LOPE DE VEGA. — LES TELLOS DE MENESES
C'est encore dans le nord de l'Espagne que Lope de Vega a placé la scène d'une comédie intitulée Valeui^, loyauté et fortune des Tellos de Menesès. Elle a été évidemment composée pour flatter l'orgueil d'une des plus grandes maisons de l'Espagne, celle des Silva de Menesès, dont elle retrace l'origine très probablement fabuleuse, mais consacrée par de poétiques traditions.
Le roi de Léon, Ordono, a voulu forcer sa fille Elvire, à épouser le roi musulman de Valence. Pour se soustraire à un sort qui lui fait horreur, l'infante abandonna furtivement la maison paternelle. Après avoir couru mille dangers, elle trouve un asile au milieu des montagnes, dans la maison du vieux Tello de Menesès, noble et riche laboureur ou plutôt propriétaire campagnard, qui, ne la connaissant pas, la reçoit à son service. Le fils de Tello conçoit pour
elle ane vive passion qu'elle ne tarde pas à partager. Elle lui laisse pourtant ignorer sa naissance, et malgré les humiliations, les épreuves sans nombre auxquelles elle se trouve exposée dans l'humble position qu'elle a prise, elle y persiste courageusement jusqu'au moment où un incident bien inattendu vient enfin couronner par un heureux dénouement cette romanesque intrigue. Il se trouve que le vieux Telle a rendu à l'État un service important en subvenant par un don gratuit considérable aux frais de la guerre contre les Navarrais et les Maures. Le roi, qui veut lui en témoigner sa reconnaissance, ne pouvant l'attirer à la cour, se décide à aller le visiter dans son manoir. Il y est accueilli par l'opulent montagnard avec une magnificence rustique. C'est l'infante elle-même qui est chargée des apprêts du festin royal, et elle a soin d'y faire figurer un mets que son père affectionne particulièrement. Déjà surpris de voir ainsi deviner ses préférences, le roi éprouve un bien autre étonnement lorsqu'il trouve, dans le plat qu'on vient de lui présenter, l'anneau de sa fille chérie, de celle dont il i:»leure depuis-longtemps l'absence, dont il ignore la destinée et qu'il se repent d'avoir réduite au désespoir par ses injustes exigences. Ému et troublé, il demande qu'on lui amène la personne qui a préparé le repas, il reconnaît l'infante et dans l'entraînement du bonheur qu'il éprouve, il consent à l'unir à l'amant qui l'avait choisie lorsqu'il ne voyait en elle qu'une pauvre servante.
Quelque invraisemblable que soit un tel sujet, Lope y a répandu un grand charme par la vivacité et
la grâce qu'il a mises à peindre les amours d'Elvire et du jeune Tello, mais le principal, le véritable intérêt de cette comédie tient à un autre principe, il est tout à fait historique.
Elle offre, en effet, un tableau frappant et animé des premiers siècles de la monarchie. L'action se passe à une époque plus reculée encore que celle du Meilleur Alcalde, au temps où les souverains chrétiens de ces contrées portaient le titre de roi de Léon. Déjà, pourtant, ils commencent à étendre leurs possessions ; la noblesse qui, au temps de Pelage, s'était réfugiée avec eux dans les rochers des Asturies, en descend peu à peu pour s'établir dans les plaines reconquises sur les Maures. La Montagne se dépeuple. Il y reste pourtant encore quelques nobles familles qui ne veulent pas abandonner le sol où leurs ancêtres ont mené si longtemps une vie agreste et indépendante. L'infante, an arrivant au milieu de leurs vastes domaines, demande quelles sont ces grandes habitations entourées de jardins et semblables à des villages. — « Vous voyez, » lui diton, « les demeures des nobles et riches montagnards » qui ne les ont pas quittées depuis le temps des » Goths. Ce sont les rois de ces montagnes. L'habi- » tation que vous apercevez le plus près de vous est » celle de Ramire d'Aybar. Cette autre, qui paraît » plus vieille, appartient à Cubando Fernandez, cette » autre à Hortun Ordoiïez ; enfin, un peu plus loin, « vous trouverez celle de Tello de Menesès que tous » honorent et respectent. »
Tello de Menesès, désigné ainsi comme le premier
parmi ses égaux, est en réalité le plus riche de tous. A dix lieues à la ronde, toutes les moissons lui appartiennent, ses greniers ne peuvent contenir les récoltes qu'il y entasse ; cinquante paires de bœufs suffisent à peine pour labourer ses champs ; ses innombrables troupeaux épuisent tous les pâturages, et deux cents serviteurs vivent à ses dépens, dans sa maison.
Au milieu d'une telle opulence, Tello a conservé plus que personne la rud-e simplicité des siècles passés. Descendu d'illustres guerriers dont les écussons armoriés ornent la façade de sa maison, il porte le costume de ses laboureurs, il surveille leurs travaux, il y prend part lui-même. Rien n'égale sa vigilance et son activité. Généreux outre mesure lorsqu'il s'agit d'aider l'État, de secourir un ami, de soulager la misère d'un malheureux, il observe dans sa maison la plus stricte, la plus minutieuse économie. Ce contraste donne lieu à des scènes très dramatiques et d'un comique excellent. Des paj'sans viennent lui demander de vouloir bien contribuer aux frais de la construction d'une église qu'ils se proposent d'élever dans leur vallée, ils le trouvent saisi d'une violente colère et maltraitant un de ses valets qui a égaré un pied de cochon. « Allons-nous en, » se disent-ils, « ce n'est pas d'un tel homme quo nous » pouvons espérer une aumône. Est-ce donc là ce » Menesès dont on vante la générosité ! » Ils veulent en effet se retirer, mais il les a aperçus, il les appelle, et après les avoir forcés, malgré leur répugnance, à lui expliquer le motif de leur visite, il leur
fait compter trois mille ducats; comme ils* lui expriment leur surprise d'une telle munificence si peu en accord avec l'irritation à laquelle il s'abandonnait un peu auparavant: «Je ne serais pas en état,» leur répond-il, « de vous faire de pareils cadeaux si je » laissais perdre les pieds de cochons sans m'en in- » quiéter. » Dans un autre moment, il reçoit une lettre du roi qui lui demande un don de vingt mille ducats pour subvenir aux dépenses de la guerre. Il s'empresse d'en envoyer quarante mille, mais, en même temps, il se préoccupe des moyens d'équiper à peu de frais le messager qui doit les porter.
Le caractère rude et original du vieux Tello est rendu plus saillant encore par le contraste qu'il fqrme avec celui de son fils, jeune, beau, galant, plus porté par sa nature à chercher les dissipations de la cour et la gloire des combats qu'à vivre obscurément et laborieusement dans le manoir de ses ancêtres. Impatient de la contrainte où son père le retient, il quitte ses vêtements de laboureur, il s'habille en chevalier et se dispose à partir pour Léon. Le vieux Tello le rencontre revêtu de son nouveau costume. Dans son indignation, il feint d'abord de ne pas le reconnaître. On lui dit que c'est son fils. — « Non, » repond-il, « cela n'est pas possible, mon flls n'est » comme moi qu'un laboureur de ces montagnes, le » mieux né et le plus riche de tous, il est vrai. Je l'ai » vu, il n'y a pas deux heures, vêtu de ses grossiers » habits, avec un chapeau à larges bords et des » sandales. A moi, un fils couvert de soie, avec une » épée dorée et plus chargé de plumes et d'ornements
» qu'un navire ne l'est de cordages ! Seigneur cheva- » lier, que cherchez-vous 1 Êtes-vousun chasseur de » ces environs ? Vous seriez-vous égaré ? Vous ne » parlez pas ?