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LA NÉCESSITÉ DÉPLORABLE

Si, dans les sujets que Lope de Vega emprunte à l'histoire, son imagination, bien que plus ou moins contenue dans les limites do la réalité, l'entraîne pourtant à de tels écarts, on peut juger de ceux où il tombe lorsqu'ayant créé lui-même la fable de ses compositions, il peut à son gré inventer et compliquer les incidents et les caractères. Pour donner une idée de ses drames romanesques^ je m'arrêterai de préférence à celui qu'il a intitulé la Nécessité déplorable. Quelque absurde qu'eu paraisse la contexture, le pathétique qui en distingue plusieurs passages prouve incontestablement qu'un sentiment vrai s'y mêle parfois à d'incroyables extravagances. Il est d'ailleurs une circonstance qui le signale h l'attention de la critique, parce qu'elle semble prouver le succès et la célébrité qu'il avait obtenus du temps de Lope : le sultan de Constantinople le fit

représenter en sa présence dans l'intérieur du sérail.

L'action se passe en Irlande, à une époque indéterminée. La fille du roi, la princesse ou, comme l'appelle Lope, l'infante Denyse, éprise du comte Henri, lui promet de le recevoir la nuit dans son appartement. Le duc Octave surprend le secret de ce rendez-vous. Sur un prétexte assez frivole, il persuade au roi de faire arrêter son heureux rival, puis, à l'heure indiquée, il s'introduit à sa place dans la chambre de la princesse, et après avoir obtenu, grâce à l'obscurité, des faveurs qui ne lui étaient pas destinées, il se retire sans être reconnu.

Henri, rendu à la liberté le lendemain matin, s'empresse d'aller trouver sa maîtresse pour lui faire connaître le motif qui' ne lui a pas permis de se rendre plus tôt auprès d'elle; avant qu'il ait pu s'expliquer, les premières paroles de la princesse lui révèlent l'odieux artifice dont ils ont été victimes. Il n'ose dissiper l'illusion de la j)auvre Denyse, mais, ne pouvant supporter l'aspect des lieux où une si grande lélicité vient de lui échapper, il part secrètement pour l'Espagne.

Plusieurs années s'écoulent. Denyse se croit sacrifiée par l'ingrate légèreté de l'homme à qui elle est convaincue qu'elle s'est donnée tout entière. Une noire mélancolie s'est emparée d'elle. Son vieux père, qui n'en connaît pas la cause, essaye en vain de la consoler. Pour la distraire, il fait venir des musiciens dont il espère que les accords harmonieux apaiseront le trouble intérieur auquel elle est on

proie. Par un malheureux hasard, une romance que chantent ces musiciens exprime précisément les plaintes d'une femme abandonnée par son amant. Cette triste coïncidence, en rappelant à l'Infante de si cruels souvenirs, la livre à d'affreuses angoisses. Son esprit s'égare, et dans les plaintes qu'elle exhale, elle confond ses propres malheurs avec ceux dont elle vient d'entendre le récit. Il règne dans ses paroles un inexprimable mélange d'égarement, de sensibilité, de pitié et de colère. Toute cette scène est déchirante.

Cependant, le comte Henri est revenu en Irlande. Pendant son séjour en Espagne, il a épousé Isabelle, fille du comte de Barcelone, qui lui a déjà donné plusieurs enfants. On vient demander de sa part la permission de les présenter au roi et à l'infante. Le roi hésite à les recevoir dans l'état où se trouve sa malheureuse fille, mais elle exige qu'on les fasse entrer sur-le-champ. Plus elle doit souffrir de leur présence, puis il semble qu'elle ait hâte de les voir comme pour combler son infortune.

La beauté d'Isabelle la frappe vivement et irrite sa jalousie. Cependant, elle se contient d'abord. Elle caresse les enfants, elle adresse même à sa rivale des paroles de bienveillance. Elle lui demande si elle est aimée: — « Mon mari », lui répond Isabelle, « me dit souvent qu'il n'a jamais aimé que moi ; » mais quelquefois aussi, il semble inquiet et cha- » grin. Si, au lieu de me parler de ses sentiments, » vous m'aviez interrogé sur les miens, je vous » aurais dit que jamais cœur n'a senti tant de ten-

» dresse et de dévouement. » A ces mots, Denj-se ne peut plus supporter la contrainte qu'elle s'est imposée. Elle se lève et s'avançant vers la timide Isabelle, « Femme », lui dit-elle avec emportement, « éloigne-toi ! veux-tu me faire mourir, toi dont la » félicité fait mon déshonneur? Ma honte doit-elle » s'accroitre encore? Me faut-il, pour mourir, éprou- » ver d'autres tourments ? »

Henri et Isabelle s'éloignent saisis d'effroi. Denyse, restée seule avec son père, se décide enfin à lui avouer la cause de son désespoir. Le roi, croyant qu'elle ne peut recouvrir l'honneur qu'en devenant la femme de Henri, le fait appeler. Il lui ordonne de donner la mort à Isabelle pour épouser ensuite la faible Denyse. Henri, accablé de surprise et de douleur, ne tente aucun effort pour détromper le roi et se résigne à obéir.

Suivi du capitaine des gardes que le roi a chargé de l'accompagner pour veiller à l'exécution de cet ordre barbare, Henri va annoncer à Isabelle, déjà agitée par des songes et des présages effrayants, le sort qui lui est réservé. L'inquiétude qu'elle éprouvait se dissipe à l'aspect de l'homme en qui elle a mis tout son amour. La joie et la tendresse qu'elle lui témoigne ne laissent pas à Henri la force de s'expliquer. Le capitaine des gardes lui-même, saisi de pitié, peut à peine, en fondant en larmes, apprendre à Isabelle l'affreuse vérité ! « Dieu soit » loué ! » dit-olle, « j'ai cru que c'était lui qui devait » mourir! » Elle demande qu'il lui soit permis de voir encore une fois ses enfants, leur défend de

jamais demander compte à leur père du meurtre qu'il va commettre malgré lui, et fait promettre à Henri de les renvoyer à Barcelone dès qu'elle ne sera plus pour qu'ils y soient élevés sous les yeux de leur grand-père. Il est impossible d'imaginer rien de plus touchant que ces adieux de l'innocente et généreuse Isabelle.

Henri, de plus en plus ému, ne se sent pas le courage d'exécuter lui-même T'ordre du roi. C'est le capitaine des gardes qui fait exposer Isabelle en pleine mer sur une frêle barque hors d'état de résister à la fureur des flots. Il le croit, du moins, mais cette barque, au lieu de s'engloutir, échoue sur un autre point de la côte, dans les terres du duc Octave, l'ancien rival de Henri, le premier auteur de toutes ces infortunes, qui s'est depuis longtemps retiré de la cour. Octave accueille la belle naufragée et conçoit aussitôt pour elle une vive passion dont elle ne peut contenir les empressements qu'en se faisant connaître à lui.

Isabelle a donc disparu. Henri, qui la croit morte, perd la raison à force de douleur et de remords, et le projet du vieux roi se trouve ainsi déconcerté, le crime qu'il a commandé est devenu inutile. Bientôt, on lui annonce que le comte de Barcelone arrive avec une puissante armée pour venger la mort de sa fille. Les Irlandais sont battus. Enfin après une multitude d'incidents plus étranges les uns que les autres, la vérité se découvre. On apprend qu'Isabelle vit encore et que ce n'est pas avec Henri mais bien avec Octave que la princesse a passé la nuit fatale, source de tant

de calamités. Dès lors tout s'arrange facilement, Octave épouse Denyse et Henri, rendu à la raison, retrouve sa femme et ses enfants.

L'intérêt romanesque et pathétique qui règne à un si haut degré dans ce drame fait comprendre le succès qu'il obtint, malgré l'extravagance de l'action dont les situations les plus belles sont achetées au prix de contradictions et d'inconséquences si énormes. Ce n'est pas d'ailleurs, à beaucoup près, un des plus absurdes que nous aient laissés Lope de Vega et ses contemporains.

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