LOPE DE VEGA. —LE MEILLEUR ALCALDE, C'EST LE ROI
Alphonse VII, roi de Léon et de Castille au commencement du xir siècle, celui que sa puissance et ses exploits firent surnommer Y Empereur, se trouvantmomentanément à Villafrancasur les frontières du royaume de Léon et de la Galice, un paysan galicien vint se plaindre à lui de ce qu'un chef militaire s'était emparé de sa maison. Alphonse envoya aussitôt au coupable l'ordre de réparer la violence qu'il avait commise, et apprenant bientôt après sa désobéissance, il partit sur-le-champ pour la Galice, le fit arrêter et l'envoya à l'échafaud sans autre forme de procès.
Cet acte de justice énergique et passablement arbitraire a fourni à Lope de Vega le sujet d'une de ses plus belles comédies, ig meilleur Alcalde, c'est let^oi.
Nous voici transportés dans un pays bien différent de celui que nous ont fait voir les drames précédents.
Les montagnes froides et âpres de la Galice remplacent le beau ciel et les fertiles plaines de l'Andalousie. Au lieu de cette grande et brillante Séville, nous n'apercevons plus que de pauA^^es demeures de laboureurs et de bergers.
Il n'est pas, en effet, de contraste plus absolu que celui que présentent le nord et le midi de la péninsule. Et ce contraste ne tient pas seulement à la diversité du climat, les faits historique* 3' ont eu aussi une grande part.
Le midi, et particulièrement l'Andalousie, le royaume de Valence, longtemps occupés par les Arabes, c'est-à-dire par le peuple le plus poli et le plus éclairé qui existât alors, ont reçu d'eux une civilisation dont les débris suffisent encore pour donner un grand éclat à ces contrées. C'est aux Arabes qu'elles doivent leurs vastes et belles cités, leur admirable agriculture et leur nombreuse population, aujourd'hui si éclaircie.
Les provinces septentrionales, la Galice, les Asturies, la Biscaye, la portion de la Castille que les Espagnols appellent la Montagne^, n'ont pas subi, comme l'Andalousie, l'influence des Arabes. Les vieux chrétiens, lavorisés par la configuration du sol, purent s'y maintenir contre les Musulmans qui d'ailleurs semblent avoir mis peu de prix à la conquête de ces tristes régions où ils n'ont jamais fait que des incursions passagères. C'est là que Pelage etsespremiers successeurs, à la tête de quelques bandes d'hommes braves et grossiers, jetèrent les premiers fondements de la monarchie qui devait, sept
cents ans plus tard, refouler les Arabes en Afrique.
Issus d'une nation à demi barbare encore, les Visigoths, ramenés presque à une barbarie complète par la vie dure et sauvage qu'ils menèrent longtemps pour se soustraire aux poursuites de leurs redoutables ennemis, combattant sans cesse pour leur existence, pour leur religion, pour leur liberté, ces hommes n'avaient ni la possibilité, ni le loisir de travailler au perfectionnement de leur état social. Lorsque plus tard, profitant de l'affaiblissement et des divisions des Ai^abes, ils eurent conquis vers le midi des provinces plus favorisées de la nature, lorsque la monarchie commença à devenir puissante et riche, le territoire qui en avait été le berceau n'eut que peu de part à cette amélioration. Le souverain et les grands, attirés par un climat plus heureux, forcés d'ailleurs de suivre le mouvement de retraite des Arabes qu'ils avaient toujours à combattre et dont la frontière reculait peu à peu, abandonnèrent les montagnes qui avaient été d'abord leur asile. D'Oviedo, premier siège du gouvernement, les rois se transportèrent successivement à Léon, à Burgos, à Tolède, à Séville, à mesure que ces cités échapl^aient au joug musulman. Les Asturies, la Biscaye, la Galice, la Montagne, de plus en plus isolées de ce mouvement progressif, restèrent à peu près stationnaires.
Aujourd'hui encore, ces provinces ne comptent pas une grande ville. La population, répartie en villages, en hameaux, en habitations isolées, livrée, suivant les localités, à la vie agricole ou pastorale, a
conservé la bravoure, la piété, les mœurs agrestes et rudes de ces anciens temps. C'est là surtout que l'on trouve ces vieux chrétiens qui se glorifient de n'avoir jamais subi le joug des Maures, de n'avoir jamais eu de commerce avec eux. Certains de ne descendre que des Goths tandis que les Yalenciens et les Andaloux ont mêlé leur sang à celui des Musulmans, fiers d'avoir vu sortir de leurs montagnes les guerriers qui ont reconquis l'Espagne sur les infidèles et dont la postérité forme aujourd'hui la première noblesse du royaume, ils éprouvent, quelle que soit leur condition, un sentiment de fierté qui les porte à s'enorgueillir de leur naissance et à se considérer comme une race privilégiée. Les lois même se prêtent à ce préjugé et semblent le légitimer : dans les Asturies, dans la Biscaye, la majeure partie de la population est noble, et en général, dans le nord de l'Espagne, la noblesse est infiniment plus nombreuse que dans le reste de la péninsule. Elle n'y exclut aucune profession : les laboureurs, les portefaix, les domestiques conservent soigneusement leurs titres généalogiques et ne croient pas déroger. C'est sans doute une étrange noblesse, et on sent bien qu'il ne faut pas lui appliquer les idées que ce mot excite habituellement dans notre esprit, mais elle n'en a pas moins pour effet d'entretenir une élévation d'âme, un sentiment d'égalité naturelle, sans affectation, sans insolence, qui distingue entre tous les peuples celui de l'Espagne et surtout de cette partie de l'Espagne. Nous avons cru devoir indiquer cet état de choses,
parce que ceux qui ne le connaîtraient pas comprendraient mal la comédie que nous allons analyser.
Sanclie de Roelas, né d'une famille noble, mais indigente, gagne sa vie en gardant les troupeaux de D. Tello de Neyra, Tun des plus riches seigneurs de la Galice. Il aime depuis longtemps Elvire, fille de Nuno Alvar qui possède dans le même canton un petit champ et une pauvre maison. Après avoir obtenu de sa maîtresse un consentement qu'elle exprime avec autant de naïveté que de grâce, il va demander sa main à Nuno. Le vieillard la lui accorde, mais il l'engage à solliciter aussi l'agrément de D. Tello : « C'est, » lui dit-il, « une marque » de déférence que tu dois à ton maître. D. Tello est » généreux, il est puissant et riche; il te donnera » peut-être un troupeau ou quelque autre objet de » prix. Nous devons le désirer, car la dot de mon » Elvire est peu de chose, et pour l'accepter, il faut » bien que tu sois amoureux. » Sanche s'écrie que l'amour d'Elvire lui suffit. Cependant, il cède aux conseils deNuîïo, il va trouver son maître.
D. Tello revient, en ce moment, de la chasse ; encore entouré de son nombreux cortège, il s'entretient gaîment avec sa sœur du plaisir qu'il y a goûté. Sanche est admis en leur présence. « Noble Tello, et » vous, belle Félicie, » leur dit-il, « celui que vous » voyez devant vous est le gardien de vos troupeaux. » Parmi cent trente serviteurs qui mangent votre » pain et reçoivent de vous leur salaire, vous ne » m'avez peut-être pas remarqué. Cependant, vous
» avez pu me voir à la chasse. Mon emploi est humble, » mais vous n'ignorez pas qu'en Galice, le sang est si » noble que le pauvre serait l'égal du riche s'il n'é- » tait obligé de se mettre à ses gages. » Après ce préambule, Sanche expose le motif de sa visite ; il exalte la beauté d'Elvire, il n'oublie pas de vanter la naissance de Nuiïo et de rappeler qu'il est lui- même fils d'un père qui n'était au service de personne. Comme Nuno l'avait prévu, D. Tello, non content d'approuver le mariage, veut contribuer à l'établissement de son serviteur : il lui fait don de vingt vaches et de cent brebis à titre de présent de noces et lui promet d'assister, ainsi que sa sœur, à la cérémonie qui doit avoir lieu le jour même.
Sanche s'empresse d'aller porter à Nuno d'aussi bonnes nouvelles. Le vieillard, saisi de la plus vive joie, s'extasie sur la générosité de D. Tello. Il réunit ses laboureurs, il orne de son mieux sa rustique demeure. « Je veux, » dit-il, « lui faire voir que je suis » ou que j'ai été quelque chose. »
D. Tello et Félicie ne tardent pas à arriver. Cette scène est excellente. L'affabilité protectrice du seigneur, la respectueuse reconnaissance des deux amants et de leur père, l'empressement des valets qui s'efforcent d'obtenir un coup d'œil de D. Tello, tout cela est peint avec beaucoup de naturel et de vérité. Les paysans dansent des rondos du pays. Bientôt, on vient dire que le curé est à la porte, mais D. Tello, que la beauté d'Elvire a frappé et qui commence à être jaloux de Sanche, s'écrie brusquement qu'il ne faut pas le laisser entrer. Pour dissiper l'étonnement
qu'excitent ces paroles si peu attendues, il ajoute qu'il ne veut différer la cérémonie que pour lui donner plus d'éclat et l'honorer davantage, mais comme Sanche, peu touché d'une semblable raison, le supplie de ne pas retarder son bonheur, il lui irapose silence avec la rudesse et l'impatience d'un homme accoutumé à n'être jamais contredit ; il ordonne à Nuno d'emmener sa fille et se retire ensuite, laissant dans la confusion et le trouble cette famille si complètement heureuse un moment auparavant.
Nuno commence à craindre quelque événement funeste, et sou inquiétude perce dans le langage circonspect que lui dictent son âge et son expérience. Sanche se désespère. Elvire restée seule avec lui le console en lui déclarant qu'elle le considère déjà comme son époux et en lui permettant de venir la voir à l'entrée delà nuit.
Cependant D. Tello médite contre la pauvre Elvire le plus criminel attentat. Il s'est décidé à l'enlever. Lorsqu'elle aura cessé de lui plaire, il la rendra à Sanche avec une dot. « Après tout, » se dit-il, « elle » n'est pas encore mariée, je suis puissant, je l'aime » et ce n'est pas à un vil paysan que je sacrifierai » mes désirs. »
Des valets apostésse présentent à la porte d'El vire. Elle croit entendre son amant, elle va au-devant de lui, ils la saisissent et l'entraînent. Nuno et Sanche, avertis par ses cris, accourent pour la délivrer, elle a disparu. Sanche, hors de lui, veut aller à l'instant la chercher dans le château même de D. Tello, car il a deviné le coupable. Nuno lui persuade d'attendre
jusqu'au lendemain : «Nous irons ensemble chez le » seigneur, » lui dit-il, « nous parviendrons aie tou- » cher. Peut-être n'a-t-il agi de la sorte que par » légèreté, peut-être s'en repent-il déjà. Je connais » Elvire, sois certain qu'elle ne cédera ni à la force, » ni à la prière. » Sanche, cruellement agité, mais ne pouvant méconnaître l'impossibilité d'attaquer de vive force le ravisseur, se résout à attendre le jour.
Elvire, conduite dans la maison de D. Tello, le supplie de lui rendre la liberté. Il lui parle de son amour. Elle lui répond que c^ qu'il éprouve n'est pas de l'amour, et à ce sujet s'engage entre eux une disons- . sion métaphysique d'une subtilité bien étrange dans une telle situation. L'esprit d'Elvire enflamme encore la passion de Tello. S'animant par la résistance même qu'elle lui oppose, il écoute à peine les représentations de sa sœur Félicie qui s'efforce de le calmer en lui donnant l'espérance qu'avec le temps, Elvire pourra devenir moins inflexible.
On vient lui annoncer que Nuiïo et Sanche demandent à lui parler. Après avoir fait emmener Elvire dans un autre appartement, il ordonne qu'on les introduise.
Sanche, feignant de le croire étranger à l'enlèvement de sa fiancée, lui en raconte toutes les circonstances; il lui demande vengeance de cet attentat. « On a voulu me faire croire,» ajoute-il, « qu'aveuglé » par un coupable amour, c'est vous qui avez ravi ma » femme et qui la tenez cachée, mais j'ai repoussé » cet odieux mensonge. Malheureux! ai-je dit à » ceux qui me parlaient ainsi, vous ne connaissez
» pas D. Tello ! c'est l'honneur de la maison de Neyra, » c'est mon maître, mon protecteur. Il ne souffrira » pas un affront qui, en me frappant, retomberait sur » lui. Il tirera l'épée, s'il le faut, pour me faire ren- » dre Elvire. » On sent à ce discours combien le malheureux Sanche a peine à contenir son indignation. Ce sentiment comprimé éclate mieux encore par les allusions qui lui échappent comme malgré lui contre l'injustice et l'insolence des hommes puissants, par l'affectation qu'il met à rappeler que lui aussi il a quelquefois manié le glaive. Un tel langage est assez clair. D. Tello feint de ne pas le comprendre. Il répond froidement qu'il voit avec douleur une telle violence et qu'il châtiera le coupable dès qu'on aura pu le découvrir. La colère de Sanche, outré de tant de mauvaise foi, est au moment d'éclater. Nuno le conjure à voix basse de ne pas se perdre par d'inutiles emportements. En ce moment, Elvire, s'échappant de la retraite où on l'a enfermée, vient se précipiter dans les bras de son père. D. Tello, plus irrité encore que confus, cesse de dissimuler. «Je voulais te rendre la liberté, » lui dit-il avec fureur, « mais je punirai ton audace, tu seras à » moi quoi que tu puisses faire, » et il appelle ses valets qui expulsent violemment Sanche et Nuno.
N'espérant plus rien de la persuasion et n'ayant pas la possibilité de recourir à la force, Sanche, d'après les conseils du père de sa maîtresse, se décide à partir pour Léon où le Roi Alphonse, quittant sa résidence habituelle de Tolède, est venu s'établir momentanément. Alphonse est un prince ferme et-
juste. Il aime les Galiciens au milieu desquels il a été élevé et un accès facile leur est toujours assuré auprès de lui. 11 accueillera favorablement la plainte du malheureux opprimé.
Le lieu de la scène change. Le roi, au milieu de sa cour, donne audience à ceux qui viennent implorer sa justice. On lui annonce qu'un homme vêtu en paysan galicien demande à lui parler, qu'il paraît en proie à une profonde affliction. Le roi ordonne qu'on le fasse entrer sur-le-champ. » Ne sait-on » pas, » dit-il, <.< que ma porte est toujours ouverte » pour le pauvre ? »
Sanche est introduit. Troublé d'abord à l'aspect de la majesté royale, il ne peut que fondre en larmes et tomber à genoux. Le roi le relève, lui promet justice et protection et, à force de l'encourager, lui rend assez de présence d'esprit pour qu'il puisse exposer l'objet de sa plainte. A peine a-t-il fini de parler que le roi, sans lui répondre, appelle un de ses courtisans ; il se fait apporter de l'encre et du papier, trace rapidement quelques lignes, et pendant qu'on y appose son cachet, il demande k Sanche d'un ton de bienveillance, comment il s'appelle.
SANCHE
« Mon nom est Sanche. Je vous demande justice » de celui qui, abusant de sa puissance, m'a enlevé » ma femme et, si je n'avais pris la fuite, m'aurait » aussi ôté la vie.
LE RÛL
» Cet homme est-il donc si puissant?
S>NCHE.
» Il est un objet de crainte et de respect d'une » extrémité à l'autre de la Galice. Celui qui a encouru » son déplaisfr n'a de secours à espérer que du ciel. » Les lois ne sont rien pour lui, il les fait et défait » suivant son caprice. Telle est la puissance, telle » est la manière d'agir des grands seigneurs lors- » qu'ils résident loin des rois.