LOPE DE VEGA. — DRAMES RELIGIEUX
Ces extravagances n'égalent pas encore celles des comédies religieuses, c'est-à-dire des comédies composées soit sur des faits de l'ancien testament, soit sur la vie des saints. Lope de Vega en a laissé un grand nombre, mais, moins heureux que Calderon qui s'est souvent aussi exercé dans ce genre bizarre, il n'y a pas porté cette exaltation, cette poésie du fanatisme auxquelles son illustre rival dut de si énergiques inspirations et dont son âme plus douce, plus sensible, son esprit plus naturel, ne recelaient pas apparemment le germe. Ses drames religieux, ceux du moins qui nous sont tombés sous la main, sont faibles de conception, on n'y trouve ni intérêt, ni chaleur. Ce sont de vraies légendes qu'il semble avoir craint de défigurer en essaj^ant de les orner, et la lecture n'en serait pas supportable pour quiconque voudrait y chercher autre chose qu'une indication
vraiment curieuse d'un des côtés les plus importants de l'esprit espagnol, la manière dont il comprenait alors tout ce qui a trait à la religion. .
Sous ce rapport, ces drames et en général toutes les compositions de la même nature que contient l'immense répertoire du théâtre espagnol sont, pour des esprits portés aux recherches i^hilosophiques, nne matière bien curieuse d'études et d'observations. Il'j nous offrent un contraste peut-être sans exemple dans l'histoire, celui d'une grande culture d'esprit unie à l'excès du fanatisme religieux, d'une langue épurée jusqu'à l'élégance et même jusqu'à la recherche, d'une poésie subtile, délicate, se consacrant à exprimer les plus absurdes et parfois les plus grossiers écarts de la superstition. Il est une observation dont on ne peut manquer d'être frappé en parcourant ces œuvres étranges : c'est que le public devant lequel on les représentait et qui les accueillait avec tant de faveur devait nécessairement, pour s'y complaire, avoir une connaissance intime et approfondie de l'histoire ecclésiastique, c'est que les détails des établissements religieux et de l'intérieur de la vie monastique devaient lui être tout à fait familiers ; s'il en eût été autrement, il n'eût pu goûter ni même comprendre les allusions qu'on y trouve presque à chaque instant. Ce qui ressort également du ton habituel de ces comédies composées évidemment dans une pensée d'édification et pourtant mêlées, comme toutes les autres compositions dramatiques de l'Espagne, de boufïonneries extravagantes, c'est que les Espagnols de ce temps, dans l'ardeur de leur foi,
dans l'inébranlable fermeté de leurs croyances, ne voj'aient aucun danger à mettre en contact avec ces bouffonneries les objets de leur culte et de leur adoration Le froc du moine avec tous ses accessoires, les pratiques de la dévotion, les extases, les appari tions miraculeuses, toutes ces conceptions qui, aujourd'hui, présentées sans ménagement, provoqueraient, même dans les esprits les plus pieux, une sensation de ridicule, s'étalaient alors dans toute leur simplicité naïve et n'excitaient qu'une admiration pleine de respect- et de tendresse C'étaient de véritables héros populaires que ces fondateurs d'ordres religieux, que ces moines dont la vie s'était écoulée dans la prière et la pénitence, dans les épreuves de la foi et les travaux de la charité, dans les privations et les souffrances de tous les jours, pour finir quelquefois au milieu des tortures du martyre. Plus leur manière d'être avait été éloignée du train de la vie commune, plusieurs sensations, leurs idées s'étaient séparées de celles des autres hommes, et plus la vénération qui s'attachait à leur nom était forte et profonde. La bizarrerie même que quelques-uns d'entre eux avaient pu donner aux formes extérieures de leur existence, les exagérations extravagantes qu'y ajoutait parfois la tradition, loin d'affaiblir l'enthousiasme du vulgaire, ne servaient qu'à le fortifier. Tout ce qui venait de pareils hommes était sacré pour lui, tout s'ennoblissait à ses yeux parce que tout en eux remontait à un principe supérieur aux convenances du monde et même aux règles communes du bon sens et de la morale. C'était la victoire
de l'esprit sur la chair, du ciel sur la terre, de la sagesse divine sur la prétendue sagesse humaine. Aussi, peut-on remarquer que, pour figurer cette lutte, les poètes dramatiques plaçaient d'ordinaire à côté de ces héros spirituels, en qualité de Gracioso, un autre moine subalterne dont le bon sens vulgaire et les penchants un peu terrestres mettaient pour ainsi dire en relief l'exaltation du principal personnage et son détachement absolu de tous les intérêts mondains. Ce qui est digne d'attention, c'est que parfois le langage prêté à ces Graciosos nous paraît celui de la raison même, tandis que les sentiments dont le poète veut faire honneur à son héros nous révoltent par leur délirante exagération. Le ridicule pour nous se déplace en quelque sorte, parce que nous portons dans l'appréciation de ce contraste des idées absolument différentes de celles qui en ont inspiré la pensée première.
Ce n'est pas là, d'ailleurs, ce qu'un lecteur moderne trouve de plus choquant dans ces drames prétendus religieux. L'étrange et odieuse morale qui en fait presque constamment la base a bien autrement droit de le blesser. On peut la résumer en peu de mots. La foi n'est pas seulement la source et le complément de toutes les vertus. C'est l'unique et suffisante condition du salut pour les hommes. A elle seule, elle tient lieu d'actes méritoires, elle expie suffisamment les vices les plus monstrueux, les plus épouvantables forfaits. L'âme dans laquelle elle règne ne peut pas périr, et la mort l'eût-elle surprise au milieu du crime, fallut-il un miracle pour la sauver,
ESSAI Sun LE THÉÂTRE ESPAGNOL 127
ce miracle s'opérera. De même que la foi tient lieu de toutes les vertus, l'absence de foi, ou plutôt l'erreur religieuse, est mille fois plus exécrable et plus funeste que tous les vices réunis. Aucun châtiment n'est trop grave pour la réprimer, aucune précaution assez extrême pour la prévenir. Les lois de l'humanité n'existent pas à l'égard du mécréant, et il n'est pas seulement licite, il est impérieusement prescrit de ne pas tenir les promesses d'indulgence et de tolérance qu'on lui aurait faites. En s'appliquant à lui, la perfidie, la cruauté changent de nature ; tout est permis, tout est honorable dès qu'il s'agit de détruire son erreur et, pour peu qu'il y persiste, de l'exterminer lui-même.
Tels sont, nous le répétons, les épouvantables principes sur lesquels reposent presque tous les drames religieux de l'Espagne. Ils y sont même énoncés avec une simplicité qui prouve que c'étaient alors des axiomes universellement admis, de véritables lieux communs. Il n'y a pas à s'en étonner, puisque c'était précisément sur ces principes qu'était fondée l'Inquisition qui, sans eux, n'eut eu aucune base et aurait été impossible à justifier.
Voilà pourtant oîi en était venu, à l'époque la plus brillante de sa civilisation, un peuple qui, au milieu des ténèbres du moyen âge, lorsque le reste de l'Europe était plongé dans le plus sauvage fanatisme, s'était fait remarquer par une tolérance au moins relative. Dès cette époque, sans doute, sa lutte contre les Maures en qui il voyait tout ensemble les ennemis de sa foi et de son indépendance avait dû impri-
mer à ses idées religieuses rénergie passionnée d'un sentiment national, mais comme on s'était habitué pendant le cours de cette longue lutte à voir la loi du Christ et celle de Mahomet se succéder à plusieurs reprises dans les mêmes lieux et même y exister l'une à côté de l'autre en vertu de conventions formelles imposées par la nécessité, ce contact continuel avec une nation dans laquelle il était alors impossible de méconnaître une véritable supériorité de lumières, le goût des arts et des sciences et même une grande douceur de mœurs n'avait pu manquer d'affaiblir singulièrement les préjugés étroits et haineux malheureusement attachés à une orthodoxie exclusive. Il est évident qu'alors les Musulmans, loin d'être pour les Espagnols un objet d'horreur et de mépris, ne leur inspiraient d'autre aversion que celle qui s'attache à des ennemis politiques. Les .Juifs eux-mêmes, bien que leurs richesses et leurs rapines excitassent de temps en temps contre eux le courroux populaire, les Juifs, loin de succomber, comme dans le reste de l'Europe, sous le poids de l'oppression et de l'ignominie, voyaient quelquefois s'ouvrir devant eux la voie de la puissance et des honneurs. Il était permis, aux termes des lois en vigueur, de rester fidèle à la loi de Moïse ou à celle de Mahomet lorsqu'on l'avait reçue de ses pères. A la vérité, par une étrange inconséquence, cette liberté ne s'étendait pas jusqu'au sein de la société chrétienne : la législation punissait dès lors des plus terribles peines et l'apostasie et même la plus légère dissidence, mais on doit comprendre que l'intolérance ainsi restreinte et devenue
en quelque sorte conventionnelle, ne pouvait avoir, même dans le cercle où elle s'exerçait, l'àpretè qui la caractérise lorsqu'elle est absolue et illimitée. Aussi, lorsque vers la fin du xv'' siècle des motifs politiques plutôt que l'impulsion aveugle du zèle religieux portèrent Ferdinand le Catholique à fonder Je tribunal permanent de l'Inquisition, cet établissement, bien qu'il ne fut d'abord destiné qu'à frapper les chrétiens infidèles, rencontra-t-il une résistance qui alla jusqu'à la révolte. Lorsqu'on l'eut surmontée, lorsque les changements apportés à l'organisation primitive de ce tribunal eurent étendu les limites de son action, tout ce qui ne portait pas le caractère du catholicisme le plus rigide, de la plus entière adhésion aux dogmes romains se vit bientôt exposé à ses coups. Moins d'un siècle lui sufllt pour éteindre dans les supplices les derniers restes de l'Islamisme et du Judaïsme, et aussi les germes nombreux que le protestantisme naissant avait déjà jetés au sein de la Péninsule. Longtemps avant la mort de Philippe II, il n'y avait plus en Espagne que des catholiques ou du moins la croyance catholique était la seule qu'on osât avouer. Bientôt après, cette uniformité, d'abord plus apparente que réelle, était devenue sincère, l'Inquisition avait complété son œuvre qui devait se maintenir sans altération jusqu'à nosjours. L'histoire n'offre peut-être pas un autre exemple d'un succès aussi complet, aussi durable, obtenu par la terreur, et il fournirait un dangereux argument à ceux qui croient que l'effusion du sang est le moyen le plus efflcace d'assurer le triomphe d'une idée si l'ef-
frayante et rapide décadence de la monarchie espagnole après l'éclat prodigieux qu'elle avait jeté au XYi" siècle n'était là pour montrer à quel prix les gouvernements peuvent se mettre au-dessus des lois de l'humanité et de la morale. Nous ne croj'ons pas, en effet, qu'après un examen attentif et impartial, il puisse rester le plus^ léger doute sur la véritable cause de cette décadence, due principalement, nous avons presque dit exclusivement, à la compressioji extrême que l'Inquisition exerçait sur les esprits et aux barrières infranchissables qu'elle avait élevées entre l'Espagne et le reste de l'Europe. La péninsule, devenue étrangère à toute influence extérieure, à tout progrès intellectuel, tomba dans cette bizarrerie sauvage et extravagante, dans cet appauvrissement d'idées auxquels l'isolement absolu et prolongé conduit les nations tout comme les individus. De ^là ces incroyables doctrines que nous signalions tout à l'heure comme le résumé des drames religieux qui forment une partie si considérable du théâtre espagnol. Le pays où l'on pouvait les proclamer sans soulever une réprobation universelle, disons mieux, le pays où il eut été impossible de les réfuter impunément, était déjà en pleine voie d'abaissement et de ruine. Ajoutons cependant, pour ne pas exagérer cette appréciation déjà si sévère dans sa justice, ajoutons qu'en Espagne, l'audace du fanatisme, auquel se mêle nécessairement une certaine dose d'imagination et d'énergie, a constamment dominé les puérilités de la superstition, principe infaillible de dégradation et de faiblesse. De là vient que si l'es-
prit, chez les Espagnols, s'est déplorablement faussé et dénaturé, le caractère a conservé un fonds de grandeur naturelle qui, dans des moments de crise, s'est plus d'une fois révélé, au grand étonnement de l'Europe, par d'éclatante's manifestations bientôt suivies, il est vrai, dès que les circonstances qui les avaient fait naître avaient disparu, d'un nouvel et profond engourdissement.
Nous ne pousserons pas plus loin cette digression déjà trop prolongée peut-être. Nous ne chercherons même pas à faire ressortir, par l'analyse de quelquesunes des comédies religieuses de Lope de Vega, l'exactitude des idées que nous avons énoncées sur cette branche du théâtre espagnol. Comme nous l'avons déjà remarqué, ce genre de drames n'est pas, à beaucoup près, celui où il a le mieux réussi. Caideron y a été bien plus original, bien plus fortement inspiré, et quand nous en viendrons à l'examen de ses ouvrages, les observations générales qui viennent d'être exposées trouveront naturellement leur application.