‹ Essai sur le théatre espagnolChapitre 17 sur 61 · FÉLICIE · texte numérisé non relu

FÉLICIE

» Sire, ayez pitié de mon frère.

LE ROI

» N'eût-il pas commis ce crime, le mépris qu'il a » fait de ma signature, d'une lettre écrite de ma » propre main, suffirait pour le condamner. D. Tello,

» je verrai aujourd'hui votre orgueil abattu à mes » pieds.

D. TELLO

» Je reconnais que s'il était une peine plus cruelle » que la mort, je l'aurais méritée.

LE COMTE D. PEDRO (un des seigneurs de la suite du roi).

» Sire, que votre cœur s'ouvre à la miséricorde » en se rappelant que c'est dans ce pays que j'ai » élevé votre enfance.

FÉLIGIE.

» Ne refusez pas au comte la vie de Tello.

LE RÛL

» Le comte est pour moi un père, mais il com- » prendra lui-même que ce que je dois à la justice ne » lui permet pas d'insister.

LE COMTE

» La clémence est-elle donc indigne d'un roi?

LE ROI

» Oui, lorsqu'elle ne peut se concilier avec lajus- » tice. L'histoire sacrée et l'histoire profane le prou- » vent également : il est traître envers son roi, celui » qui ne le respecte pas, qui parle mal de lui en son » absence. D. Tello, vous allez épouser Elvire pour » réparer l'injure que vous lui avez faite, et lorsqu'on » vous aura coupé la tête, elle pourra devenir la » femme de Sanche à qui elle portera en dot la moi- » tié de votre fortune. Pour vous, Félicie, vous serez » dame de la Reine en attendant que je vous aie » trouvé un mari digne de votre naissance. »

Ce dénouement tragique, si bien approprié, dans son étrangeté, à la rudesse des mœurs que le poète a

voulu peindre, couronne dignement un des ouvrages les plus remarquables de Lope de Vega. Cette belle comédie ne présente peut-être pas de conceptions aussi profondes que V Étoile de Séville, mais elle se recommande par un puissant intérêt qui ne se ralentit pas un instant et par la vérité des caractères et des sentiments. Il est impossible de mieux personnifier que dans l'orgueilleux D. Telle l'insolent despotisme d'un homme puissant et passionné qui méprise l'humanité, qui n'a jamais connu les droits de la justice ni senti le frein d'une autorité supérieure à la sienne. Le vieux Nuno est la peinture fidèle de cet état de timidité et de dépression morale où la tyrannie réduit à la longue les âmes qui la subissent. Le roi est d'une grandeur majestueuse,, simple et noble tout à la fois. Sanche et Elvire intéressent vivement par le dévouement, la pureté naïve de leur amour. A l'exception de quelques passages où Lope se livre trop à sa verve poétique et où il prête à ces deux amants des allusions, des comparaisons mythologiques peu analogues au temps et au lieu, leur langage est tout à fait conforme à leur situation : ce n'est plus la politesse exquise et raffinée des seigneurs et des dames de Séville ; quelque chose d'agreste se mêle ici à cette délicatesse que la sensibilité véritable suffît pour inspirer, à cette élégance dont la poésie ne doit jamais se départir et qu'elle sait concilier avec le naturel. Par une combinaison différente, mais puisée également dans une heureuse intelligence du sujet, le Grac'ioso a un tout autre ton que celui qui distingue ordinairement ce personnage. Lope a compris

qu'un valet intrigant et bouffon serait peu à sa place parmi les bergers de la Galice, il lui a substitué un pâtre ignorant et niais dont les balourdises, parfois un peu grossières, sont d'ailleurs d'un très bon comique et ne manquent pas d'une certaine vraisemblance.

Le Meilleur Alcalde est du petitnombre des pièces de Lope qui sont restées au théâtre ou plutôt qu'on y a remises sans les refondre : on s'est borné à en retrancher le rôle indécent et inutile de Félicie.

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