‹ Essai sur le théatre espagnolChapitre 30 sur 61 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

LOPE DE YEGA. — LA BELLE MAL MARIEE. — LA NUIT DE TOLÈDE. — LES FILETS DE FENISE. — LES MI- RACLES DU MÉPRIS. ETC., ETC.

Nous n'en finirions pas, si nous voulions continuer à analj^ser en détail tous ceux des ouvrages de Lope qui présentent d'incontestables beautés. Nous nous bornerons à en indiquer encore quelques-uns qui, soit par leur mérite réel, soit par la réputation qu'ils ont conservés, nous paraissent ne pas devoir être passés sous silence.

La Belle mal mariée est un véritable drame dans le sens moderne de ce mot. Une femme belle, aimable, vertueuse qui, longtemps sacrifiée à la passion du jeu et à d'indignes rivales, réussit à force de dévouement, de patience et de sacrifices à reconquérir le cœur de son époux, tel en est le sujet romanesque et sentimental. Il y règne un intérêt réel, mêlé parfois d'un comique assez puissant, mais noyé ■dans une action confuse, compliquée et parfois licencieuse.

La Nuit de Tolède est un modèle d'intrigue vive, amusante, d'imbroglios, de confusion, de reparties animées et piquantes. C'est la manière de Calderon combinée avec celle de Tirso de Molina.

Une autre comédie de Lope, qui s'est maintenue ou, plus exactement, qui a été remise au théâtre, porte ce titre assez singulier : Par le pont, Juana, et non par la rivière. Elle roule sur une situation qu'il semble avoir aimé à reproduire, celle d'une femme de haute naissance forcée de déguiser son rang pour échapper à quelque danger, et dont la sensibilité et l'orgueil sont mis à de cruelles épreuves dans l'humble condition où elle est réduite à se cacher. Charmante de grâce, de légèreté, d'enjouement tant que l'amour lui sourit, Doiïa Juana est entièrement transformée lorsqu'elle croit son amant infidèle. Déchirée par la jalousie, livrée tout entière au désespoir de voir payer d'ingratitude le sentiment pur et passionné auquel elle s'abandonnait, elle est sur le point de se donner à l'homme qu'elle n'aime pas pour punir les torts imaginaires de celui en qui elle a placé toute sa tentiresse. C'est dans la peinture de ces sortes de luttes, c'est dans ces délicates analyses du coeur des' femmes que Lope excelle surtout et qu'il n'a point d'égal.

Dans le Filet de Fenise, que Triguëros a aussi refondu et remis à la scène, il nous présente un tableau d'un tout autre genre, celui des artifices qu'emploie" une courtisane d'assez bas étage pour dépouiller un commerçant riche et crédule et de ceux qu'il met à son tour en œuvre pour se venger.

Il y a de la force comique dans les développements de cette conception assez étrange, mais ils sont parfois d'une crudité presque grossière.

Les Miracles du mépris ont pour objet de faire ressortir cette vérité, que le plus sûr moyen d'émouvoir le cœur d'une femme, c'est de paraître insensible à ses charmes ou même d'affecter de les dédaigner. L'intrigue est conduite par un Gracioso. Les innombrables ruses qu'il imagine pour faire triompher l'amour de son maître jettent beaucoup de mouvement et de gaîté dans cette comédie remarquable d'ailleurs par la grâce et l'élégance du dialogue.

Lope a encore traité avec assez de bonheur le même sujet dans la Jolie laide, espèce d'imbroglio à la façon de Calderon. Ces deux pièces, et surtout la première, auraient sans doute conservé plus de réputation si Moreto ne les avait grandement surpassées dans son admirable chef-d'œuvre, Bédain pov.r dédain.

La plus gtYinde impossibilité est, parmi les drames de Lope, un des mieux conduits, un de ceux où il a répandu le plus d'intérêt. Cette impossiUlité, c'est celle de garder une femme qui ne veut pas se garder elle-même, qui est aimée, et que la sévérité même de la surveillance à laquelle elle est soumise excite à accueillir pour s'en délivrer les vœux qu'on lui adresse. Nous verrons que Moreto a aussi imité et surpassé cette comédie.

Il nous serait facile d'allonger beaucoup cette énu-

mération déjà si considérable des monuments de la

^ gloire de Lope, mais il faut nous arrêter enfin. Nous

risquerions d'ailleurs, en multipliant ces courtes ana-

lyses ou plutôt ces sèches indications, de le faire accuser d'un défaut qui lui est certes bien étranger, la monotonie, ses drames se ressemblant si souvent par leur canevas : l'amour, la jalousie, la vanité des femmes, tels sont presque toujours les mobiles de ses intrigues, mais si, au premier aspect, on peut penser qu'il n'y porte pas assez de variété, il suffit de le lire avec quelque attention pour comprendre combien il serait injuste de lui adresser un pareil reproche. Rien ne prouve mieux l'admirable fécondité, l'inépuisable richesse de son génie, que la multitude de combinaisons qu'il a su tirer d'un aussi petit nombre de ressorts. Ses héroïnes ont toutes à peu près les mêmes passions, parce que ces passions sont le partage de leur sexe, elles se trouvent dans des situations presque analogues, et cependant, les nuances qui les distinguent sont si bien tracées qu'il est impossible deles confondre. On a dit quelquefois que les Espagnols, si riches dans la comédie d'intrigue, n'avaient pas connu la comédie de caractère. Cette imputation, assez fondée à l'égard de Calderon, n'est pas applicable à Lope ou du moins ne doit lui être appliquée qu'avec de grandes restrictions. S'il est vrai qu'à très peu d'exceptions près il ne soigne pas suffisamment les personnages secondaires de ses compositions, le caractère principal, qui est ordinairement celui d'une femme, est presque toujours dessiné de main de maître, et le jeu des passions a été rarement exprimé avec une telle supériorité.

Un autre mérite qu'on ne saurait contester à Lope de Vega et qui donne une valeur réelle à ses moin-

dres ouvrages, c'est que leur ensemble présente le tableau complet et vivant de l'époque où il a vécu, époque si curieuse et cependant assez peu connue dans ses détails parce qu'elle n'a pas laisse de mémoires et n'a été racontée par aucun grand historien. Le théâtre de Lope peut en quelque façon en tenir lieu. Son immense répertoire est une sorte d'encyclopédie où les mœurs, les usages, les formes sociales, les modes, les anecdotes même qui fixaient alors l'attention ou amusaient la curiosité, se trouvent soigneusement et minutieusement enregistrés. Le romancier qui voudrait mettre sous nos j-eux. quelque scène empruntée à l'Espagne de la fin du xv^ ou du commencement du xvii" siècle trouverait dans ce vaste recueil des matériaux bien précieux et tellement abondants qu'il n'aurait pour ainsi dire que l'embarras du choix.

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