FARFAN DE RIBERA
» Dès lors, Séville n'a plus de plainte à former. Si » vous avez ordonné la mort de Tabera, sans doute » il y avait donné lieu.
LE ROI
» La noblesse des sentiments qui animent tous les » habitants de cette YÎlle me pénètre d'admira- » tion.
ORTIZ
» Je pars pour subir le bannissement qui m'est im- » posé. J'attends seulement, Sire, l'accomplissement » de la promesse que vous m'aviez faite.
LE ROI
» Je la confirme.
ORTIZ
» Je vous ai parlé, d'une femme que je voulais » épouser.
LE ROI
» Je m'en souviens.
ORTIZ
» C'est Estelle que je vous demande, c'est à ses » pieds que j'implore mon pardon.
ESTELLE
» Sancho Ortiz, je suis mariée.
» Mariée !
ESTELLE
» Oui.
ORTIZ
» Je suis mort !
LÉ ROI
» Estelle, j'ai donné ma parole, je suis roi. je dois » la tenir. Que me répondez-vous?
ESTELLE
» J'obéirai, s'il le faut. Je suis à lui.
OtiTlZ.
» C'est moi qui suis à elle.
LE ROI
» Que manque -t- il donc pour achever votre » union?
ORTIZ
» Que cette résignation se change en un acte do » volonté el de libre choix.
ESTELLE
» Pour cela, c'est impossible, même après que nous » serons unis.
» .Je le crois aussi et je vous dégage de votre pa- » rôle.
ESTELLE
» Je vous rends la vôtre. Voir toujours à mes côtés, » à ma table, dans mon lit, le meurtrier de mon frère, » ce serait un supplice perpétuel.
ORTIZ
» Et moi aussi, je sens que je souffrirais trop d'a- » voir toujours devant les yeux la sœur de l'ami que » je chérissais comme mon âme et que pourtant j'ai » tué sans qu'il m'en eût donné aucun motif.
ESTELLE
» Nous sommes donc libres?
ORTIZ
» Nous le sommes.
ESTELLE
» Adieu donc !
ORTIZ
» Adieu.
LE ROI
» Écoutez...
ESTELLE
» Sire, l'homme qui a tué mon frère ne sera pas » mon époux bien que je l'aime et que je l'adore. {Elle sort.)
» Et c'est parce que je l'aime que je ne dois, que je » ne veux pas 1 être... »
Ce dénouement est beau quoique, dans les détails, on puisse y relever quelques inconséquences. Peutêtre satisfait-il plus lésâmes élevées que celui du Cid, dont le sujet offre des points de comparaison assez nombreux avec le drame que nous venons d'analyser.
Nous l'avons dit, V Étoile de Séville, est, à notre avis, le chef-d'œuvre de notre auteur dans le genre héroïque La conception en est profondément tragique, l'intérêt soutenu et progressif; les situations dramatiques qui y abondent sont pour la plupart enchaînées l'une à l'autre avec un art qu'on a trop rarement à louer dans les autres ouvrages de Lope. Ce n'est pas que quelquefois cet art ne fasse ici défaut, que par l'effet de cette négligence, de cette rapidité d'exécution qui ne laissaient pas à l'auteur le temps de mûrir et de perfectionner ses plans, la conduite de cette pièce ne présentera plusieurs reprises des invraisemblances, des inconséquences, des contradictions même qu'un peu plus de soin eut facilement évitées. Ce reproche s'applique particulièrement au rôle du roi; il entrait certainement dans la pensée générale du drame de lui conserver quelque dignité, même au
milieu de ses égarements, et cependant, faute de quelques ménagements, de quelques artifices de composition que le plus médiocre dramaturge doué d'un peu d'habitude du théâtre eut suggérés à Lope, il le présente presque d'un bout à l'autre sous des traits odieux et méprisables. Tel qu'il est, d'ailleurs, ce rôle offre de grandes beautés : les irrésolutions de Sanche le Brave, les regrets qu'il éprouve après avoir fait tuer un innocent, la honte, les dangers qu'il redoute et qu'il s'efforce inutilement de conjurer, donnent à ce caractère une vérité éminemment morale, propre à frapper vivement l'esprit. Les autres personnages ne laissent rien à désirer. C'est de l'héroïsme cornélien, de ce beau idéal dont au premier aspect on coirait si facile de rendre la noble simplicité, et que cependant les esprits puissants savent seuls reproduire. Il règne dans le rôle d'Ortiz, dans ceux de Tabera et de sa sœur, une grandeur naturelle, une élévation généreuse et en même temps une sensibilité qui captivent l'imagination. Le dialogue est vif, passionné, et l'on n'y trouve que peu de traces de ce goût recherché et déclamatoire si commun sur la scène castillane. Sauf un passage que nous avons cité, il est également exempt de ces bouffonneries révoltantes qui défigurent trop souvent les situations les plus pathétiques des drames espagnols..
Quelque admiration qu'on éprouve en lisant l'^toile de Séville, il y a sans doute dans le sujet quelque chose qui nous choque. Nous ne pouvons nous faire à ces idées de vengeance et do sang, Un roi qui ordonne le meurtre, un sujet qui l'exécute sans en
savoir seulement le motif et uniquement parce que le roi l'a ordonné, sont bien en dehors de nos idées d'honneur, et si Lope parvient à nous intéresser à une telle action, nous sommes tentés de voir dans un pareil succès le tour de force d'un talent supérieur qui, en développant toutes ses ressources, réussit à nous faire une illusion momentanée sur des combinaisons contraires à la nature et dépourvues de toute réalité. Eu y réfléchissant bien, cependant, nous sentons que l'intérêt que nous éprouvons n'est pas factice, qu'il tient en grande partie à la vérité de ces sentiments si étranges en apparence, vérité relative, sans doute, vérité de temps, de lieu, mais qui se révèle par la force des couleurs que Lope a employées; nous sentons que la manière de penser de ses personnages ne lui eût pas fourni de si énergiques, de si heureuses inspirations si, d'accord avec ses contemporains, il ne l'eût plus ou moins partagée.
Alors, en effet, l'effusion du sang n'excitait pas autant d'horreur qu'aujourd'hui, la vengeance était un devoir, la volonté du roi était presque considérée comme celle de Dieu, comme absolue, irrésistible, imposant une aveugle obéissance et ayant, dans un certain sens, la faculté de changer le bien en mal et le mal en bien par cela même qu'elle ôtait aux sujets le droit d'user de leur libre arbitre pour apprécier la moralité des ordres émanés du trône. Dans ces derniers temps encore, il s'en fallait de beaucoup que ces idées fussent complètement eflacées du sol de l'Espagne, et elles expliquent comment certains actes du gouvernement de Ferdinand VII y ont été
moins rigoureusement jugés que dans le reste de l'Europe.
On pense bien qu'à la fin du xiii*' siècle, le meurtre révoltait moins encore qu'au temps de Philippe II; il suffit, pour s'en convaincre, de lire les chroniques du temps. Mais d'un autre côté, ce sentiment d'adoration pour l'autorité roj'ale. que Lope nous peint avec tant de force était loin d'exister lorsque Sanche le Brave détrônait son père et disputait la couronne à ses neveux. Ce n'est que sous la maison d'Autriche qu'il s'est introduit en Espagne avec le despotisme. En le prêtant à ses personnages, Lope a donc péché contre ce qu'on est convenu d'appeler la vérité historique, la couleur locale. Cette faute, si c'en est une, se retrouve à chaque instant dans les drames espagnols. Il paraît même que leurs auteurs se souciaient. peu de l'éviter. Ils voulaient peindre les mœurs nationales, mais ils ne s'attachaient pas à les nuancer scrupuleusement suivant les opinions et les costumes des différents siècles. Ils semblaient comprendre qu'un travail aussi minutieux est propre à éteindre l'inspiration, et que d'ailleurs, sous les formes vivantes, avec les détails étendus que comportent et qu'exigent les compositions dramatiques, les seules idées qu'on puisse reproduire avec succès sont celles dont on est en quelque sorte entouré, dont on ressent soi-même l'influence, soit par l'attachement, soit par l'aversion qu'elles inspirent. Ce système est précisément le contraire de celui qui a prévalu en France depuis quelque années. On s'est habitué à admirer avant tout, dans les anciens
poètes, et surtout dans les poètes étrangers, la prétendue vérité avec laquelle ils ont peint les époques dont, ils nous ont retracé les événements. Frappé de l'énergique originalité des mœurs qu'ils nous représentent, on s'est dit que ces tableaux devaient être exacts. Sans doute, ils sont exacts dans un sens que nous allons expliquer. Ces mœurs ont existé, mais non pas toujours dans le temps où les poètes ont placé l'action de leur drame, elles ont existé dans celui où ils écrivaient. Encore une fois, s'ils n'avaient pas vécu eux-mêmes dans cette atmosphère morale, ils ne l'auraient ffas reproduite avec cette force, cette simplicité, ce caractère de réalité profonde qui nous subjuguent. Il leur serait arrivé ce qui arrive à certains dramaturges modernes lorsque croyant marcher sur les traces de ces grands maîtres, ils s'eflforcent, tout pleins qu'ils sont des idées du xix*' siècle, de nous représenter les idées et les habitudes du moyen âge. Vainement, substituant à la poésie l'érudition de l'antiquaire, dérobant des lambeaux de chronique, mêlant çà et là à des pensées, à une phraséologie toute contemporaine quelques expressions, quelque tournure de phrase, quelque allusion plus ou moins opportune à la langue, aux usages de ces temps reculés, ils essayent de nous en offrir une copie fidèlejusqu'à la servilité. La forme extérieure, le costume sont là, peut-être, mais l'esprit, l'intelligence intime, manquent d'autant plus qu'on s'est presque exclusivement occupe de détails matériels, et tout ce travail n'aboutit qu'à une sorte de mosaïque curieuse, si l'on veut, mais où
l'on chercherait en vain le mouvement et la physionomie. Nous le répetons : au moral comme au physique, on ne peint bien que ce qu'on a vu, que ce qu'on a éprouvé, que ce qui, directement ou indirectement, a affecté notre âme ou nos sens. Dès qu'on veut sortir de ce cercle, on tombe presque nécessairement dans le faux et le bizarre. Nous accorderons, si on l'exige, qu'àforce degénieet par une sorte de divination de grands esprits ont pu échapper quelquefois à cette alternative, mais ces exceptions sont bien rares, et en les examinant de près on reconnaîtrait peut-être qu'elles ne sont qu'apparentes.
UÉfoUe de Sécille est, de toutes les comédies de Lope celle qui a le plus contribué à lui rendre la faveur publique lorsqu'on l'a remise au théâtre vers la fin du dernier siècle. Cependant, telles étaient les préventions qui régnaient alors contre la manière irrégulière de ce grand poète qu'on n'osa pas reproduire un aussi bel ouvrage dans l'état où il l'avait donné. Un homme de lettres appelé Triguéros, plus remarquable par un esprit laborieux que par d'éminentes facultés, se chargea de le refondre et d'en tirer une tragédie en cinq actes, suivant la forme française. Dans cette refonte, la moitié de l'œuvre primitive disparut complètement, le reste subit des changements considérables. Quelques-uns de ces changements sont assez heureux. Triguëros entendait assez bien l'art des effets dramatiques, et il en a trouvé plusieurs (jui avaient échappés à Lope, mais quelquefois aussi, il a dénaturé ou faussé ses
conceptions et il n'a pas su conserver la grâce naïve de sa poésie. Quoi qu'il en soit, ie travail de Trigué'ros est seul resté au théâtre sous le nom de Sancho Ortiz de las Roelas.