‹ Essai sur le théatre espagnolChapitre 31 sur 61 · LA MARCHANDE A LA TOILETTE.— ETC · texte numérisé non relu

LA MARCHANDE A LA TOILETTE.— ETC

Il est un nom qni, dans l'histoire littéraire de l'Espagne, est si étroitement uni au nom de Lope de Vega qu'on ne peut les séparer : c'est celui de D. Juan Ferez de Montalvan, l'ami, le disciple, le collaborateur et l'historien ^e ce grand poète.

Beaucoup plus jeune que son illustre maître, Montalvan ne lui survécut pourtant que de trois années. Il n'avait que trente-six ans lorsqu'il mourut en 1638. Il était depuis longtemps engagé dans les ordres sacrés. Depuis l'âge de dix-sept ans il n'avait pas cessé d'écrire pour le théâtre et de se livrer à d'autres travaux littéraires qui lui avaient déjà acquis une très grande réputation.

On sait par son propre témoignage que Lope lui fit l'honneur de l'associer à la composition de quelques-uns de ses drames. Quelle que soit la distance qui les [sépare, leur manière offre tant de

ressemblance qu'on pourrait parfois confondre leurs ouvrages. Montalvan possédait comme Lope à un degré éminent le don d'une versification harmonieuse, élégante et facile. Comme lui, il excellait à exprimer les sentiments tendres, délicats et généreux, soit qu'il les trouvât aussi dans son âme, soit qu'ils lui fussent inspirés par la contemplation et l'étude des chefs-d'œuvre du grand homme qu'il avait pris pour modèle.

Poète l^Tique, Montalvan devait facilement se laisser entraîner à donner à sa poésie un éclat et des ornements peu en accord avec le genre dramatique. Ce brillant défaut, qui est souvent pour lui la source de grandes beautés, lui est d'ailleurs commun avec la plupart des maîtres de la scène espagnole. On peut, en dire autant du Gongorisme dont son style est trop souvent entaché.

De toutes ses comédies, celle qui paraît avoir obtenu de son temps le plus brillant succès a pour titre : La vie n'est rien au prix de Vhonneur. Bien qu'oubliée aujourd'hui, elle a, indépendamment du mérite du style, celui d'une intrigue attachante et pathétique.

Les amants de Teruel ont conservé plus de réputation et se sont même maintenus au théâtre, moins peut-être à raison de leur valeur intrinsèque et du talent que le poète y a déployé que par l'intérêt du sujet puisé dans une tradition que le temps n'a pas fait oublier.

D. Diego de Marsilla, passionnément épris de Dona Isabelle qui le paie de retour, ne peut cependant, à

cause de sa pauvreté, obtenir la main do sa maîtresse qu'un père avare veut donner à un rival plus heureux. A-force de supplications, il touche pourtant le cœur du vieillard qui lui promet d'attendre trois ans avant de disposer de sa fille. D. Diego, exalté par son amour, ose concevoir l'espérance de s'élever assez haut dans ce court intervalle pour obtenir la préférence qu'on lui refuse encore. Il part pour l'armée, il accompagne Charles-Qaint dans ses campagnes de Hongrie et d'Afrique, et, bien que contrarié à plusieurs reprises par des revers de fortune, il se signale d'une manière assez éclatante pour s'attirer les faveurs et les récompenses de ce monarque. Pourvu d'un grade et d'une pension, il se hâte de retourner en Espagne. Il arrive à Teruel deux heures seulement après l'expiration du terme qui lui avait été fixé. En approchant de la maison d'Isabelle, un vague et sombre pressentiment succède aux transports de joie qu'il éprouvait un moment auparavant. Bientôt, une servante qu'il rencontre et qui, à son aspect, n'a pu contenir un mouvement d'effroi, lui apprend la triste vérité. Une femme envieuse et jalouse a persuadé à Isabelle, à Faide des plus noirs artifices, qu'il avait trouvé la mort dans les combats. Isabelle, depuis ce moment est en proie au plus profond désespoir. Indifférente à tout, elle vient de céder aux importunités de son père en acceptant la main du riche prétendant qui la poursuivait depuis longtemps de ses hommages, et leur union a été bénie quelques instants avant l'arrivée de D. Diego. Les' deux amants ne se revoient ({ue pour pleurer ensem-

ble le malheur irréparable qui les accable et ils expirent l'un et l'autre de douleur.

Malgré l'invraisemblance de ce dénouement, il règne certainement dans cette pièce un puissant intérêt, l'action en est au plus haut point touchante et romanesque, et c'est ce qui explique qu'elle soit restée au théâtre tandis que d'autres ouvrages de Montalvan, meilleurs peut-être en eux-mêmes, mais dont le sujet est moins bien choisi, en ont disparu.

On trouve un tout autre genre de mérite dans la Modiste Mscayenne, ou plus exactement la Marcliande à la toilette^ (la Toquera viscayna), qui se joue encore de temps en temps et à laquelle on a même fait, il y a quelques années, le malheureux honneur de la mutiler et de la défigurer en la refondant sous prétexte de la mieux adapter à la scène. Elle rappelle beaucoup ces comédies de Lope consacrées au développement de tous les replis du caractère féminin : c'est la même finesse, la même sagacité de vues, la même grâce dans le style et dans les détails, et, avec tout cela, quelque chose de l'ingénieuse invention de Calderon et de la gaîté malicieuse de Tirso de Molina.

Un jeune homme, D. Diego, a été obligé par les suites d'un duel d'abandonner Yalladolid et de se réfugier à Madrid. Hélène, sa maîtresse, peu rassurée sur sa fidélité, y arrive secrètement pour le surveiller. Comme la position où il se trouve l'a forcé à s'entourer de quelque mystère, elle ne peut d'abord découvrir ce qu'il est devenu. Elle se déguise en

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marchande à la toilette et s'introduit à ce titre dans plusieurs maisons où elle suppose qu'elle pourra le rencontrer. Bientôt, en effet, elle le rencontre chez une femme qu'il visite par désœuvrement, mais qui a conçu pour lui un sentiment assez vif. En apercevant Hélène, D. Diego est frappé de la parfaite ressemblance de la prétendue marchande avec la maîtresse qu'il a laissée à Valladolid. Son étonnement se change en stupéfaction lorsqu'un peu plus tard elle se présente à lui sous le nom de Doua Antonia, femme d'un magistrat. Il peut d'autant moins s'expliquer cette double et complète ressemblance qu'au moyen de ruses ingénieuses qu'Hélène a eu soin de combiner, il croit avoir la certitude qu'elle est en ce moment retirée dans un couvent de Valladolid. Entraîné par la curiosité, séduit par des attraits dont l'empire lui est depuis longtemps connu, il courtise successivement la jeune marchande et Dona Antonia. En recevant ses hommages sous des noms supposés, Hélène devient en quelque sorte jalouse d'elle-même. Pour mettre son amant à une épreuve décisive, elle lui écrit un billet où. elle le conjure de venir la trouver dans son couvent pour la soustraire aux persécutions d'un oncle qui veut la marier à un inconnu. Lorsque cette lettre lui est remise, il vient d'obtenir un rendez-vous de la jolie modiste. H n'hésite pas un instant à le sacrifier pour obéir à l'appel de sa maîtresse. Hélène, désormais certaine de sa constance, se fait reconnaître et lui donne sa main.

Cette gracieuse intrigue offrait à un esprit tel que

celui de Montalvaii des ressources dont il a su profiter. Sa comédie est, en effet, une des plus agréables du théâtre espagnol, tant à la lecture qu'à la représentation.

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