‹ Essai sur le théatre espagnolChapitre 15 sur 61 · LE COURTISAN · texte numérisé non relu

LE COURTISAN

» La lettre est fermée et cachetée.

LE ROI

» Mettez-y pour adresse : à D. Tello de Neyra.

SAJvïCHE.

» Ah ! Sire, vous détournez le glaive suspendu » sur ma tête.

LE ROI

» Remettez-lui cette lettre, il vous rendra votre » femme. »

Sanche, plein de joie et de confiance, repart à l'instant pour la Galice. Déjà, D. Tello, qui s'épuise en vains efforts pour triompher de la vertu d"Elvire, a appris le départ de son rival pour Léon. Il en est inquiet bien que, dans son orgueîî, il affecte de n'y attacher aucune importance. Essayant de s'abuser lui-même sur la situation où il s'est placé, il fait remarquer à un de ses confidents qu'Elvire n'est pas mariée, que par conséquent le vieux Nuno serait seul en droit de réclamer contre l'enlèvement de sa fille, mais que Sanche n'a aucun titre pour s'en plaindre. Il ne peut croire, d'ailleurs, qu'un simple paj^san trouve si facilement accès auprès du monarque.

Tandis qu'il s'efforce ainsi de se rassurer, Sanche arrive de Léon et fait demander à son maître ou plutôt à son ennemi de vouloir bien le recevoir. D. Tello, malgré sa surprise et sa colère, l'accueille d'abord assez gracieusement. Qu'êtes-vous donc » devenu » lui dit-il, « voilà bien des jours que je ne » vous ai aperçu.

SANCHE

» Ces jours. Monseigneur, m'ont paru des années. » Voyant que soit amour, soit obstination, vousper- » sistiez à retenir mon El vire, je suis allé parler au » roi, ce juge suprême, ce réparateur de toutes les » injures.

D. TELLO

» Eh bien ! que lui avez-vous dit ?

SANCHE

» Que je m'étais marié et que vous m'aviez enlevé » ma femme.

D. TELLO

» Ta femme? Tu mens, misérable. Le curé était-il » donc entré l'autre jour?

SANCHE

» Non, Monseigneur, mais il connaissait mes in- » tentions.

D. TELLO

» S'il n'a pas uni vos mains, comment peux-tu dire » que vous êtes mariés ?

SANCHE

» Je n'entrerai pas dans cette question. Voici une » lettre que le roi m'a donnée, écrite en entier de » sa main.

D. TELLO

» Je tremble de colère. (Il lit.) En recevant cette » lettre, vous rendrez à ce pauvre paysan la femme » que vous lui avez enlevée, sans vous permettre ni » retard, ni contestation. Sachez que c'est loin des » rois que l'on connaît les sujets fidèles et que les » rois ne sont jamais loin pour châtier les méchants. » Moi, le roi. — Que m'as-tu apporté là, malheu- » reux?

SA.NCHE.

» La lettre que le roi m'a remise.

D. TELLO

» Vive Dieu ! je m'étonne de ma patience. Crois-tu » donc m'efïrayer par ton audace? Sais-tu bien qui » je suis ?

» Oui, Monseigneur, c'est parce que je vous con- » nais, parce que j'ai confiance dans vos sentiments » élevés, que je n'ai pas craint de vous apporter ;-> cette lettre qui n'est pas, comme vous semblez le » croire, une insulte pour vous, mais bien une » preuve de la bonté du roi à mon égard, un moyen » auquel j'ai dû recourir pour me faire rendre ma » femme.

D. TELLO

» Sache que si je ne respectais cette lettre, je te » ferais pendre aux. créneaux di; ce château. Sors » d'ici à l'instant même, garde-toi de t'arrêter dans » mes terres si tu ne veux, mourir sous le bâton. Un » misérable tel que toi t'attaquer à un homme de ma » sorte !... Si je t'ai enlevé cette femme, apprends à

» me connaître, apprends que chez moi, je suis roi » aussi, que mes ancêtres n'ont pas dû leurs do- » maines à la générosité des rois, qu'ils les ont ga- » gnés sur les Maures à la pointe de leur épée, que » si je ne me venge pas de toi, de mes propres » mains... Te rendre Elvire... Elvire... Rends » grâce au ciel de ce que j'aurais honte de souiller » mon épée d'un sang tel que le tien. »

Sanche se retire confondu et épouvanté. Le curé, touché de son désespoir, essaye encore d'à fléchir l'orgueilleuse cruauté du tyran. L'abbé d'un monastère voisin joint ses efforts à ceux du curé. Ils échouent l'un et l'autre. Sanche n'a d'autre ressource que d'implorer encore une fois l'autorité royale. Il court de nouveau à Léon, il fait connaître au roi l'insolente conduite de D. Tello. Le roi indigné se décide à partir aussitôt pour la Galice. Ce voyage sera secret. A Léon, on répandra le bruit que le roi est malade et qu'il ne peut recevoir personne. En Galice même, il ne se fera connaître qu'au dernier moment. Sanche, dans sa surprise, fait l'observation qu'une mesure aussi extrême n'est pas nécessaire. <.' Il suffira^ » dit-il, « il sufïlra. Sire, que vous en- » voyiez un de vos Alcaldes. — Le meilleur Alcalde, » c'est le roi, » répond Alphonse.

Elvire a donc enfin trouvé un puissant protecteur, mais ce protecteur est encore éloigné et les dangers qu'elle court deviennent de plus en plus pressants. Tant d'obstacles ont porté au dernier degré d'irritation la passion et l'orgueil de D. Tello. En vain ses serviteurs essayent de l'attendrir sur le sort de cette

malheureuse fille; en vain Félicie, toujours singulièrement accommodante, s'efforce, tantôt de le calmer, tantôt de rendre Elvire moins intraitable, il est décidé à ne plus rien ménager.

Sanche, cependant, de retour en Galice et fidèle au secret qui lui 'a été recommandé, se borne à avertir le vieux Nuno de l'arrivée prochaine d'un Alcalde envoyé par le roi pour faire une enquête sur l'acte de violence dont ils ont à se plaindre. En apprenant que cet Alcalde n'amène avec lui aucune force pour appuyer ses arrêts, Nuno s'écrie que ce serait une folie de provoquer la colère de D. Telle sans s'être assuré les moyens de le mettre à la raison.

Le roi arrive bientôt, accompagné seulement de deux seigneurs de sa cour. Nuno, qui ne voit en lui qu'un Alcalde, lui exprime toutes ses craintes. Le roi rassure le timide vieillard, fait appeler quelques " paysans, les interroge sur les circonstances qui ont précédé l'enlèvement d'Elvire, et, après cette enquête sommaire, se fait conduire chez D. Tello oii il ordonne qu'on amène aussi un prêt7^e et un bourreau.

La marche simple et rapide de cette scène, l'étonnement des villageois qui ne peuvent concevoir le courage avec lequel un simple juge ose affronter un aussi puissant seigneur, la confiance qu'ils commencent à puiser dans l'assurance incompréhensible de ce mystérieux personnage, tout cela est bien dramatique.

Cependant les gens de D. Tello ont remarqué dans

le village un mouvement extraordinaire; ils s'en entretiennent avec une vague inquiétude. Tout à coup, le roi se présente à eux, suivi de Sanche, de Nuiïo et de ses deux compagnons de voyage.

LE ROI

» Dites à D. Tello que j'arrive de Castille et que je » veux lui parler.

CELIO(valet de D. Tello).

» Qui lui dirai-je que vous êtes ?

LE ROL

» Moi.

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