MATOS FRAGOSO. — LE SAGE DANS SA RETRAITE, ETC
Nous n'on finirions pas si nous voulions seulement indiquer tous les poètes dramatiques du temps de Philippe IV dont on a gardé le souvenir. Nous ne parlerons ni de Creronimo Cancer, ni d'Antonio Coello. Nous ne nous arrêterons pas même aux deux frères Figueroa, D. Diego et D. Josef, qui travaillaient de compagnie et qui ont laissé quelques jolis ouvrages, particulièrement un Menteur, imitation gaie et spirituelle de celui d'Alarcon. D. .Juan Matos Fragoso nous occupera un moment, non pas certes pour la supériorité de son mérite, mais tout au contraire parce qu'il est considéré, avec raison, comme la personnification lapins frappante delà décadence qui s'annonçait déjà, parce que la plupart de ses comédies présentent, à un degré éminent, tous les défauts de l'école alors régnante sans aucune des qua-
lités qui, chez Calderon et ses émules, les déguisaient et en faisaient presque des beautés.
Dans ces tristes comédies, l'extravagante invraisemblance choque d'autant plus qu'on n'y trouve ni force d'invention, ni combinaison puissante et habilement préparée. Aucun éclat d'imagination n'y colore les folies du style gongorique. Les dialogues sont plats et communs; les plaisanteries des Gimciosos, dépourvues d'originalité et de verve, ne sont que d'insipides bouffonneries. Il est de la nature de certains esprits de devancer leur siècle dans la voie de la décadence comme d'autres le devancent dans celle du progrès. Matos Fragoso appartient à la première de ces deux catégories. Il représentait déjà, au milieu de la brillante pléiade des poètes de la cour de Philippe IV, la misérable école qui devait montrer bientôt après jusqu'où peut tomber une littérature appauvrie, persistant à marcher dans la carrière ouverte par des génies puissants, mais trop exubérants et trop hardis.
Matos Fragoso paraît pourtant avoir obtenu, de son vivant, une certaine réputation. Moreto le prit plus d'une fois pour son collaborateur. Plusieurs de ses ouvrages sont restés au théâtre, et on y jouait encore, il y a peu d'années, son drame des Sept infanU de Lara, composé d'après une de ces vieilles légendes à moitié fabuleuses, à moitié historiques, dont les premiers âges de laCastille ont fourni la matière aux auteurs de romances.
Le sujet de cette légende, c'est la mort de sept jeunes guerriers livrés au fer des musulmans par la
perfidie de leur oncle et terriblement vengés par leur frère, le vaillant bâtard Mudarra, le bisaïeul du Cid. Racontée dans des romances dont la naïveté simple et rustique atteste la haute antiquité et nous transporte en quelque sorte au milieu de ces temps reculés, elle y produit un puissant effet, mais il eût fallu beaucoup d'art et de talent pour en tirer une composition dramatique vraiment satisfaisante, pour en dégager le germe d'intérêt qui convient à cette espèce de composition. Il est à peine nécessaire de dire que Matos Fragoso y a complètement échoué. Son ouvrage n'est qu'une horrible et plate rapsodie. Il y a une scène, véritable parodie de la funeste scène d'Atrée et Thj-este, dans laquelle on présente au père des sept jeunes héros, en guise de festin, les têtes de ses sept fils fraîchement coupées. Pour la représenter, les acteurs devaient s'accroupir sous une table et passer leurs cous à travers des ouvertures ménagées à cet effet. Le grand acteur Mayquez, qui était, au commencement de ce siècle, l'honneur du théâtre espagnol, imagina un jour de répandre une traînée de tabac sur la table destinée à cette étrange exhibition. On peut se figurer l'impression qu'éprouvèrent les spectateurs lorsqu'au milieu des apostrophes pathétiques adressées par le malheureux père aux tristes restes de ses enfants, on vit subitement toutes ces têtes livrées à un éternuement convulsif. Il était difficile de mieux faire sentir la ridicule monstruosité d'une combinaison qui cherchait à émouvoir les cœurs en frappant les sens par un semblable spectacle.