‹ Essai sur le théatre espagnolChapitre 20 sur 61 · LE JEUNE TELLO · texte numérisé non relu

LE JEUNE TELLO

» Je reconnais, mon père, que cette parure serait » peu convenable pour un simple laboureur réduit à » gagner sa vie à la sueur de son front, mais songez » que je suis votre fils et que vous êtes le roi de » ces montagnes. Vos troupeaux sont si nombreux » que lorsqu'ils se répandent en été sur les collines » voisines leur toison les couvre aussi complète- » ment que pourrait le faire en hiver la neige la » plus abondante. L'eau et l'herbe leur man- » quent. Vos coffres regorgent d'or et d'argent. » Cent serviteurs reçoivent vos gages. Ne dites donc » pas que les états périssent par des changements » tels que ceux dont vous m'accusez. Celui quin'aug- » mente pas la gloire de sa maison, qui la laisse » telle qu'il l'a trouvée, celui-là ne mérite pas des » louanges, mais bien une honte éternelle. Eh ! quel » motif peut porter les hommes à traverser tant de » mers sur une fragile planche, à livrer tant de com- » bats, à entreprendre tant d'études, si ce n'est le » désir d'accroître la réputation de leur famille ! » Si la postérité d'Adam s'en fut tenue au genre de

» vie et aux travaux de son premier père, nous ne » verrions, au lieu de palais et de cités, que des » monceaux de blé et de paille. Il n'existerait pas de » gouvernement. Les sciences, les arts, tout ce qui » fait notre richesse et notre gloire serait inconnu. » Ce n'est pas sans dessein que la Providence a ins- » pire aux hommes des inclinations diverses. S'il en » était autrement, concevrait-on que tel d'entre » eux se vouât au métier de paver les rues au lieu » d'apprendre l'art d'enchâsser dans l'or les pierres » précieuses ? »

II serait superflu de faire remarquer que cette controverse philosophique et le style riche et élégant dans lequel elle est exprimée sont peu en rapport avec la rudesse du dixième siècle. Ce genre d'anachronisme, si fréquent dans les comédies espagnoles, est particulièrement sensible ici. Nulle part, Lope n'a donné à sa diction plus d'éclat, d'harmonie, de finesse mêlée parfois, il faut en convenir, d'une certaine afféterie. La raison se révolte contre de telles disparates, elle nous dit que des montagnards du moyen âge ne parlaient pas ainsi, mais l'esprit et les sens, charmés par cette harmonieuse musique, imposent silence à la raison.

Lope a composé, sous le même titre, une autre pièce qui est la continuation de la précédente. Klle roule sur les exploits par lesquels le jeune Tello fonde la grandeur de sa maison, et on y trouve des beautés analogues à celles que nous venons de signaler.

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