D. MARTIN
» Celui qui est assis devant nous est trop sage, » trop prudent, pour vouloir...
LE CID
» Sire, défendez l'honneur de la Castille. Pensez » que le ciel, que la terre voient ce qui se passe ici. » Je sais combattre, je sais vaincre, vous ne l'igno- » rez pas. Dans la crainte d'aventurer le sort d'une » seule ville, sacrifierez-vous la gloire de la nation ? » Les Allemands, les Français diront-ils que la Casy tille n'a pas eu un guerrier à opposer à un Arago- » nais? Doutez-vous du succès de la lutte? Eh bien ! » même alors, laissez Rodrigue combattre D. Mar^i. * Il est mille fois plus honteux de refuser le combat » que de succomber après l'avoir accepté.
LE ROL
» Lève-toi, Rodrigue, tu ranimes mon courage, je » place en toi toute.ma confiance, sois mon cham- » pion, vaillant Cid. »
Après une scène de bravades et d'injures dans le goût homérique, les deux guerriers partent pour la frontière d'Aragon où doit avoir lieu le combat. Sur
la (Icmande do D. Martin, il est convenu que ce combat aura un double objet. Il déclare se porter le champion de Chimène en même temps que celui de son pays, et il l'épousera s'il lui apx'Orie la tête de Rodrigue. Chimène déplore amèrement l'imprudente promesse qu'elle a faite de se donner au vainqueur duCid; elle tremblepour les jours du héros dont elle se reproche d'avoir aggravé les dangers en offrant un nouvel encouragement à son redoutable adversaire.
Quelque temps s'écoule. On vient annoncer qu'un chevalier arrive d'Aragon, apportant la tête du Cid. Le courage de Chimène ne peut résister à une telle épreuve ; dans son désespoir, elle ne pense plus à cacher les sentiments dont son .cœur est plein, elle demande au roi la permission de se retirer dans un couvent en abandonnant sa fortune à D. Martin... Au moment où elle vient de se trahir ainsi, Rodrigue se présente tout à coup, c'est lui qui a fait semer la nouvelle qui vient de consterner toute la cour et qui n'est pourtant qu'un jeu de mots. Il arrive en effet d'Aragon, il apporte sa propjre tête, il remplit par conséquent la condition imposée par la proclamation royale, et à ce titre, il réclame la main de Chimène qui, en la lui accordant enfln, cède aux instances du roi, aux conseils de ses amis et à l'entraînement d'une passion qu'elle ne peut plus dissimuler.
Si nous avons donné à l'analyse de cette comédie des développements qu'on pourra trouver excessifs, nous y avons été déterminés par plus d'un motif.
Nous avons voulu, particulièrement, constater
rétendue des emprunts que Corneille a faits à Guilen de Castro pour composer l'ouvrage qui a été la première base de sa gloire. On a pu voir que ces emprunts ne se bornent pas au fond du sujet, à quelques incidents, à quelques pensées isolées. Sauf le dénouement, si supérieur dans Corneille et si puéril dans Guilen de Castro, il n'est pas dans la pièce française une seule situation marquante qui ne se trouve également dans la pièce espagnole, pas une scène importante qui n'en soit imitée ; en beaucoup d'endroits, et dans ce qu'il y a de plus beau, l'imitation devient une véritable copie, une traduction littérale, et lorsqu'elle s'éloigne davantage de l'original, les modifications qu'elle subit ne sont pas toujours heureuses. Quelquefois, Corneille a cru devoir sacrifier aux convenances et à la régularité de la scène française des beautés énergiques et naïves que le théâtre espagnol, moins scrupuleux, ne rejetait pas; quelquefois il a ajouté à la noble simplicité de son modèle de& concetti et des subtilités peu dignes de son génie. Les rôles semblent intervertis : c'est le poète français qui prodigue les concelti tandis que le poète castillan, par une exception bien rare dans la littérature espagnole de cette époqu3, se soustrait presque entièrement à cette manie de pointes, de jeux d'esprit, d'.imaginations forcées, qui commençait à infester l'Espagne.
Corneille, fidèle au système dramatique français bien qu'il lui donnât un peu plus d'extension ([uo ses successeurs, a fait du Ciel un drame régulier, le récit d'une aetivn intéressante et unique. En se
restroignant à un seul fait que tous les éYênements secondaires servent seulement à faire ressortir, il a peut-être atteint à un plus liaut degré de pathétique. Guilen de Castro semble avoir eu d'autres vues!
Son but, à lui, c'est de raconter la jeunesse du Cid, et en même temps de peindre le siècle où ce grand homme a joué un rôle si considérable. La mort du comte d'Orgaz, le mariage de Chimène, sont sans doute deux des principaux incidents de l'époque qu'il nous repiésente, mais ce ne sont pourtant que des incidents. La comédie de Guilen de Castro, aussi bien que les tragédies historiques de Shakespeare auxquelles nous l'avons déjà comparée, doit moins être considérée comme un drame que comme une chronique dialoguée où l'auteur a recueilli toutes les traditions transmises par l'histoire et par la poésie. Ce qu'il faut y admirer, c'est la vivacité des couleurs avec lesquelles sont dessinés les nombreux personnages qui y figurent. Tous ont la physionomie du moyen âge, et cependant, tous sont distingués par des traits si particuliers qu'on ne peut les confondre, qu'on croit les reconnaître, qu'il semble qu'on les ait vus. L'orgueil altier du comte d'Orgaz n'est pas l'insolente brutalité de D. Martin ; D. Diegue est aussi vieux, aussi loyal, aussi brave qu'Arias Gonzalo, mais il a une rude impétuosité qui conviendrait moins au fidèle conseiller de l'infante. Le dialogue est plein de force et de naturel; sans rien lui ôter de la pureté et même de l'élégance modernes, le poète a su' lui donner une teinte de simplicité antique si bien saisie, si bien appropriée que
lorsqu'il y insère des lambeaux d'anciennes romances, ce qui lui arrive quelquefois, l'oreille la plus exercée aperçoit à peine une interpolation aussi singulière. Une semblable vérité de style, jointe aux détails historiques dont cette pièce est remplie, lui donnent, on doit le comprendre, un intérêt tout national : c'est le tableau frappant et animé des siècles héroïques de la Castille; c'est, à notre avis, un des morceaux les plus remarquables que les espagnols possèdent en ce genre.