II
L E P ÈJR E G A R D I E X.
» C'est en toute justice que vous m'avez humilié.
LUCIFER
» Je suis condamné à faire ce que ferait saint Fran- » çois s'il vivait encore. Jugez s'il était possible de » m'imposer une mortification plus douloureuse, » sans compter l'ignominie d'être contraint à me » couvrir de sa bure.
» Jamais vous n'avez été plus honoré depuis que » vous êtes tombé du ciel.
LUCIFER
» L'orgueil vous aveugle et vous fait perdre la » mémoire. Oubliez-vous donc votre origine? Igno- » rez-vous que vous êtes sorti de la boue et de la » poussière?
LE PÈRE GARDIEN
» Je ne l'oublie pas, je sais que Dieu a formé le » premier homme de ses propres mains, avec un peu » de terre, mais la création de l'ange lui a coûté » moins encore puisque, d'une seule parole...
LUCIFER
» Laissons cela, de telles matières ne peuvent être » traitées entre nous : vous les ignorez et il ne m'est » pas permis de vous répondre. Quand voulez-vous » que nous commencions la fondation nouvelle ?
LE PÈRE GARDIEN
» Sur-le-champ, si vous le trouvez bon.
LUCIFER
» C'est ce que je désire. Quels sont ceux des frères /> qui y travailleront?
LE PÈRE GARDIEN
» Je ne puis les désigner, c'est à vous qu'il appar- » tient de les choisir et d'en fixer le nombre. Mon » devoir est seulement d'exécuter tout ce que vous » aurez ordonné.
LUCIFER
» Quelle hj'pocrite humilité ! Mais le temps vien- » dra bientôt où on le verra passer d'un extrême à » l'autre.
LE PÈRE GARDIEN
» Dieu permettra que vos artifices nous iour- » nissent de nouvelles occasions de mériter sa » grâce.
LUCIFER
» Si Dieu intervient, cela sera facile, sans doute. » Autrement, je sais par expérience comment vous » combattez.
LE PÈRE GARDIEN
» J'avoue que je ne suis que poussière.
L UCIFER.
» Allez, allez faire paître vos brebis, je les vois qui » attendent leur pasteur. Prenez garde qu'il ne s'en » égare quelqu'une, elle pourrait se perdre.
LE PÈRE GARDIEN
» Ce soin serait superfiu de ma part, c'est à vous » de les garder s'il survient quelque danger, puisque » Dieu ne vous a envoyé parmi nous que pour être » le chien de garde de son troupeau. {Il sort.)
LUCIFER
» Il le faut bien, hélas ! puisqu'il ne m'est permis » de mordre aucune de ces brebis. Mais un iour
» viendra où, le berger et moi, nous nous verrons » d'une autre façon. »
Il y a, ce nous semble, quelque chose d'éminemment dramatique dans cet étrange dialogue où le ciel et l'enfer forcés, pour ainsi dire, d'exister un moment à côté l'un de l'autre, de suspendre leurs hostilités, de concourir au même but, se dédommagent d'une aussi pénible contrainte par un assaut d'ironie amère si profondément empreint de leur insurmontable antipathie. C'est une très belle idée, imparfaitement esquissée, il est vrai, que de montrer la simplicité d'une âme ferme, pure et religieuse luttant contre toutes les ressources du génie infernal et le déconcertant même quelquefois par la seule force de la vertu et de la vérité. Ce qui, dans le texte, ajoute encore à l'effet de cette scène, mais ce que nous n'avons pu transporter dans la traduction, c'est que les deux interlocuteurs ne se parlent qu'à la troisième personne : cette forme, autorisée par le génie de la langue espagnole, donne à leur entretien une teinte mj^stérieuse parfaitement appropriée au sujet.
Cependant, Lucifer, en raff'ermissant le courage des religieux, en leur élevant un nouveau couvent, en réchauffant la ferveur du peuple de Lucqucs, n'a accompli qu'une partie de sa tâche. Nous avons vu que saint Michel lui avait aussi prescrit de travailler à convertir le mauvais riche Ludovic. Mais tous ses eff'orts échouent contre l'avarice de cet homme pervers, contre son impiété et surtout contre la haine particulière qu'il poj-te à Tordre de Saint-Fran ■
çois. L'éloquence du démon réussit bien aie troubler, à l'effrayer, à le remplir d'une sorte de respect dont il ne sait comment, se rendre compte, mais rien ne peut le déterminer à se départir de la moindre parcelle de son immense fortune.
Ludovic vient de se marier. Sa jeune femme, Octavie, douce, charmante, pieuse, forme aA^ec lui le contraste le plus parfait. Avant d'épouser Ludovic, elle avait donné son cœur à un homme plus digne d'elle. Forcée de renoncer à lui, elle se consacre désormais tout entière à l'indigne époux que ses parents lui ont choisi, elle ne se permet ni un regret, ni un souvenir. Néanmoins, la jalousie de Ludovic ne tarde pas à s'éveiller, et dans son emportement, il se résout à donner la mort à la malheureuse Octavie. Avertie par plusieurs indices du sort qu'il lui prépare, elle se refuse à fuir, elle croirait se rendre coupable. Le scélérat l'attire dans un lieu écarté où il espère pouvoir cacher son crime. Il la frappe d'un coup de poignard. Elle tombe en invoquant le nom de la Vierge. Lucifer, qui avait ordre de la sauver, mais qui n'a pu y parvenir, est auprès d'elle. Il reconnaît bientôt qu'un prodige va s'opérer. Elle est morte, et cependant, dit-il, son âme n'est, ni montée au ciel, ni descendue dans l'enfer, et elle n'est pas, non plus, entrée dans le purgatoire. Tout à coup, au son d'une musique céleste, la Vierge apparaît au milieu d'un chœur d'anges. Elle s'approche d'Octavic et la touche de ses mains. Le seul Lucifer a aperçu la reine des Cieux, invisible pour les yeux mortels. A l'aspect de sa plus puissante ennemie, de II. • 22.
celle (jui a bri^^é son empire, de douloureux t;ou\-enirs s'agitent en lui, il sent plus vivement les angoisses du désespoir éternel, et pourtant, subjugué par une force surnaturelle, il se prosterne, il gémit de ne pouvoir s'associer au culte que l'univers rend à la mère de Dieu, il célèbre comme involontairement ses perfections infinies, sa puissance illimitée, les récompenses qu'elle accorde à ceux qui lui ont voué une dévotion particulière. Les transports auxquels il est livré, le tremblement qui l'agite, le feu qui sort de ses yeux, les paroles entrecoupées (jui s'échappent de sa bouche, étonnent et épouvantent un moine présent à cette scène, mais pour qui l'apparition céleste est restée non avenue. Le miracle est enfin accompli, la Vierge remonte aux cieux etOctavie ressuscite.
Irrité, mais non persuadé par ce miracle, Ludovic persiste dans son impiété. Vainement Lucifer tente un dernier effort pour le convertir, vainement il lui annonce la mort qui le menace, la damnation (jui doit la suivre et qu'une aumône faite à saint François peut détourner. Ludovic, averti qu'il n'a plus qu'un moment pour se repentir, brave encore la puissance divine. Au signal enfin donné par saint Michel, Lucifer s'empare de sa proie et Ludovic disparaît au milieu des flammes. Le démon croit avoir accompli sa mission, il vient de rejeter le froc qui pèse tant à son orgueil, niais saint Michel lui déclare (ju'il lui reste encore à faire restituer aux pauvres tout ce que leur a dérobé le scélérat qui vient de périr. Pour exécuter ce nouvel ordre, Lucifer appelle un de ses
ESSAI SUll LE THÉÂTRE ESPAGNOL 259
lieutenants, Astarotli. Ce dernier prend la figure de Ludovic, fait convoquer tous ceux qui ont à se plaindre de ses spoliations et leur partage ses richesses. Lorsque cette œuvre de réparation est terminée, Lucifer, dépouillant enfin le costume monacal, raconte en peu de mots au peuple accouru de toute part sur le bruit de la prétendue conversion de Ludovic les étranges événements qui viennent de se passer. « Demain », dit-il, « le père gardien » qui a tout vu, à qui Dieu a tout révélé vous don- » uera, dans un sermon, des explications plus com- » plètes. -Et maintenant, François, la trêve est » expirée entre tes enfants et moi. Je redeviens ton » plus grand ennemi. Veille sur eux. Puisqu'il ne m'est » pas permis de les priver de leur subsistance, c'est » en attaquant leur vertu que je satisferai ma haine.» Ainsi se termine le Diable prédicateur. Nous ne donnerions pas une idée complète de cette comédie si nous n'ajoutions que l'auteur, fidèle à la mode de son temps, a mis au nombre des personnages un Gra<:îoso qui y occupe même une place très considérable. C'est un frère lai poltron, menteur et surtout gourmand, que Lucifer s'amuse à tourmenter dans ses moments de loisir. La joviale et grossière sensualité de frère Antolin, son ignorance, l'impossibilité où il est de s'élever à aucun sentiment exalté, à aucune pensée de dévouement et de sacrifice, forment, avec la nature du sujet, un contraste qui n'est pas dépourvu d'art et qui produit des effets d'un très bon comique, bien qu'un peu gros pour ne pas dire grossier. On en jugera par la scène suivante
qu'il nous paraît nécessaire de traduire textuellement pour reproduire toute la physionomie de ce drame étrange.
Le frère lai, Antolin, essayant de se dérober à la surveillance de son persécuteur Lucifer qui prétend l'obliger à modérer sa voracité, vient de sortir du couvent et de se retirer sur une colline peu éloignée où il explique ainsi ses intentions.
« Me voici dans la campagne où je vais livrer ba- » taille à mon appétit qui m'y a donné rendez-vous. » Pour cette fois, je le tuerai, sans que ce terrible » frère Néron puisse lui venir en aide. Jusqu'à pré- » sent, tout ce que j'avais mis de côté pour cela, il » est parvenu à me l'enlever, il n'y a pas eu de re- » mède. Les cachettes les plus secrètes, rien n'y a fait. » Tout finit par tomber entre ses mains, et il m'a » réduit à porter tous mes biens avec moi. Grâce à » Dieu, mes manches sont toutes remplies, j'en ai »■ fait des armoires, et l'habitude une fois prise, elles » ne me pèseront pas. Je ne comprends pas com- » ment ce frère forcé, avec toute la fatigue qu'il se » donne, ne tombe pas malade. Il ne mange ni ne » dort. Je crois que c'est un esprit. Mais ce qui m'é- » tonne le plus, quand je marche à côté de lui dans » la rue, c'est de voir que son corps ne jette pas » d'ombre... Il a pris à tâche de me persécuter et de » ne pas me laisser manger, mais pour aujourd'hui » je l'en défie. Il me croit au couvent, et pendant ce » temps-là, je souperai ici tout à loisir. Me voici déjà » bien loin de nos murailles. Je vais m'asseoir sur » cette petite éminencé qui domine tous les environs,
» en sorte que si quelqu'un vient à passer, je le ver- » rai nécessairement avant d'être vu. J'apporte un » poulet, un pâté et un jambon. Pour le pain, je le » crois bon, mais quant au vin, il n'y a pas son pareil. » Je ne me troquerais pas pour un Héliogabale. Je » tiens qu'il n'y a jamais de mal à manger pourvu que » ce qu'on mange soit bon. Enfin, c'est mon unique » plaisir, et mon estomac est un gouffre sans fond. » Mais je ne veux pas étaler toutes mes provisions. » Je les tirerai l'une après l'autre à mesure que je » mangerai, de manière à pouvoir les cacher si quel- » qu'un arrivait. Voyons d'abord le jambon.
LUCIFER (survenant).
» Le frère lai vient de s'asseoir pour manger ce » qu'il a cru me soustraire. Je l'en empêcherai bien, » mais feignons de ne l'avoir pas vu.
FRÈRE ANTOLIN.
» Parbleu il n'aura servi de rien à frère... Aper- X cevant Lucifer. Que saint Paul me soit en aide ! » Comment est-il venu si près de moi sans que je l'aie » vu? C'est un saint ou plutôt c'est un diable... Il » ne m'a pas vu. (Il cache ce qu'il mangeait.) Puis- » qu'il n'est pas possible de lui échapper, abordons - » le. Deo gratias.
LUCIFER
» Ah ! frère Antolin!
FRÈRE ANTOLIN.
» Mon frère ! Où allez-vous ?
LUCIFER
» Je me rends à la maison de campagne de Ludo-
» vie pour y empêcher un malheur... Mais vous, » qu'êtes- vous venu faire dans la campagne ?
FRÈRE ANTGLlxX.
» C'est que le médecin m'a recommandé de mar- » cher autant que je pourrai, pour remuer mes hu- » meurs.
LUCIFER
» Si frère Antolin mangeait un peu moins, ces » humeurs se dissiperaient d'elles-mêmes. Six frères » vivraient de ce qu'il consomme à lui seul.
FRÈRE ANTOLIN.
» C'est mon seul défaut.
LUCIFER
» Mais il en produit beaucoup d'autres, car il viole » la règle de votre père saint François, il tourne à » mal la générosité de vos bienfaiteurs. Matin etsoir, » on vous voit prendre le chocolat dans vingt mai- » sons.
FRÈRE ANTOLIN.
» Mon frère, je prends ce qu'on me donne, c'est la » règle de l'ordre.
LUCIFER
» Mais cela s'entend quand on en a besoin.
FRÈRE ANTOLIN.
» J'ai essayé bien souvent de vaincre mon appétit, ^> je n'ai pas pu. Le dém*on vient toujours à bout de » me tenter avec les cadeaux qu'on nous apporte.
LUCIFER
» Mensonge, c'est votre faiblesse qui vous tente. » Le démon vous a-t-il jamais suggéré que la gour- » mandise n'est pas un péché ?
FRÈRE ANTOLIN.
» Non, mais la gourmandise consiste à manger sans » en avoir envie, et l'envie ne me manque jamais.
LUCIFER
» Votre faim n'est pas plus vraie que la soif des » hydropiques... Ne mangez-vous pas au réfec- » toire votre ration et la mienne, tant viande que » pain?
FRÈRE ANTOLIN.
. » Oui, mon frère.
LUCIFER
» N'est-ce pas assez ?
FRÈRE ANTOLIN
» Deux rations, c'est pour moi comme deux noi- » settes.
LUCIFER
» J'ai peine à comprendre que vous ne creviez » pas.