‹ Essai sur le théatre espagnolChapitre 11 sur 61 · D. PEDRO DE GUZMAN · texte numérisé non relu

D. PEDRO DE GUZMAN

» Sancho Ortiz de las Roelas, vous avez avoué que » vous aviez tué Busto Tabera ?

ORTIZ

» Oui, je répète hautement cet aveu. Cherchez » les châtiments les plus cruels, inventez de nou- » veaux tourments propres à faire oublier ceux de » Phalaris et de Mezence.

FARFAN DE RIDERA (laulrc alcalde).

» L'avez-vous donc tué sans qu'il vous en eut » donné quelque motif?

OKTIZ.

» Je l'ai tué, c'est là ce que je confesse. Quant au » motif que je tais si soigneusement, s'il est quel- » qu'un qui le connaisse, qu'il le dise. J'ignore pour

» quelle raison Tabera est mort bien que ce soit moi » qui lui ai ôté la vie.

D. PEDRO

» Mais c'est un odieux assassinat que de tuer un » homme sans motif.

ORTIZ

» Puisqu'il est mort, sans doute il avait donné un » motif de le faire mourir.

D. PEDRO

» A qui ?

ORTIZ

» A celui qui m'a jeté dans rextrémité où je me » trouve.

D. PEDRO

» De qui parlez-vous ?

ORTIZ

» Je ne puis le dire, on m'a recommandé le se-

» cret Il suffît pour me condamner de savoir que

» j'ai tué Tabera, toute autre question est super- » flue.

D. ARIAS

» Sancho Ortiz, je viens de la part du roi vous » demander de révéler la cause première de ce mal- » heur, de déclarer si vous y avez été poussé par un » ami, par une femme, par iiu parent ou par quelque » personne puissante, par un grand de ce royaume. » Si vous aviez entre les mains un billet, une sauve- » garde, un engagement écrit ou signé, votre devoir >^ serait de le produire.

ORTIZ

» Tout au contraire. Seigneur, en agissant ainsi,

» je manquerais à mon devoir. Dites à Son Altesse » que je suis fidèle à ma parole, que moi aussi, j'ai » le droit de m'appeler Sanche le Brave. Dites-lui » qu'il n'eut tenu qu'à moi d'avoir pour ma défense » un de ces écrits dont elle parle, mais qu'elle n'i- » gnore pas qu'on peut les déchirer. J'ai tué Busto » Tabera, je pourrais me sauver, mais je ne le veux » pas parce qu'il me faudrait manquer à une pro- » messe. J'y serai fidèle comme au roi. J'ai dégagé » ma parole, il m'a fallu agir pour cela; que celui » qui n'a qu'à parler pour dégager la sienne en fasse » autant. »

D. Arias veut insister. Ortiz continue à se renfermer dans un langage mj^stérieux où perce, comme malgré lui, le sentiment d'une indignation concentrée contre la faiblesse du Roi. D. Arias et les Alcaldes se retirent sans avoir rien pu obtenir.

Resté seul avec son valet Clarindo, le Gracioso de la pièce, Ortiz, épuisé par tant d'épreuves, tombe dans un accès de délire. Il se croit transporté aux enfers. Clarindo, pour le calmer ou plutôt pour ne pas manquer à l'esprit de son rôle, feint de partager cet égarement, et il en résulte une scène de bouffonnerie digne de VÉnéïde travestie. Cette facétie si déplacée, si peu amenée parle sujet, prouve à quel point le mélange du burlesque avec le tragique était alors une condition absolue du drame.

Estelle est allée se jeter aux pieds du roi, elle l'a supplié de livrer le coupable à sa vengeance. Le roi, par une condescendance qu'on a peine à s'expliquer puisqu'il désire sauver Ortiz et qu'il croit qu'Estelle

veut sa mort, a accédé à cette demande. Munie de l'ordre royal, elle se rend à la prison, elle se fait amener Ortiz, et, couverte d'un voile qui ne laisse pas apercevoir les traits de son visage, elle lui annonce qu'il est libre, qu'il peut partir et qu'il trouvera à quelques pas de là un cheval, de l'argent, tout ce qui lui sera nécessaire pour gagner promptement un lieu de sûreté.

0 R T I Z {sans la reconnaître).

» Permettez, Madame, qu'à vos pieds

ESTELLE

» Vous n'avez pas un moment à perdre.

ORTIZ

» Je ne serai pas satisfait si j'ignore en partant le nom de ma libératrice, de celle à qui je dois tant de reconnaissance.

ESTELLE

» C'est une femme qui vous est attachée de cœur » puisqu'elle a tant fait pour vous sauver. Partez.

ORTIZ

» Je ne partirai pas si vous ne me faites savoir qui » vous êtes.

ESTELLE

» Le temps presse, cela n'est pas possible.

ORTIZ

» Je vous dois la vie et la liberté. Sous le poids » d'une telle dette, je veux savoir au moins envers » qui je l'ai contractée.

ESTELLE

» Je suis une femme d'un rang élevé. Voulez-vous » en savoir davantage? Je suis celle qui vous aime

» le plus et dont vous avez bien mal récompensé la » tendresse. Encore une fois, partez.

ORTIZ

» Non, je ne partirai pas sans savoir qui vous êtes.

ESTELLE

» Eh bien! puisqu'il le faut, regardez-moi. {Elle » écarte son voile.) »

A l'aspect de son amante, de" celle qu'il s'est vu au moment de posséder et qu'il a perdu pour jamais, le désespoir, le remords s'emparent du cœur d'Ortiz. Il ne veut plus d'une vie qui lui serait insupportable. En vain, Estelle le presse de fuir, de sauver ses jours; en vain elle lui proteste qu'elle ne le hait pas, qu'en mourant il la rendra plus malheureuse encore; il rentre dans sa prison.

Le roi ne tarde pas à apprendre ce qui vient de se passer. Frappé d'admiration par cette lutte généreuse, il sent à chaque instant redoubler ses irrésolutions. D. Arias, démentant l'ignoble caractère qu'il a montré jusqu'alors, le presse de tirer Ortiz du péril où il l'a jeté. Le roi hésite encore à s'accuser lui-même : il craint, en s'avouant l'auteur du meurtre de Tabera, de révolter l'Andalousie, de prêter des forces au parti qui, en Castille, a proclamé roi son neveu, l'Infant de La Cerda. Don Arias lui suggère l'idée de gagner les juges pour qu'au lieu de prononcer contre l'accusé un arrêt de mort, ils se bornent à l'exiler.

Bientôt, on vient annoncer au Roi que les deux Alcaldes demandent à lui parler. Ils lui déclarent

que le procès est termine et qu'il ne reste plus qu'à rendre la sentence. « Rendez-la donc, » leur dit-il, « mais je vous prie de considérer que vous êtes les » pères de la patrie, que souvent la clémence est » préférable, dans l'intérêt commun, à la stricte » justice, que si Séville regrette dans Tabera, un de » ses magistrats municipaux, Ortiz doit, à ce même » titre, lui être également cher. » Les Alcaldes répondent que leur unique devoir est d'appliquer la loi, le droit de grâce n'appartenant qu'au monarque. Peu rassuré par ces paroles, le roi espère mieux réussir en faisant séparément sur chacun d'eux l'essai de son influence. Les prenant à part l'un après l'autre, il leur représente que la mort d'Grtiz priverait l'état d'un de ses plus vaillants défenseurs tandis qu'un exil perpétuel pendant lequel il continuerait à combattre les Maures satisferait à la fois à la justice et à l'intérêt public; il mêle à ce raisonnement d'adroites flatteries, et le langage mesuré et respectueux des deux juges lui persuadant qu'ils vont se conformer à son désir, il croit tout terminé. Déjà même, par un retour assez naturel, il se mêle à la joie qu'il en éprouve une sorte de mépris ou tout au moins de dédain pour la faiblesse des hommes qu'il espère avoir ainsi entraînés, et il s'écrie avec l'accent d'un triomphe ironique : « Je vois bien que » la flatterie aplanit les montagnes. »

Ce triomphe ne dure pas longtemps. Quelques instants sont à peine écoulés que les Alcaldes se présentent de nouveau.

D. PEDIIO DE GUZMAN.

« Sire, l'arrêt est signé, il ne reste plus qu'à le » placer sous les j-eux de votre Altesse.

LE ROI

» Il est tel sans doute que je l'attendais d'aussi » grands magistrats.

FARFAN DE RIRERA.

» La gloire de la fidélité à nos devoirs est la seule » que nous recherchions.

LE ROI (lisant l'arrêt).

» ... Nous le condamnons à avoir la tête tranchée » sur la place publique... Est-ce donc la sentence » que vous avez rendue? Est-ce ainsi que vous tenez » les promesses faites à votre roi? Vive Dieu...

D. PEDRO

» Comme vos sujets, Sire, nous exécuterons tous » les ordres que vous nous donnerez, mais comme » Alcaldes, et tant que nous tenons entre nos mains » ces baguettes, symboles de notre magistrature, ne » nous demandez aucune injustice. »

On amène Ortiz, que le roi a envoj^ô chercher. Estelle arrive aussi, sans doute pour demander la grâce du condamné.

ORTIZ

» Sire, que ne vous hâtez-vous de mettre fin par » ma mort à toutes m.es souffrances? J'ai tué Busto » Tabera, le meurtrier doit périr à son tour. Faites » un acte de justice qui sera pour moi un acte de » miséricorde.

LE ROI

» Eh bien ! répondez. Qui vous a décidé à lui donner » la mort?

ORTIZ

» Un billet.

» De qui?

ORTIZ

» Si ce billet pouvait parler, il le dirait, mais un » papier rompu et déchiré ne s'explique pas ciaire- » ment. Ce que je sais, ce que je puis dire, c'est que » j'ai tué l'homme que j'aimais le plus parce que je » l'avais promis. Maintenant, Estelle, je viens à vos » pieds implorer la mort, la mort qui ne sera pour » vous qu'une vengeance bien incomplète.

LE ROI

» Estelle, j'ai arrêté votre mariage avec un grand » de ma maison que sa jeunesse, son mérite et le » haut rang qu'il occupe en Castille rendent tout à » fait digne de vous. Je vous demande en récompense » de pardonner à Ortiz. C'est à moi que vous accor- » derez cette grâce. Vous ne voudrez pas me la re- » fuser.

ESTELLE

» Sire, je suis déjà mariée. Que Sancho Ortiz soit » mis en liberté, je renonce à toute vengeance.

OHTIZ.

» Vous me pardonnez, Estelle, parce que le roi » vous donne un époux.

ESTELLE

» Oui, c'est pour cela que je vous pardonne.

ORTIZ

» C'est la vengeance que vous tirez de l'injure que * je vous ai faite.

ESTELLE

» Elle me satisfait.

ORTIZ

» Eh bien ! pour ne pas vous refuser cette satis- » faction, j'accepte la vie, bien que j'eusse espéré » mourir.

LE ROI

» Que Dieu vous accompagne.

FARFAN DE RIDERA.

» Prenez garde, Sire;Séville aussi a été offensée » par le meurtre de Tabera et elle réclame le châti- » ment du coupable.

LE ROI

» Que ferai-je? Tant de fermeté m'intimide et me » confond.

D. ARIAS

» Il faut parler enfin.

LE ROI

» Eh bien! habitants de Séville! donnez-moi donc » la mort ! c'est moi qui ai ordonné le meurtre ; ce » mot seul suffit pour justifier Ortiz.

ORTlZ.

» Voilà l'explication qu'attendait mon honneur. » J'ai agi par l'ordre du roi. Un tul ordre pouvait » seul me faire commettre un acte aussi barbare.

LE ROI

» C'est la vérité.

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