partie. — la vie et la mort du cm, d'un anonyme
On ne comprendrait, on n'apprécierait qu'imparfaitement la belle composition de Guilen de Castro si l'on ne connaissait une autre comédie du même poète qu'il a intitulée Va seconde 2^artie delà Jeunesse du Cîd et qui est en eiïet la continuation de la première. Ces deux pièces ne forment réellement qu'un seul tout. Les événements, les caractères indiqués et esquissés dans l'une reçoivent dans l'autre tout leur développement. C'est un nouveau rapport avec les tragédies historiques de Shakespeare.
Cette seconde partie est encore plus dépourvue que la première de ce qu'on regarde comme le principa,l élément d'un drame régulier, une action et un intérêt uniques, mais aussi, elle est encore plus fortement empreinte du caractère historique, de la couleur du moyen âge ; les formes et les idées de la chevalerie s'y retrouvent à chaque instant, retracées
avec autant de simplicité que d'énergie. G-uilen de Castro s'appuye de plus en plus sur les romances, il y puise tous ses incidents et même la plupart des détails. Cette circonstance lui enlève sans doute une partie du mérite de l'invention, mais elle ne diminue en rien la beauté de son drame qui doit certainement à ces emprunts multipliés l'air d'antiquité et le caractère de vérité profonde qui le distinguent particulièrement.
Le roi Ferdinand est mort, le prince D. Sanche lui a succédé au trône de Castille et, méprisant les prières de son père mourant, il s'est empressé d'accomplir le projet formé depuis si longtemps, d'enlever à ses frères et à ses sœurs leur part de l'héritage paternel. Déjà, l'infante Elvire a été chassée de Toro ; déjà le roi de Galice, Garcia, est dépouillé et captif. 1). Sanche, après ces premiers succès, a tourné ses armes contre Alphonse, roi de Léon.
Une action générale est engagée entre les deux armées. Alphonse est d'abord victorieux, l'ambitieux 'Sanche est même fait prisonnier, mais l'arrivée du Cid et de son vaillant cousin, Diego Ordoiïez de Lara, change bientôt la fortune. A la seule vue du Cid, les soldats qui viennent de prendre le roi de Castille s'enfuient saisis d'épouvante et le laissent échapper, les Castillans reprennent courage ; Alphonse, vaincu à son tour, ne doit son salut qu'à la générosité du Cid qui, après lui avoir arraché la victoire, protège sa retraite et arrête ceux qui veulent le poursuivre. Grâce à ce secours inattendu, le roi de Léon, suivi de son fidèle Péranzulez, peut s'échapper du champ
de bataille et se réfugier à la cour du roi maure de Tolède où il trouve une noble hospitalité.
Le "Cid, en le sauvant, n'a pas craint d'irriter le courroux du roi D. Sanche ; né Castillan, c'est au roi de Castille qu'il doit ses services, mais ce n'est qu'à regret qu'il lui prête l'appui de son bras dans l'odieuse guerre où l'entraîne son ambition ; il s'efforce de réveiller dans son cœur des sentiments d'humanité, il lui rappelle les recommandations de son père au lit do mort. D. Sanche n'écoute rien. Pour réunir sous son autorité tous les états que possédait Ferdinand, il ne lui reste ijIus à conquérir que Zamora où réside l'infante Urraca ; il marche aussitôt contre cette place renommée pour la force de sos murailles, et il ordonne au Cid de l'accompagner. « J'irai », lui répond le Cid, « j'irai pour protéger » votre personne, mais j'ai promis à votre père de » ne pas porter les armes contre l'infante, je tiendrai » mon serment, mon épée ne sortira pas du fourreau » pour attaquer Zamora.
» Je pense qu'on pourra s'en passer.
LE CID
» Il y a bien peu d'instants qu'on n'eût pu en dire » autant ».
L'infante apprend bientôt l'approche de l'armée castillane. Un profond abattement s'empare de son âme, et le dévouement du vieil Arias Gonzalo, qui, entouré de ses cinq fils, jure de mourir avec eux pour la défendre, peut à peine relever ses esprits.
Le roi I). Sanche arrive sous les murs de Zamora.
Il somme Arias Gonzalo de lui rendre la place. « Vieillard, » lui dit-il, « n'oubliez pas que je suis » votre roi.
ARIAS GONZALO
» Je ne l'oublie pas, sire, mais votre père l'était » aussi, et il m'a recommandé de protéger l'infante. » Je défends ses justes lois que vous violez. Les rois » chrétiens respectent le droit et la justice.
LE ROL
» Tu es un traître.
ARIAS
» Le ciel voit la justice de ma cau.se, il la proté- » géra.
LE ROI
» Je monterai le premier à l'assaut. Quelle main » sera assez hardie pour me repousser ?
ARIAS
» Personne ne vous touchera.
LE ROI
» Que feras-tu donc ?
ARIAS
» Si vous venez seul, je me prosternerai à vos pieds » et je baiserai votre main, mais je précipiterai du » haut de la muraille celui qui voudra vous sui- » vre. »
L'assaut commence. Le nombre et l'impétuosité des Castillans sont au moment de l'emporter malgré l'héroïque résistance d'Arias et de ses fils. L'infante éperdue, échoveléQ, anime ses défenseurs par ses cris et ses larmes. Le roi l'aperçoit, et dans sa fureur il veut diriger contre elle la flèche d'un de ses
soldats. « Oh ! mon père, » s'écrie-t-e^le, « venez à » mon secours, ne m'abandonnez pas.
LE ROI
» Est-ce là le secours que tu attends ? Soit ! qu'il » descende du ciel ou qu'il sorte des enfers pour me » repousser ! »
A ces mots impies, l'ombre du roi Ferdinand se présente aux yeux de son fils, tenant à la main un javelot ensanglanté.