LE FRÈRE NICOLAS
» Et ils se repentent tous, mon père, d'avoir pu » un seul instant penser à tourner le dos au danger.
LUCIFER (à pari).
» Ainsi donc, la peur naturelle à laquelle ils ont
» un instant cédé devient pour eux une occasion de » s'acquérir de nouveaux titres à la faveur du ciel ! » Ceux que Dieu protège rentrent bien vite dans la » bonne voie... {Haut). Mes frères, apaisez par des » sacrifices le juste mécontentement du Créateur » qui vous porte tant de tendresse. Pour moi, je me » charge de pourvoir à votre subsistance, je serai » votre quêteur.
FRÈRE AXTOL IN.
» Vous espérez trouver des aumônes dans cette » ville ? Vous me faites rire.
LUCIFER
» Vous serez bientôt détrompé... Père gardien, ne » craignez rien, faites ouvrir ces portes.
» C'est un ange, il faut lui obéir... Mais le ciel » m'éclaire... Dieu me soit en aide! Cachons ce pro- » dige à mes religieux.
LUCIFER
» Allez tous au chœur et cessez de craindre. Tant » que je vous assisterai, le bercail de François sera à » l'abri des attaques des loups.
LE PÈRE GARDIEN
» Oui, puisque Dieu a changé le poison en contre- » poison. »
Lucifer se met à l'œuvre, et tout a bientôt changé de face. Les aumônes arrivent de toute part au couvent, les moyens ordinaires ne suflisent plus pour les y transporter. Du surplus des produits de la charité publique, un autre monastère s'élève avec rapidité. Le prétendu moine se multiplie. On le voit
partout à la fois, parcourant la ville pour stimuler la générosité des fidèles, dirigeant la construction du nouvel édifice, pressant les ouvriers, faisant preuve en tous lieux d'une activité, d'une adresse, d'une force miraculeuses. Les religieux, frappés de ces qualités extraordinaires auxquelles se mêle, dans l'inconnu, quelque chose d'étrange et de mystérieux, se demandent qui il peut être. L'un croit voir en lui un être étranger à l'humanité ; l'autre, à son ton d'autorité et à une certaine âpreté de langage, le prend pour le prophète Élie. Le père gardien, qu'une révélation divine a instruit de la vérité, conseille à ses frères de ne pas chercher à pénétrer les secrets du ciel et de se contenter d'obéir aux ordres de celui en qui ils ne peuvent méconnaître un envoyé de Dieu.
Le rôle du père gardien est d'une grande beauté. La simplicité, l'abnégation du moine s'unissent dans sa personne à la fermeté calme et prudente sans laquelle il n'est pas possible de diriger utilement d'autres hommes. Il y a entre lui et Lucifer une scène remarquable :
LE PÈRE GARDIEN
» Frère obéissant, le couvent que vous construisez » est-il bien avancé ?
LUCIFER
» Il est achevé.
LE PÈRE GARDIEN
» Entièrement?
LUCIFER
» Il ne reste plus qu'à le blanchir.
LE PÈRE GARDIEN
» La rapidité de cette construction me surprend, » je l'avoue.
LUCIFER
» Il y a pourtant cinq mois qu'on en a pose la pre- » mière pierre, et ces cinq mois m'ont paru cent » années. Je n'y ai contribué que par ma présence » assidue aux travaux, en cherchant l'argent néces- » saire et en traçant le plan de l'édifice, mais si le ^> Créateur me l'eût permis, j'eusse fait en cinq jours » et en moins peut-être plus que cent hommes n'ont » fait en cinq mois.
LEPÈRE GARDIEN (à pari).
» Il vaut mieux ne pas paraître le comprendre. » {Haut), Je vous crois, mais Dieu ne fait pas de mi- » racles sans nécessité.
LUCIFER
» Ce miracle, je l'aurais fait à moi seul. Je suis » assez puissant pour cela si Dieu ne m'en eût em- » péché.
LE PÈRE GARDIEN
» Je sais qui vous êtes, vous n'avez pas besoin de » me le faire entendre.
LUCIFER
» Je ne l'ignore pas.
LE PÈRE GARDIEN
» Et je sais aussi que votre puissance n'égale pas » celle de mon père saint François.
LUCIFER
» Père gardien, la faveur dont votre père jouit au- » près du Roi du ciel fait toute sa force, et sous ce
>■> rapport, elle est grande, je l'avoue, mais ce n'est » pas une puissance véritable que celle qui a besoin » de recourir à la prière.
LE PÈRE GARDIEN
» Quelle est donc la puissance qui ne procède pas » de Dieu ?
LUCIFER
» N'argumentons pas, soyez humble. Auprès de » moi, le plus savant en sait bien peu.
» Je n'en ai jamais douté, mais il n'en est pas » moins vrai qu'avec toute sa puissance, avec toute » sa science, celui qui me parle n'a pu atteindre » l'objet de ses vœux les plus ardents.
LUCIFER
» Non ! Eh bien, mon père, pourquoi pensez-vous » donc que Dieu me punit?
LE PÈRE GARDIEN
» Pour votre intention.
LUCIFER
» Père gardien, vous êtes un bon religieux, mais » votre intelligence est faible. Lorsque je suis venu » vous trouver, vous et vos moines, n'étiez-vous pas » résolus à abandonner lâchement le couvent? En ce » qui vous concerne, j'avais donc atteint mon but » puisque le Créateur ne s'est interposé que lorsqu'il » vous a vu vaincu. Rendez-lui donc grâce de sa mi- » raculeuse intervention, mais croyez que si vous » aviez eu plus de courage, mon châtiment serait » moindre,