PRUDENCIO
» Allons, ma fille, donne-la tout de suite.
RELISE
» Est-il donc possible que celle que vous m'offrez » ait tant de vertus ?
OCTAVE (cousin el prétendu de Belise).
» Est-ce qu'elle serait faite avec un ongle de » licorne, monsieur le docteur ?
BERTRAND
» Non, monsieur. Il y a d'autres animaux qu'on » n'est pas obligé d'aller chercher si loin. N'avez- » vous pas entendu parler d'une certaine bête qui » adore les femmes ? Eh bien, c'est tout un.
LISAR DO(àparlj.
» Pour cette fois, il a fait preuve d'adresse dans » réchange de la bague.
» Ainsi, c'est entendu. Vous vous promènerez de- » main après avoir bu une demi-tasse d'une eau où » on aura trempé de l'acier et qu'on aura fait ensuite » bien reposer. Il n'y a pas de remède pareil pour » les obstructions. Je suis sur qu'avant la fin du » jour, vous vous féliciterez d'avoir suivi mes con- » seils (à Lisarclo). Monsieur le licencié, examinez à » votre tour le pouls de cette dame... C'est mon » élève et un élève qui me fait déjà grand honneur... » Allons, approchez-vous donc... Il est encore un » peu timide.
LI SARDO.
» Je trouvece pouls légèrement fébrici tant, inter- » mittant et douteux. {A pari). Il n'y a rien de tel que » de payer d'audace.
BERTRAND
» Bien ! je vous quitte pour aller, tout près d'ici, » visiter certaines dames.
P R U D E N C 1 0, (lui offrant de rargenlj.
» Permettez
BERTR AND.
» Vous vous moquez... (Il prend l'argent en fei- » gnant de le refuser) .
LISARDO.
» Tu l'as pris ?
BERTRAND
» Quelque sot ! Dieu garde votre Seigneurie. » Cette scène, nous le répétons, est tout ce que Molière a pu imiter de V Acier de Madrid, si tant est qu'il en ait imité quelque chose.
Il est une autre comédie de Lope de Vega à laquelle notre grand poète a fait un emprunt bien moins contestable. La principale situation de son Ecole des maris est prise de V Ingénieuse atnante, la discret a enamorada, qui, sans être un des chefsd'œuvre de Lope, est à notre avis, un de ses ouvrages les plus amusants et les plus fortement intrigués.
Il est d'ailleurs à remarquer que la conception première n'en appartient pas plus à l'auteur espagnol qu'à l'auteur français. C'est à Boccace qu'on doit en faire honneur. Chacun se rappelle ce conte où une femme mariée, ne sachant comment faire parvenir à l'homme qu'elle aime l'aveu de ses sentiments et concerter avec lui un rendez-vous, imagine de prendre pour intermédiaire un moine, son confesseur, à qui elle feint de porter plainte des entreprises galantes de son amant. Le bon religieux, touché de la douleur vertueuse dont sa pénitente lui paraît pénétrée, s'empresse, sur sa demande, d'aller trouver l'amant pour lui reprocher ses coupables tentatives et l'engager à ne pas y persister. Celui-ci, d'abord fort surpris d'un pareil message, ne tarde pas à comprendre que ce sont des avis et des encouragements qu'on lui transmet sous la forme de réprimandes. Il avoue ses torts avec une feinte humilité et promet de ne plus y retomber. Bientôt, cependant, le moine vient lui reprocher de n'avoir pas tenu sa promesse, et ce manège se renouvelle plusieurs fois. A chaque reprise, le crédule religieux, croyant réprimander le jeune étourdi pour une nou-
velle imprudence qu'il aurait déjà commise, ne fait que lui suggérer de la part de sa maîtresse un moyen de se rapprocher d'elle, et lorsqu'en réalité il est enfin parvenu à leur faciliter un rendez-vous adultère, lorsqu'on ne réclame plus son intervention dont on n'a plus besoin, il se félicite naïve^nent d'avoir, à force de soins, fait cesser les attaques qui menaçaient la vertu de sa belle pénitente.
Un pareil sujet ne pouvait sans de grandes modifications être transporté sur aucun théâtre, pas même sur le théâtre espagnol. Voici ce que Lope y a substitué. Une jeune personne que sa mère veut contraindre à épouser un vieillard aôecte de consentir à ce qu'on exige d'elle, mais éprise du fils de ce vieillard, elle fait jouer à son prétendu le même rôle que la dame de Boccace à son confesseur. Simulant envers lui la plus entière confiance, elle feint de lui avouer avec un timide embarras qne son fils la poursuit de déclarations amoureuses, que sans cesse repoussé il revient sans cesse à la charge, et elle le supplie de mettre fin par son autorité à cette persécution. Tout se passe à peu près comme dans le conte italien. Le vieillard crédule se rend l'intermédiaire de la correspondance des deux amants, il leur ménage même une entrevue pour que le jeune homme puisse recevoir l'assurance directe de l'inutilité de ses poursuites et se décide enfin à y renoncer. On voitque c'estbienlàlacombinaisondeMolière. Rien n'y manque, pas même le baiser échangé en présence du jaloux trompé. L'œuvre de Molière est sans doute composée avec plus d'art et d'habileté, et
il a SU en faire ressortir une leçon morale tout à fait étrangère à la pensée de Lope, mais ce dernier ne le cède pas en enjouement et en gaîté à son glorieux imitateur. Il y a d'ailleurs dans VIngénieuse amante une situation d'un très bon comique que Molière n'a pas fait entrer dans son École des maris : la mère de la jeune fille a d'abord pris pour elle-même les empressements du vieillard, et lorqu'elle apprend que c'est à sa fille qu'ils s'adressent, elle en éprouve un dépit que celui-ci ne tarde pas à calmer en lui offrant la main de son fils. Les réminiscences galantes de l'un de ces personnages et la coquetterie surannée de l'autre sont peintes de main de maître. Lope a rarement saisi le ridicule avec autant de vérité et de naturel.