LOPE DE VEGA. — LE CERTAIN POUR L INCERTAIN. LA JEUNE FILLE D'ARGENT
Nous allons parler de deux comédies de Lope de Vega dans lesquelles Pierre le Cruel joue un rôle principal. Aucun personnage historique n'a été plus souvent mis sur la scène par les poètes espagnols, aucun surtout ne les a mieux inspirés.
Par un contraste bizarre, ce prince, que les historiens nous représentent comme un autre Néron, est pour les poètes un héros et presque un sage. Au surnom de Cruel que lui donne l'histoire, ils ont substitué celui de Justicier. Ils nous le montrent brillant de courage, de générosité, de galanterie, ami du peuple, passionné pour la justice, protecteur dévoué du faible et de l'opprimé, et s'ils ne dissimulent pas l'emportement despotique de son caractère, s'ils rappellent même avec affectation quelques actes de violence, quelques meurtres auxquels il s'est laissé entraîner, il est évident que loin d'y attacher un blâme
sévère, leur but, en mêlant ainsi quelques taches à son éclatante physionomie, est de la rendre plus dramatique encore.
Des critiques modernes, s'emparant de cette version poétique et la combinant avec d'autres indices recueillis à des sources plus graves, se sont cru autorisés à en faire sortir un système qui a trouvé assez de partisans, edmme tout ce qui est paradoxal. Ils ont voulu prouver que ce monarque si difîamé était une victime de la partialité des historiens vendus à la dynastie dont le chef lui avait enlevé le trône et la vie, et se fondant sur l'évidente invraisemblance de quelques-unes des imputations accumulées contre sa mémoire, ils ont essaj'é d'établir que toutes celles qui lui ont attiré l'horreur du monde sont également fausses ou exagérées.
Ce système qui n'est pas soutenable dans son ensemble renferme pourtant quelques éléments de vérité. Le père de Pierre le Cruel, Alphonse XI, l'un des plus grands rois qu'ait eus la Castille, habile politique et vaillant capitaine, avait réussi, par sa prudence et sa fermeté, à réprimer l'insolence et les continuelles révoltes des grands seigneurs. Lorsqu'à la place de ce prince illustre ils virent monter sur le trône un enfant de quinze ans, l'occasion leur parut iavorable pour ressaisir le pouvoir exorbitant qu'on venait de leur enlever. Ils parvinrent à semer la division dans la famille royale, ils excitèrent l'ambition de Ileurf de Trastamare et des autres frères naturels du jeune roi, les poussèrent à la révolte, s'emparèrent de la personne du roi lui-même,
lui imposèrent une femme de leur choix et le tinrent quelque temps dans une véritable captivité. Pierre finit pourtant par recouvrer sa liberté et bientôt sa puissance et il se vengea avec fureur. De nouvelles révoltes amenèrent de nouvelles vengeances, et ces vengeances furent si affreuses qu'elles firent presque oublier les crimes de ceux qu'elles frappaient. Pierre se baigna dans le sang de ses frères, de ses parents, de presque tous les grands du roj-aume. Violences, artifices, perfidie, rien ne lui coûta pour assouvir ses ressentiments, et pourtant, après une longue lutte dans laquelle il avait vainement cherché à s'appuyer des classes inférieures, des Juifs, des Mahométans, de tout ce qui était alors opprimé et méprisé, il succomba sous une insurrection aristocratique aidée d'un secours étranger.
Henri de Trastamare arrivé au trône par un lâche fratricide, devant tout aux grands qui voyaient en lui leur associé, leur complice et non pas leur maitre, fut hors d'état d'arrêter leurs empiétements. Il dut leur abandonner la meilleure partie des domaines de la couronne. Aussi devinrent-ils tellement puissants que ses faibles successeurs ne purent plus leur tenir tête. La Castille fut en proie, pendant un siècle, à d'affreux déchirements qui arrêtèrent le cours de ses prospérités et retardèrent l'époque de l'expulsion des Maures. Le peuple fut livré sans défense à l'oppression des seigneurs. Au milieu de la misère et des calamités sans nombre de cette époque, sans doute la multitude exaspérée contre ses tyrans regretta plus d'une fois le temps où leurs attentats
n'étaient pas impunis, où ils avaient à redouter les coups d'une autre tyrannie plus formidable que la leur; sans douté elle appela de ses vœux un autre Pierre, un autre justicier, elle vit un ami dans le prince qui avait été le fléau de ses oppresseurs et qui, d'ailleurs, pour se faire des partisans, avait affecté de se porter le vengeur des pauvres et des faibles.
C'est ainsi qu'a dû se former en sa faveur, au milieu des guerres civiles du xv* siècle, une sorte de clameur populaire dont les poètes dramatiques ont rajeuni et nous ont transmis l'expression. Une ancienne romance rappelle les opinions diverses qui régnaient sur son compte : « Les uns, » dit-elle, « l'ac- » cusent de tyrannie ; les autres répondent que la » cruauté n'est plus cruauté lorsqu'elle est néces- » saire. »
Les observations qui précèdent étaient indispensables pour expliquer le rôle que Pierre le Cruel ou le justicier joue presque toujours dans les drames espagnols. Il faut remarquer, d'ailleurs, ({ue ces drames se rapportent aux premières années de son règne, à un temps qui précéda celui de ses grandes cruautés, de ses luttes dernières et irréconciliables avec Henri de Trastamare et ses autres frères.
Dans le Certain pour l'iizcertcUn, dont il est, sinon le héros, au moins le personnage principal, Lope de Vega n'a sans doute pas égalé VÉtoile de Séville. On n'y trouve ni cet intérêt puissant, ni ces entraînantes péripéties que nous admirions tout à l'heure, mais
cette comédie a pourtant un grand attrait. Elle attache, elle plaît par le charme des détails, par la passion dont elle est animée, et remise au théâtre dans ces derniers temps avec quelques modifications, elle y a été très favorablement accueillie.
L'action en est simple. Le comte Henri de Trastamare, frère naturel de Pierre le Cruel ou, pour parler comme les espagnols, d,e D. Pètlre le Justicier, est vivement épris de Doila Juana de Castro, fille du gouverneur de l'Andalousie. Ce sentiment, bien que partagé, est traversé par la jalousie du roi qui aime aussi Doiïa .Juana et ne recule devant aucun des moyens qu'il juge propres à le débarrasser d'une dangereuse rivalité. Il exile son frère, il veut même le faire périr; enfin, il offre à Dona Juana sa main et sa couronne. Mais cette femme généreuse repousse le sort brillant qui lui est offert ; elle préfère Henri, proscrit et fugitif, à D. Pèdre tout éclatant de la splendeur de la royauté, elle dédaigne le certain pour Vi^icertain, et profitant adroitement d'une absence du roi que de faux avis ont entraîné à la poursuite du comte de Trastamare tandis que ce dernier est auprès d'elle, elle épouse son amant. D. Pèdre, à son retour, ne pouvant empêcher leur union, se laisse toucher et leur pardonne.
Le caractère généreux et passionné de l'héroïne forme, dans cette pièce, le véritable intérêt. Lope de Vega lui a donné une naïveté fine et gracieuse qui est pleine de charme. Lorsque le roi la presse d'accepter sa main, elle essaye de repousser ses instances en lui donnant à entendre qu'elle est pins engagée
avec Henri qu'il ne le suppose. « Je vais vous » parler, » lui dit-elle, « avec bien de la hardiesse, » je me confie à votre générosité. Vous savez que » Henri m'aime depuis longtemps. Je n'ai pas été in- » sensible à sa tendresse, mais jamais je ne me suis » écartée de la voie de l'honneur. Jamais je n'ai en- » tendu de sa bouche, jamais il ne m'a écrit un seul » mot dont je puisse m'offenser. Cependant, si je n'ac- » cepte pas vos offres, j'en suis empêchée par un » motif plus grave que vous ne le pensez. Écoutez- » moi,... mais je ne sais comment vous raconter » sans rougir ce qui n'est pourtant que l'œuvre du s> hasard. Les hommes, toujours audacieux, se lais- » sent emporter au delà des bornes du respect, ils » s'en repentent ensuite s'ils aiment véritablement, » mais ils ne résistent pas à l'occasion.
LE ROI
» Juàna, tes paroles me livrent à mille anxiétés, je » tremble pour ton honneur, je ne sais si tu essa3^es » de me tromper. Parle donc, ne me tourmente pas » davantage, je sais tout ce qu'il y a d'accidents dans » l'amour.
DONA JUANA
» Je cherche à me faire entendre sans avoir à rou- » gir... Henri descendait avec moi l'escalier du » palais... Je ne voudrais pas vous faire de vive voix » ce récit. Voulez-vous que je vous l'écrive?
LE ROL
» Non, non, je n'aurai jamais la force d'attendre » aussi longtemps.
DONA JUANA
» Je descendais l'escalier... jamais condamné n'é- » prouva une sensation plus pénible sur l'échelle » qui le conduisait au supplice.
LE ROI
» Achève, au nom du ciel
DONA J UANA.
» Attendez...
LE ROI
» Tu me fais souffrir le mari3^re.
DO.NA JUANA
» Je disais... (Elle hésite.)
» Quand donc finiras-tu ton récit? Sais-tu bien que » c'est me faire mourir à petit feu ?
DONA JUANA
» Ma faute est pourtant bien légère. Henri m'a » pris...
LE ROI
» Eh bien !
DONA JUANA
» Peut-être a-t-il agi involontairement, peut-être » voulait-il seulement me parler déplus près... il » faisait nuit... euOn, ses lèvres ont rencontré les » miennes... Vous savez maintenant pourquoi je ne » puis être votre femme.
LE ROI
» Ah ! Juana, je suis certain que tout ce récit n'est » qu'une fiction. Je sais que Henri n'est pas parti » pour la Castille, que, malgré mes ordres, il est ca- » ché à Séville, comme pour braver mon ressenti-
» ment. Il est peu honorable, peut-être, pour un » homme tel que moi de lutter contre ton amour, » tout le monde se réunira pour m'en blâmer. Mais » je suis offensé, je suis jaloux, peu m'importe ce
» qu'on dira de moi Heuri mourra cette nuit
» même, puisque la faveur qu'il t'a dérobée ne me » permet pas de t'épouser de son vivant. Lui mort il » n'y aura plus d'obstacle et je t'épouserai veuve » d'un baiser... »
On ne peut méconnaître l'originalité gracieuse de ce morceau, malheureusement gâté par des jeux de mots et des subtilités que nous avons cru devoir en retrancher. Oserons-nous dire que nous y trouvons pour la forme et le détail une analogie frappante avec un passage d'une comédie de Molière, la fameuse conversation d'Aruolphe et d'Agnès dans VÉcole des feinmes? Il n'y a sans doute aucun rapport entre la naïveté ignorante d'Agnès et l'ingénieuse ruse de •Tuana, entre le terrible D. Pèdre et le cauteleux Arnolphe, mais ces différences capitales, en excluant presque absolument l'idée que Molière ait imité Lope de Vega, rendent plus curieux et plus remarquable encore la rencontre accidentelle de ces deux grands esprits.
Toutes les scènes entre le comte de Trastaraare et sa maîtresse, leurs querelles, leurs réconciliations, sont pleines de chaleur, de douceur et de tendresse. Henri, défiant parce qu'il est malheureux, et abusé par de fausses apparences, s'abandonne à des transports de jalousie; bientôt détrompé, il vient implorer à genoux le pardon de Doiia Juana qui, fière et délicate
autant que généreuse et sensible, s'irrite à son tour de voir si mal reconnaître tant de sacrifices, tant de dévouement. Ces combats de la passion, si souvent présentés sur la scène, touchent toujours le cœur lorsqu'ils sont rendus avec cet^e vérité, cette éloquence de la nature dont Lope possédait le secret au suprême degré.
Le contraste entre les deux frères est bien tracé et bien soutenu; D. Pedre se montre violent, emporté, despote, plus passionné que tendre, il plaît néanmoins par la grâce de sa galanterie. L'amour de Henri est empreint d'une sensibilité exquise et profonde, c'est une sorte d'adoration. Il s'indigne des épigrammes que le Gracioso lance contre les femmes, il lui impose silence (1) : « Je ne puis souffrir, » dit-il, « cette pré- » tendue philosophie qui méprise les femmes. S'il est » des hommes qui les maltraitent dans leurs discours, » c'est qu'ils n'ont pas su leur plaire, mais ceux qui » ont réussi à se faire aimer d'elles ne se lassent pas » de les louer et de les honorer. Où elles ne sont pas » il n'y a ni plaisir ni joie. Où l'homme trouverait-il » une aussi douce compagnie ? Seules, elles savent » adoucir les maux de notre âme comme les souf- » frances de notre corps.» On reconnaît Lope à cette aimable apologie du sexe féminin.
(1). Je m'aperçois, en relisant ce passage, que Lope de Vega l'avait mis dans la bouche de D. Pèdre. Le poète qui, il j' a moins d'un demi-siècle, a remanié et refondu cette pièce pour la rendre au théâtre a été ce me semble plus conséquent en attribuant au comte de Trastamare l'expression de ces sentiments doux et gracieux.
Un des traits distinctifs de cette comédie, c'est la naïveté originale qui y règne dans la peinture des sentiments comme dans celle des mœurs et des habitudes. On y voit, dans les premières scènes, le roi et ses frères parcourant les rues de Séville, cherchant les aventures au milieu des réjouissances et des danses, au bruit des chansons et des tambours de basque qui y célèbrent la veille de la Saint-Jean. Ce tableau, tout à fait local, est plein de vivacité et de naturel. Le poète nous introduit ensuite dans la maison de Doîïa Juana dont le père est absent en ce moment pour une expédition contre les Maures. Suivant un autre usage du pays, elle a élevé un autel qu'elle a orné de fleurs et sur lequel elle a placé l'image du saint son patron. Elle l'invoque avec un confiant abandon pour qu'il lui révèle si elle épousera son amant ou si le roi empêchera leur union, et dominée par une superstition longtemps accréditée en Espagne, elle écoute attentivement dans l'espérance qu'une voix mystérieuse fera entendre la réponse. C'est au milieu de ces douces préoccupations qu'Henri vient la surprendre, mais pendant qu'ils s'entretiennent de leur amour D. Pèdre arrive aussi, Henri est forcé de se cacher.
« Vous me pardonnez cette visite, » dit le roi à la jeune fille; « la liberté de cette nuit de fête, la cu- >■> riosité de voir cet autel, me serviront d'excuse. — » Est-il possible, » répond-elle, « que Votre Altesse » honore de sa présence cette humble demeure ! » Une telle visite ajoutera un nouveau titre de gloire » à ceux que ma maison doit aux exploits de mes
» ancêtres, à ceux même que mon père conquiert » en ce moment en combattant pour vous sur la » frontière. » Il 3' a certainement beaucoup de délicatesse dans cette insinuation par laquelle Dona Juana réprime l'impétuosité amoureuse de D. Pèdre en rappelant à sa reconnaissance les services du guerrier dont elle est la fille.
Ces traits fins et gracieux ont disparu pour la plupart dans le travail du poète qui n'a pas craint de refondre l'œuvre de Lope de Vega pour la rendre au théâtre. 11 y a eftectué d'autres suppressions plus heureuses. Il a compris, par exemple, que le goût moderne s'accommoderait mal de l'intervention d'une courtisane qui adoucit pour Henri de Trastamare l'impatience et les tourments d'un amour contrarié et dont il se sert aussi pour amuser le Roi pendant qu'il est lui-même auprès de Dofïa Juana.
Dans le Certain pour l'incertain, Lope fait jouer un assez triste rôle à Pierre le Justicier. Dans la Jeune fille d'argent, il nous le montre sous un tout autre aspect.
Ce titre bizarre désigne une jeune personne de Séville que le poète représente comme un modèle de beauté, de grâce, de savoir, de sentiments généreux, d'esprit exquis et élevé. C'est un des portraits de femme les plus achevés que nous ait laissés Lope, si supérieur dans ce genre. Dorothée, c'est le nom de la belle Andalouse, a inspiré au comte de Trastamare une violente passion. Il essaye de l'enlever, il pénètre la nuit jusque dans sa chambre, mais désarmé par sa résistance, par ses larmes, par ses
nobles et touchantes prières, il renonce à ses coupables projets; il fait plus, il favorise l'union de Dorothée avec un homme qu'elle aime et que son père avait jusqu'alors refusé de lui laisser épouser parce qu'il ne le trouvait pas assez riche.
D. Pèdre apparaît constamment, dans cette pièce, comme l'ami de la justice, le gardien vigilant de l'honneur et du repos de ses sujets. Instruit des téméraires entreprises de Trastamare, il déclare au grand maître de Santiago, leur frère commun, qu'il ne souffrira pas de tels excès.
« Puisque nous sommes réconciliés en ce mo- » ment, » lui dit-il, « qu'il n'abuse pas de ma bonté. » Cette jeune fille n'est pas d'un rang à devenir sa » femme, et malheur à lui s'il avait sur elle d'autres » intentions ! Tant que D. Pèdre vivra, aucune vio- » lence ne restera impunie. C'est sur vous, s'il le » faut, que je ferai les premiers exemples, c'est au » prix de mon propre sang que je donnerai force à » la loi... Si mes ordres n'étaient pas obéis, si » d'autres griefs, des griefs qui me seraient étran- » gers, venaient se joindre à des sujets de plainte » qui ne regardent que moi et que je veux bien » étouffer ou laisser dormir dans l'intérêt de la paix » publique, je serais forcé d'oublier que vous êtes » mes frères pour ne pas devenir l'ennemi de mes » peuples. »
Pour bien comprendre la terrible portée de ces sombres menaces, il faut se rappeler que le grand maître de Santiago fut mis à mort quelques années après par ordre du Roi qui lui-même tomba un peu
plus tard sous les coups du comte de Trastamare. Lope a eu soin de faire pressentir plus directement encore dans une autre scène cet afifreux dénouement. Un des serviteurs du comte lui dit que, suivant la prédiction d'un astrologue, il doit un jour monter sur le trône avec des circonstances qui feront frémir la nature. « Je ne désire pas régner de la » sorte, » s'écrie Henri, « que le ciel protège le roi » mon frère ! — Mais, » lui répond le confident, « cet astrologue prétend que vous lui donnerez la » mort. — Moi, à mon frère ! Le connais-tu ? — Non. » — Cela seul peut t'excuser. »
L'intérêt historique n'est pas le seul qui distingue cette comédie. L'intrigue en est attachante, les scènes d'amour pleines de grâce et de tendresse, le style se fait remarquer, plus que dans beaucoup d'autres ouvrages de Lope, par l'élégance et le naturel.
Comme dans le Certain pour L'incertain, comme dans V Étoile de SéuiUe, on y trouve des tableaux pittoresques et animés de la beauté de cette capitale de l'Andalousie. L'éloge de ses habitants, de ses édifices magnifiques, de ses somptueuses fêtes, y revient à chaque instant. Après Madrid, Séville est, de toutes les cités espagnoles, celle où les poètes ont le plus habituellement placé le théâtre de leurs drames. Il semble qu'ils aimaient à rendre cet hommage à une ville considérée alors, dans la péninsule, comme la terre classique des arts et des lettres, comme le berceau de l'art dramatique, comme la merveille du pays par son beau climat, son heureuse position, ses
monuments arabes encore existants aujourd'hui. Les rois de Castille l'avaient souvent habitée pendant leurs guerres contre les Maures de Grenade, Pierre le justicier en avait même fait sa résidence habituelle, et leur séjour y avait laissé de nombreux souvenirs, tandis que Madrid, où la cour n'était régulièrement établie que depuis le milieu duxvi'^ siècle, Madrid, dépourvu d'antiquités et de monuments, n'avait rien qui parlât à l'imagination. Aujourd'hui encore, Séville conserve une grande partie de l'éclat dont elle brillait alors; inférieure seulement en population à la capitale du royaume, elle la surpasse, non seulement par les avantages naturels de sa situation, mais par un aspect plus grandiose, par la beauté de ses édifices publics, par l'élégance orientale de ses maisons particulières et aussi par l'agrément des mœurs andalouses, si vives, si originales, si opposées à la gravité castillane. Quiiïapas vu Séville, n'a pas vu la merveille, dit le proverbe espagnol. Tous les voyageurs sont d'accord sur la profonde impression qu'elle a lais.sée dans leur esprit.