu'elle avait conçue et qui l'a portée à céder à ses désirs, que néanmoins, il consent à lui donner tout ce qu'elle voudra demander en dédommagement de son honneur perdu. D. Pèdre, contenant son indignation, feint de trouver la proposition raisonnable, et la pauvre Leonor, croyant que son protecteur, naguère si confiant, s'est lui-même laissé intimider, s'éloigne avec désespoir, s'écriant qu'elle va se jeter aux pieds du roi.

D TELLO

« A la bonne heure ! pour moi, j'ai toujours pensé » que quand on ne se laissait pas intimider par le

» titre pompeux des rois, leur épée n'avait rien de » bien redoutable.

, LE ROL

» On dit pourtant que D. Pèdre est vaillant.

D. TELLO

» Parce qu'il a tué un prêtre et un chanteur.

LE ROL

» C'étaient des hommes comme d'autres.

D. TELLO

» Mais non pas des ricos hombres... Brave Agui- » lera, si vous voulez passer la nuit à Alcala, vous » resterez dans ma maison. Toutefois c'est à une con- » dition.

LE ROL

» Quelle est-elle ?

D. TELLO

» Je ne reçois personne à ma.table.

LE ROL

» Cela ne m'eût pas empêché d'accepter votre » hospitalité si je n'avais hâte d'arriver à Madrid.

D. TELLO

» Adieu donc, n'oubliez pas de me voir à votre re- » tour, vous serez le bien venu. »

11 est, je pense, inutile d'insister sur le caractère éminemment dramatique de cette scène qui fait si bien ressortir le caractère des deux principaux: personnages. La fougue contenue de D. Pèdre, l'insolence de D. Tello presque bienveillant, presque poli à force de dédain, forment un contraste d'un puissant effet.

Le roi, arrivé à Madrid, s'entretient avec son favori D. Gutierre des troubles du royaume,- des désordres que ses trois frères ne cessent d'y suscite»,^ de la nécessité d'extirper ces germes sans cesse renaissants de sédition. Cependant il laisse voir quelque disposition à pardonner encore une fois au comte de Trastamare qui vient de lui écrire pour implorer sa clémence et dont la ville de Tolède, qu'il est bon de ménager, sollicite aussi la grâce. Au milieu de ces graves préoccupations, la pensée du roi se reporte sans cesse sur ce qu'il a vu la veille à Al- .cala. Sa colère, son étonnement, sont toujours les mêmes. Il a fait appeler D. Tello. En attendant son arrivée, il donne audience à ceux qui viennent implorer sa justice. Ceci rappelle un passage duMédecùi de son honneur de Calderon.

Un capitaine se présente. Il expose à D. Pèdre que vingt années de combats contre les Maures l'ont laissé aussi pauvre qu'il l'était en commençant sa carrière; il demande qu'on lui donne des moyens d'existence pour le peu de temps qui lui reste encore à vivre. Le roi lui répond sèchement qu'il y pensera. Au vieux soldat qui exprime assez brusquement son mécontentement d'un tel accueil, succède un solliciteur d'une tout autre nature.

LE SOLLICITEUR

« Sire, je suis le fils d'André Alvarado contrôleur » de votre maison. Votre Altesse, satisfaite des ser- » vices de mon père, a bien voulu me donner l'ad- » ministration de la douane de Jaen que j'exerce » depuis quatre ans.

LE ROI

» Je présume que vous n'avez pas eu autant à » souffrir de la faim que le capitaine.

LE SOLLICITEUR

» L'administration de Murcie est vacante depuis » hier, elle vaut mieux que l'autre, je vous supplie » de me la donner en récompense de mes ser- » vices.

LEROL

» Est-ce donc un service que de faire fortune ? » Vous m'alléguez comme un titre pour obtenir une » faveur nouvelle, celle que vous avez déjà obtenue. » Bien remplir un emploi tel que le vôtre, c'est tout » simplement faire ce qu'il faut pour le conserver. » Contentez-vous de la situation qu'un hasard heureux » vous a procurée plutôt que votre mérite, et crai- » gnez que des prétentions exagérées ne vous expo- » sent à la perdre. Je donne l'administration vacante » au pauvre capitaine.

LE CAPITAINE

» Et vous avez bien raison, Sire.

LE SOLLICITEUR

» Que Votre Altesse veuille bien réfléchir qu'il » manque de l'expérience nécessaire pour remplir » convenablement cet emploi.

» On a toujours assez d'expérience paur vivre » dans l'aisance. {Au capitaine.) 3e vous donne deux » cents écus pour vos premiers frais.

LECAPITAINE.

» Ah ! sire, puissiez-vous régner plus longtemps

» que n'a vécu Mathusalem ! permettez qu'à vos » pieds.....

LE ROL

» Donnez-moi la main. (Il la lui serre de toutes ses » forces,)

LE CAPITAINE

> Sire, sire, vous me faites mal. Cessez, cessez, » si non...

LE ROI

» Voilà comme j'aime les soldats.

LE CAPITAINE

» Et voilà comme j'aime les rois. »

On introduit D. Rodrigue qui vient, comme il l'avait annoncé, demander justice. Surpris et troublé en reconnaissant le roi dans celui qu'il a pris pour un de ses officiers, il croit pouvoir se dispenser de lui faire un nouveau récit de l'affront dont il se plaint, mais D. Pèdre lui dit qu'il ne l'a encore entendu que comme voyageur et qu'il doit maintenant l'entendre comme roi. Rodrigue raconte en peu de mots l'enlèvement de sa fiancée.

» Si vous y avez consenti, j'y consens aussi.

RODRIGUE

» On m'a désarmé et je me suis trouvé réduit à » l'impuissance.

LE ROL

» En vous ôtant l'épée que vous portiez, vous a- » t-on ôté aussi celle que vous pouviez aller cher- » cher?

RODRIGUE

» Je suis hors d'état de me venger d'un homme » aussi puissant.

LE ROL

V Ainsi donc ce n'est pas de l'injure qu'on vous a » faite, mais de votre frayeur que vousportezplainte.

RODRIGUE

» Ce que je crains, Sire, ce n'est pas sa personne, » mais sa puissance ?

LE ROL

» Et quand cet homme est seul, qu'importe sa » puissance?

RODRIGUE

» Lorsque je viens vous demander justice, vous » m'ordonnez de me battre avec lui !

» Je ne veux pas que vous vous battiez, je vou- » drais que vous 'vous fussiez battu. Il n'y a rien » qu'on puisse reprocher à celui qui défend sa femme. » En succombant dans une telle entreprise, vous

> eussiez pu être plus offensé encore, mais votre hon-

> neur eût été intact. Au point où en sont les choses, » je puis sans doute, dans ma justice, forcer cet » homme à vous rendre votre femme, mais Thon- » neur, je n'y puis rien.

RODRIGUE

» Eh bien, c'est à moi qu'il appartient de le re- » couvrer.

LE ROL

^ Prenez garde de vous exposer à quelque châti- * ment en voulant faire à présent ce que je vous ai

» dit que je n'aurais pas désapprouvé si vous l'aviez » fait plutôt... Allez, vous aurez justice de l'injure » que vous avez reçue.

RODRIGUE

* Et ne pourrai-je pas, puisque mon honneur est » compromis, commencer par le dégager?

LE ROI

» Oui et non.

RODRIGUE

» Lequel croire de ces deux avis ?

» D. Pëdre vous dit oui et le roi vous dit non. » Rodrigue sort, et Leonor est admise à son tour auprès de D. Pèdre. Sa surprise n'est pas moindre que celle de Rodrigue lorsqu'elle reconnaît le roi. Elle lui apprend que ce n'est qu'en fugitive qu'elle a pu pénétrer jusqu'à lui, que D. Telle instruit de sou projet n'a pas rougi de se porter envers elle aux plus indignes violences, qu'il a brisé son carrosse et mutilé ses chevaux en l'invitant ironiquement à joindre ce nouvel affront à tous ceux dont le roi ne manquerait pas sans doute d'assurer le châtiment. Rien de plus noble, de plus pathétique que la vive apostrophe dans laquelle la malheureuse Leonor fait un appel à la majesté royale si insolemment méfM:*isée. Le roi lui promet qu'elle sera vengée avant de sortir du palais.

D. Telle est enfin arrivé, accompagné d'une suite nombreuse. A l'entrée de l'appartement royal, on lui déclare qu'il ne peut y pénétrer que seul. Malgré son insistance, il se voit forcé de se séparer de son

ESSAI sua LE THÉÂTRE ESPAGNOL 61

curtège. On l'invite à attendre que le roi puisse le recevoir. Indigné d'un accueil auquel son orgueil s'attendait si peu, il veut partir à l'instant, mais les portes se sont refermées sur lui. Toutes ces circonstances et la rencontre de Leonor qu'il a aperçue sortant du cabinet du roi ébranlent son courage; déjà il est en croie à une secrète inquiétude qu'il s'efforce de dissimuler sous un langage altier. Ce qui peut lui rester encore de présence d'esprit s'évanouit lorsqu'on entendant uji huissier annoncer le roi, il reconnaît dans D. Pèdre cet Aguilera que la veille il a rendu témoin de son insolente tyrannie.

D. Pèdre, qui veut rendre complète la leçon qu'il lui destine, feint d'abord de ne pas s'apercevoir de sa présence ou plutôt de n'en tenir aucun compte. Il parcourt des yeux des dépêches qu'on vient de lui remettre. D. Telle s'approche avec timidité et veut S6 jeter à ses pieds. Le roi le regarde fixement et continue sa lecture. D. Telle après un moment d'attente se hasarde à faire l'observation qu'il est venu parce qu'on l'a appelé. Le roi lui demande qui il est, et sans écouter sa réponse, s'entretient avec un des seigneurs de la cour. Le rico hombre veut se retirer.

LE ROI

» Restez.

D. TELLO

» Sire, pour que je puisse... permettez... je vous ^ demande... la faveur.

LE ROI

» Comment un homme à qui je n'inspire aucune » crainte s'est-il ainsi troublé à mon aspect ?

t D. TELLO.

» Je ne suis pas troublé.

LE ROI

» Je crains pour vous que vous ne le soyez bientôt. » Approchez.

D. TELLO

» Sire, vous me voyez à vos pieds... Vous laissez » tomber votre gant.

» Que dites-vous?

D. TELLO

» Que je suis venu...

• LE ROL

» Ne le sais-je pas ?

D. TELLO

» Si je dois considérer comme un favorable au- » gure que lorsque je vous baise la main, vous per- » diez votre gant. . .

LE ROI

» Pourquoi ne me le rendez-vous pas ?

D. TELLO

» Le voici.

LE ROL

» Pour un homme si fier, vous êtes bien troubl . » Qu'avez-vous donc ?

D. TELLO

» Votre gant... {Dans sa confusion^ c'est so7i prO"

EJ5SAI sua LE THÉÂTRE ESPAGNOL 63

» pre chapeau qu'il présente au roi au lieu du gant » qu'il vient de ^-'amasser,)

LE ROI

» Que signifie ce chapeau que vous m'offrez? Je ne » le veux qu'avec votre tête... C'est donc vous qui, » dans votre maison, daignez à peine donner un siège » au roi lui-même? C'est vous le rico hombre » d'Alcala-, qui vous croyez plus puissant que le roi » en Càstille, qui pensez que toutes les lois, moins la » loi divine, sont au-dessous de vous, comme si celui » qui méconnaît les lois humaines ne violait pas y* aussi celles de Dieu? C'est vous, vous l'avez dit

> devant moi, qui entrez en partage de ma puissance » puisque vous ne permettez pas qu'on exécute sans » votre autorisation les ordres revêtus de ma âigna- » ture ? C'est vous qui ne reconnaissez d'autre règle » que votre bon plaisir et qui, pour satisfaire le

> moindre de vos caprices, sacrifiez sans pitié Thon- » neur des femmes et des filles qui ont eu le mal-

> heur d'attirer vos regards?... Apprenez, puisque

> vous l'ignorez, que, pour punir de tels excès, un » roi n'a pas même besoin de courage personnel, que » la loi, l'impassible loi, frappe pour lui, sans colère, » sans violence, que l'audace du crime ne peut rien

> contre la puissance de la justice. Contre le roi, la » valeur et la ruse sont également impuissantes ; son

> glaive atteint le criminel avant même qu'il l'ait » vu sortir du fourreau. Apprenez, de plus, que je ne » suis pas seulement votre roi, que je suis le roi » D. Pèdre, que si je pouvais me dépouiller de la » majesté qui vous tient prosterné à mes pieds, ma

» personne seule ferait sur vous l'effet que fait en ce » moment la dignité royale. Mais puisque cela ne » dépend pas de moi, puisque c'est par le bras de la » loi que je dois vous punir, je veux, en vous quit- » tant, vous laisser un gage d'amitié que vous n'ou- » blierez pas sans doute... Recevez ceci, à compte de » ce que vous avez si bien mérité. (Il lui prend la » tête et la frappe violemment à plitsîeur^s reprises » contre la muraille,)

D. Telle est resté accablé sous le poids de l'indignation, de la honte et de la terreur. Tout à coup, il voit paraître D. Gutierre, le confident et le conseiller du roi, accompagné de Leonor et aussi de Doua Maria qu'on est allé chercher à Alcala. D. Gutierre déclare au rico hombre que, chargé par le roi d'informer sur les plaintes qu'elles ont élevées contre lui, il vient lui demander ce qu'il a à répondre. D. Telle avoue tous les faits qu'on lui reproche, mais, déjà revenu à son incorrigible arrogance, il ne peut croire, dit-il, que pour de pareils motifs, on châtie un homme tel que lui. En ce moment même le hasard amène D. Rodrigue qui, depuis son entretien avec le roi, ne rêve que vengeance : à peine a-t-il aperçu D. Telle qu'il met répée à la main et se précipite sur lui. Au bruit de leurs armes jqui se croisent, le roi. sort de son appartement. Il les fait arrêter comme coupables de lèse-majesté pour avoir tiré Tépée dans son palais.

D. RODRIGUE

« Mais ne m'avez-vous pas dit, Sire, que je pou—

» vais, sans me rendre coupable, venger mon hon- » neur?

LE ROL

>► Non pas ici, par un acte qui blesse mon autorité » et le respect dû à ma personne. Au surplus, c*était » D. Pèdre qui vous donnait ce conseil, et c'est le roi » qui vous fait arrêter.

DONÂ MARIA.*

» Grâce, grâce pour mon époux.

» Il ne peut plus l'être, et je vous conseille d'en » chercher un autre ou d'entrer dans un couvent. »

D. Rodrigue est conduit en prison. Avant qu'on n'emmène aussi D. Tello, le roi lui demande quelles sont ses intentions- à l'égard de Leonor. Encore une fois, il avoue qu'il Ta séduite en lui promettant sa main, mais il refuse de tenir cette promesse; il offre, pour dégager sa parole, une partie de sa fortune. Leonor indignée s'écrie qu'elle n'acceptera que sa main ou sa tête.

D. TELLO

« Un rico honibre ne peut mourir pour un délit » de cette espèce.

LE ROL

» Quel est l'auteur de la loi que vous invoquez?

D. TELLO

» C'est un privilège accordé par les rois vos ancê- * très aux grands de leurs états.

LE ROI

» Étaient-ils plus rois que moi ?

D. TELLO

» Non, Sire.

LEROL

» Eh bien I la loi qu'ils ont faite, je puis Tobseryer' » OU y déroger suivant que la justice ou l'intérêt pu- » blic me paraîtront l'exiger. Pour vous, si vous » avez promis d'épouser Leonor, faites-le pour que » votre âme ne périsse pas avec votre corps. C'est » d'ailleurs un point que je vous laisse à débattre » avec [votre confesseur, car marié ou non, demain, » je vous l'annonce, sans plus de retard, votre tête

> roulera sur l'échafaud Qu'on l'emmène au châ-

» teau. »

L'orgueil de D. Tello est enfin dompté. En face de la mort, il annonce à Leonor, d'assez mauvaise grâce, il est vrai, qu'il reconnaît ses torts envers elle et qu'il veut les réparer. Leonor et dofîa Maria vont se jeter aux pieds du Roi pour obtenir la grâce des deux condamnés.

LEROL

« Vous m'avez demandé justice, je vous l'ai faite.

LEONOR

» C'est encore justice que je vous demande, Sire, » cardans un roi, image de la divinité, la justice et » la clémence envers les coupables repentants sont » une seule et même chose.

LEROL

» Que voulez-vous donc ?

LEONOR

» Nous craignons que nos paroles ne vous irritent.

LE ROI

» La demande la moins fondée ne peut être un y^ sujet d'irritation, un refus en fait suffisamment ^ justice. Un roi doit tout écouter, sauf à prononcer » ensuite selon la raison »

Leonor, toujours un peu pompeuse dans ses discours, adresse alors au roi une longue harangue où elle reproduit assez noblement tous les lieux communs que les rhéteurs ont jamais pu inventer sur la clémence. Dofîa Maria, plus simple et plus timide, ajoute quelques mots en faveur de D. Rodrigue qui, bien moins coupable, semble pouvoir compter sur quelque indulgence. Le roi leur répond que la sentence est déjà rendue, qu'il Ta revêtue de sa signature et que sa conscience lui défend de la révoquer. î^lles veulent insister. « Apprenez, » leur dit-il,

* qu'en renouvelant une demande que j'ai dû écou-

* ter une première fois sans colère,, vous m'oflense-

* riez en effet... Gutierre, qu'on les fasse sortir. » Elles se retirent, tout épouvantées et le désespoir dans l'âme.

l^.Tello reçoit la notification de son arrêt de mort. Il attend avec résignation le jour qui doit éclairer ^on supplice. Mais D. Pèdre, non content d'avoir, comme roi, vaincu et châtié son orgueil, veut enc^'ï'e, comme homme, comme chevalier, lui faire sentir sa supériorité. 11 ordonne à D. Gutierre de se ti'ouver à l'entrée de la nuit à la porte du jardin du palais avec deux chevaux et une épée. Gutierre,

surpris et inquiet de ces préparatifs, veut en connaître l'objet. Peu satisfait d'une réponse évasive par laquelle D. Pèdre s'efforce d'éluder ses questions, il laisse entendre qu'il soupçonne quelque chose de grave. Son insistance excite le courroux du roi qui lui adresse ces sévères paroles : « Si vous » présumez qu'il y a ici un mystère, puisque je ne » vous en fais pas confidence, il est plus qu'indiscret » à vous de vouloir le pénétrer. Je vous ai pris pour »'mon serviteur, non pas pour mon conseiller, et la » meilleure manière de servir les rois, c'est d'obéir » scrupuleusement à leurs ordres. »

Don Pèdre se fait conduire à la prison. Déjà, le jour a disparu. Enveloppé dans son manteau et déguisant soigneusement sa voix, il pénètre auprès de D. Telle, il lui annonce qu'il vient lui rendre la liberté. Ce n'est pas sans quelque hésitation que D. Tello se décide à suivre ce libérateur inconnu.

LE ROI

« Suivez-moi, ne perdez pas un moment si vous » voulez que l'ordre barbare du roi ne reçoive pas » son exécution.

D. TELLO

» Il lui a fallu toute sa puissance 'pour me ré- » duire à cet état... Quelque terrible qu'il soit, je » voudrais le rencontrer seul à seul, dans un lieu » où la majesté royale n'élèverait pas une barrière » entre lui et moi.

LE ROI

» Je sais que vous êtes vaillant, et c'est votre » réputation qui m'a inspiré le désir de vous sâu-

» ver... Nous voici arrivés dans le parc du palais. » Nous y sommes plus en sûreté.

D. TELLO

> Éloignons-nous des murs, je crains que le roi ne » nous aperçoive.

> Vous avez donc peur de lui ?

D. TELLO

> Si la question était d'homme jà, homme, si je » le rencontrais ici corps à corps, peut-être la » crainte ne serait-elle pas de mon côté, mais le » pouvoir royal est un adversaire bien fort et sur » lequel le courage personnel a peu de prise...

LE ROI

» J'aperçois quelqu'un qui s'avance vers nous.

D. TELLO

> Sans épée, je ne puis aller le reconnaître.

LE ROL

» Prenez la mienne, je vais en chercher une » autre que j'ai laissée à l'arçon de ma selle. Ne vous > éloignez pas d'ici... »

Le roi ne tarde pas à revenir, mais d'un autre côté que celui par lequel il s'est éloigné. S'avançant vers D. Telle qui ne reconnaît pas son libérateur, il lui demande ce qu'il vient^ faire la nuit dans ce parc et veut l'obliger à dire son nom. Après avoir échangé quelques paroles de provocation et de défi, ils mettent l'épée à la main. La victoire reste* longtemps indécise, mais D. Telle est enfin désarmé.

LE ROI

« Reprenez votre épée.

D. TELLO

» Cela m'est impossible. Mon bras est engourdi.

» Avez-vous peur de moi ?

D. TELLO

» Peur, non pas, mais je vous porte envie puisque » vous m'avez vaincu. Qui êtes-vous donc, homme » audacieux? Vous ne savez pas de quelle gloire » vous venez de vous couvrir.

LE ROI

» Ne me connaissez-vous pas ?

D. TELLO

» Non.

LE ROI

» Vous avouez donc que c'est ma seule personne » et non pas le rang que je puis avoir, qui a triom- > phé de votre orgueil ?»

En ce moment, le valet de D. Tello, que D. Pèdre, pour écarter un témoin incommode, avait envoyé chercher de la lumière, accourt un flambeau à la main. En reconnaissant le roi « Dieu, » dit-il, « qu'est-ce que je vois ?

LE ROI

» Le rico homJ^e d'Alcala aux pieds du roi D. » Pèdre.

D. TELLO

» C'est vous, Sire I

LEROL

» Oui, D. Tello. Vos vœux sont accomplis. Vous

» m'avez rencontré corps à corps. Votre orgueil a > pu se convaincre que vous aviez tort de dédai- » gner ce prêtre et ce chanteur que j'ai tués et » qui, peut-être, avaient mieux combattu que vous. » Vous savez que comme chevalier, je puis faire » avec mon épée ce que comme roi je fais par le res- » pect qui s'attache à ma dignité.

D. TELLO

» Je l'avoue.

LE ROL

» Maintenant que je vous ai vaincu par mon cou-

> rage après vous avoir vaincu dans votre maison » par ma modestie et dans mon palais par ma jus- » tice, partez, vous êtes libre, sortez de mes états » sans perdre un instant, car si vous y êtes repris,

> votre mort est certaine. Ici où, pour vous com-

> battre, j'ai déposé ma majesté, je puis vous par-

> donner, mais lorsque j'aurai repris mon carac-

* tère de roi, de défenseur de la loi, cela me serait

* impossible... Vous trouverez près d'ici un homme

* qni vous attend avec des chevaux et de l'argent. » Le rico hombre part en effet pour l'exil. Le roi

se hâte de regagner son palais avant que le jour paraisse. Moreto a placé ici une de* ces scènes bizarres dans lesquelles les poètes aiment à faire figurer le roi D. Pèdre. Déjà, dai^ une scène précédente, il nous l'a montré obsédé par de fantas- ^ipes apparitions qui font retentir à ses oreilles ^6s paroles mystérieuses. Au moment où il passe auprès d'une chapelle dédiée à saint Dominique, un fantôme se présente à ses yeux.

LE ROI

« Ombre ou démon, que me veux-tu? Pourquoi » me poursuivre ainsi?

LE FANTOME

» Approche, si tu désires le savoir. Nous pou- » vous nous asseoir sur la margelle de ce .puits, » près de ce sanctuaire humble autant que véné- » rable, que saint Dominique, assisté du séraphique » saint François a élevé de ses glorieuses mains.

LE ROI

» Le jour arrive, je ne puis m'arrêter.

LE FANTOME

» Assieds-toi, ou je croirai que tu as peur.

LE ROL

» Pour toute réponse je resterai. Me voilà assis, parle.

LE FANTOME

> Me connais-tu ?

LE ROL

» Je n'ai aucun souvenir de toi, et tu es si hideux » que je te prendrais volontiers pour un démon at- » taché à ma poursuite. (Il se lève).

LE FANTOME

» Non, assieds-toi, te dis-je.

LE ROI

» Soit.

LE FANTOME

» Tyran superbe, je suis le prêtre que tu as tué à » coups de poignard.

LE UOL

» Moi !

LE FANTOME

» Ta né peux le nier.

LE ROI

» Ton zèle pouvait être louable, mais il avait trop » de hardiesse. Tu n'as pas su respecter ton roi, tu » t'es mêlé de ce qui devait te rester étranger.

LE FANTOME

» Cela se peut, mais le ciel te menace d'une mort » semblable. C'est ce même poignard qui, par la » main de ton frère, fera justice à la Castille de tes » violences.

LE ROI

» Moi ! mon frère I que dis-tu ? rends-moi ce poi-

»gnard!

LE FANTOME

» Le voici I (Il le laisse tomber.)

LE ROI

» Si je pouvais te tuer une seconde fois, je l'aurais

» fait.

LE FIANTOME.

» C'est le jour de St-Dominique que tu m'as

* égorgé.

LE ROI

* Que veux-tu dire par là ?

LE FANTOME

» Dieu t'ordonne de fonder, ici même, un couvent

* où tu lui offriras des vierges sacrées en expiation

* des outrages que tu as commis envers lui... Le

* promets-tu ?

LE ROI

"^ Je le promets. Veux-tu encore autre chose ? II. 7 .

LE FANTOME

» Non. Accomplis pî'omptement ta promesse. G'est » dans ce couvent que tu dois habiter à jamais (1). » Donne-moi la main en gage de ta foi.

» La voici... Ciel, je brûle, laisse-moi, laisse-moi.

LE FANTOME

» Tel est le feu dont je suis condamné à souffrir » les atteintes jusqu'au jour où tu auras accompli ta * promesse... Apprends par là à craindre le feu de » Tenfer. »

Le fantôme disparaît, Le roi regagne enfin son

palais, plein tout à la fois de terreur et de courroux. En ce moment même arrive le comte de Trastamare qui, ayant obtenu son pardon, se hâte de venir se jeter aux pieds de son frère pour compléter la réconciliation. Dans son empressement, il a devancé sa suite. En traversant la place où le roi vient de rencontrer le fantôme, il aperçoit le poignard qu'il a laissé tomber dans son trouble. Il reconnaît l'arme favorite de D. Pèdre et se félicite de pouvoir la lui rapporter. « Ce sera», dit-il, « un moyen de me. faire » mieux accueillir de lui. Je ne sais quelle voix ini térieure me dit que ce poignard me portera bon- » heur. »

Ces paroles, si terribles lorsqu'on se rappelle 1 lin tragique de D. Pèdre, sont suivies d'une scèn non moins terrible que Moreto a empruntée presque textuellement au Médecin de son honneur. Don Pè-

(1) D. Pèdre fut en effet enterré à Madrid dans un couvent A^ leligieuses dominicaines par lui fbndé.

di'e, en voyant le comte Taborder le poignard à la

^ain, éprouve un mouvement d'eflfroi qu*il essaye

®û vain de dissimuler. Il tombe dans une sorte de dé-

^^^e, il laisse échapper le secret de Thorrible pressen-

^^^ent dont il est obsédé. Mais bientôt, revenant à lui,

^^ t^elève son frère prosterné à ses pieds sous le

P^ids de l'horreur et de répouvante. « Lève-toi,

* ïîenri, » lui dit-il avec une résignation mélancoli- ^^^, € lève- toi; en présence des décrets du ciel,

* l'homme n'est rien, c'est en vain qu'on voudrait

* ^n empêcher l'accomplissement. »

Cependant D. Telle a été rencontré par les gens de

^^ suite du comte de Trastamare qui, le prenant l^Our un malfaiteur fugitif, l'ont arrêté et le condui- ^^nt devant le roi. D. Pèdre, comme il l'avait annoncé, ordonne l'exécution de l'arrêt rendu contre- ^Ui. Le comte de Trastamare. parvient pourtant à obtenir son pardon. Celui de D. Rodrigue est facilement accordé. Il retrouve sa chère Maria, l>. Telle épouse Leonor, et tout se termine ainsi à. la satisfaction commune, dénouement que faisait peu prévoir la nature du 'sujet et des personnages.

Le Vaillant Justicier est incontestajblement un chef-d'œuvre qui, s'il ne surpasse pas tous les drames tragiques de l'Espagne, n'est du moins infé^ rieur à aucun. Il n'y a peut-être pas, dans l'action, \in intérêt aussi vif, aussi soutenu, aussi saisissant que dans le Médecin de son honneur et VÉtoile de Séville, mais les caractères sont tracés avec une <^.nergie, une vérité vraiment rares et la couleur de

répoque est admirablement rendue. D. Tello est le type complet, achevé de l'orgueil aristocratique et de la tyrannie féodale. Jamais, peut-être, le roi D. Pèdre, si souvent mis sur la scène, ne Ta été d'une manière aussi heureuse. Tous les détails de son ^rôle sont d'une perfection et d'une profondeur qui mériteraient une longue analyse et qui expliquent l'étendue des citations qu'on vient de lire. Le génie de Moreto a, pour ainsi dire, résolu le problème historique des jugements si contradictoires portés sur ce prince par les chroniqueurs et les poètes. Dans VlnfleanUe justiciet^ il nous fait déjà pressentir le tyran sanguinaire et implacable. A l'irritation que D. Pèdre ressent déjà de la turbulence de ses frères et des violences de la no- • blesse, aux projets de châtiment et de vengeance qu'il exprime à chaque instant, à l'instinct de despotisme qui se mêle à son amour de la justice, aux emportements que lui fait éprouver la moindre contradiction, à la rudesse sauvage, bizarre et presque féroce qui vient trop souvent dominer en lui une affectation de courtoisie galante et chevaleresque, on devine ce qu'il pourra devenir lorsque de nouvelles provocations, de nouveaux outrages auront achevé de le pousser à bout. Déjà même, le crime ne lui est pas étranger, déjà il a répandu le sang innocent, et à défaut de remords, de superstitieuses terreurs le poursuivent, l'agitent, ébranlent son imagination et bouleversent cette âme inaccessible à toute autre crainte. Ce sont là des conceptions puissamment tragiques, de ces conceptions qui rappellent Shakes-

peare et qui montrent dans le grand poète l'historien, le moraliste, presque l'homme d'état, comme si, à une certaine hauteur, toutes les grandes facultés de l'esprit se touchaient et se confondaient.

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