‹ Essai sur le théatre espagnolChapitre 21 sur 61 · LOPE DE VEGA. — LA CONQUÊTE DE L'ARAUCANIE. AUTRES DRAMES HISTORIQUES · texte numérisé non relu

LOPE DE VEGA. — LA CONQUÊTE DE L'ARAUCANIE. AUTRES DRAMES HISTORIQUES

Nous n'en finirions pas si nous voulions éuumérer tous les drames dont Lope de Vega a emprunté le sujet à l'histoire de son pays. Il n'est pour ainsi dire pas un événement marquant, pas un personnage de quelque importance qui ne figure dans cette vaste galerie composée de tableaux d'un mérite fort inégal sans doute, mais pour la plupart pleins de vie, de traits caractéristiques et qui doivent vivement intéresser le sentiment national. Ce ne sont pas seulement les traditions des temps héroïques qu'il déroule ainsi à nos yeux. Il n"a pas reculé devant la tâche bien autrement difficile de montrer aussi sur la scène les faits à peu près contemporains, les héros qu'avait connus une partie de la génération alors existante et que par conséquent il fallait lui peindre frappants de ressemblance pour ne pas se mettre en contradiction avec ses souvenirs. Un assez bon

nombre de ces drames roulent sur les faits qui ont illustré le règne de Ferdinand le Catholique, de Charles-Quint, de Philippe II même, et si ce ne sont pas les plus remarquables sous le rapport de l'art, si la nécessité de ne pas dénaturer des événements trop récents force souvent le poète à donner à ces compositions la forme prolixe et compliquée d'une légende plutôt que celle d'une comédie historique, il n'en est pas où le sentiment de la réalité ressorte avec plus de puissance et d'énergie.

Tel est particulièrement le mérite de la Conquête de VAraucanie. Le fond est le même que celui du fameux poème épique d'Ercilla. C'est une véritable chronique où aucune circonstance n'est oubliée, où tous les incidents, sans en excepter le supplice du chef de l'insurrection, sont mis sous les yeux du spectateur dans l'ordre exact où ils sont survenus. Malgré ce qu'il y a de peu dramatique dans une telle marche, malgré d'énormes fautes contre les convenances et la couleur locale, oubliées jusqu'au point de placer dans la bouche des sauvages américains de fréquentes allusions à Vénus, aux Nymphes et aux tigres de Lybie, il règne dans toute cette pièce un mouvement, une vigueur soutenue, une puissance d'intérêt qui nous avertissent qu'en dépit de ces inconséquences de détail, le poète est dans la vérité de son sujet. Tout y respire ce sentiment de grandeur orgueilleuse qui animait alors les Espagnols et que la fortune semblait justifier par les faveurs dont elle comblait les armes et la politique de leurs souverains. La confiance absolue, la foi ardente, l'in-

flexible cruauté qu'ils portaient dans leurs audacieuses entreprises, forment un admirable contraste avec le patriotisme et la superstition sauvage des Araucaniens. Caupolican n'est pas moins héroïque que Mendoza. Dans le tableau de cette lutte entre la barbarie inculte et la barbarie civilisée, si l'on peut ainsi parler, Lope a su tenir la balance de manière à appeler tour à tour notre sympathie sur les Araucaniens défendant leur indépendance avec leur territoire et sur une poignée d'Espagnols luttant, dans la pleine conviction de leur bon droit, pour leur vie, pour leur honneui-, pour augmenter la puissance de leur roi et surtout pour propager la foi chrétienne.

Cette pièce remarquable, dédiée au fils du conquérant de l'Araucanie, fat évidemment composée en l'honneur de l'illustre maison de Mendoza dont elle rappelle avec affectation tous les titres de gloire. On y trouve encore beaucoup d'autres noms historiques. Ce devait être auprès des contemporains, un puissant moyen de succès.

L'absence de ce caractère de réalité, de ce sentiment national qui inspiraient si heureusement Lope de A^ega lorsqu'il célébrait les hauts faits de ses compatriotes, se fait grandement sentir dans ceux de ses drames qu'il a empruntés soit à la mythologie et à l'histoire ancienne, soit même à celle des autres peuples modernes. Nous n'en connaissons pas un seul qui s'élève au-dessus de la plus extrême médiocrité ; ce sont pour la plupart ou d'insipides et plates chroniques, ou des romans d'une extra-

vagance que ne rachète aucun éclair de génie. On y chercherait en vain l'intelligence des temps et des pays que le poète semble vouloir nous peindre. Qu'il nous raconte l'histoire d'Orphée et d'Eurydice, celle des Horaces ou les crimes de Néron, qu'il nous conduise à la cour de France, en Angleterre, en Hongrie, il nous présente toujours les idées, les mœurs, les habitudes, les costumes de l'Espagne au xvii^ siècle. Les noms antiques ou étrangers ne semblent figurer là que pour donner à l'ensemble de la composition le caractère d'une burlesque parodie. En lisant ces œuvres informes, on pourrait croire que le siècle où elles ont été écrites était un siècle d'ignorance grossière. On dirait, et cette observation ne s'applique pas seulement à Lope, elle porte sur tous les poètes dramatiques de cette époque, on dirait qu'à l'exception du Portugal, de l'Italie et de la Flandre, alors parties intégrantes de la monarchie espagnole, l'univers, l'Europe même leur étaient complètement inconnus Ils semblent aussi peu instruits de l'état moral et même de la situation physique dos contrées étrangères les plus voisines de leur empire qu'ils pouvaient l'être de celles de la Chine ou du Japon. La chose est quelquefois poussée si loin qu'on serait tenté d'y soupçonner une affectation dont il serait d'ailleurs difficile de comprendre le motif. 11 ne paraît pas que le public fut alors choqué de ces monstrueuses absurdités qu'un critique contemporain résumait ainsi dans quelques vers ironiques : « .J'ai vu, » disait-il, « j'ai vu sur notre » théâtre des galères voguer au milieu des déserts,

» j'ai VU six chevaux courir la poste d'une île à » l'autre, j'ai vu Famagoste en Biscaye, la Perse et » la Médie tout auprès des Alpes et l'Allemagno » transformée en une contrée étroite et prolongée. »

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