L'OMBRE
« Arrête, D. Sanche.
LE ROL
» Dieu ! que vois-je ! quelle horreur me saisit.
LOMBRE.
» Celui qui méconnaît la voix de son père offense » le ciel, et la terre tremble sous ses pas. D. Sanche, » je t'annonce ta mort dont tu vois entre mes mains » le fatal instrument. »
L'ombre s'évanouit. Le roi épouvanté fait sonner la retraite à l'égal étonnement des assiégeants et des assiégés qui n'ont pas vu le spectre dont l'apparition l'a frappé de terreur.
Un miracle a sauvé Zamora, mais la place ne résistera pas à une seconde attaque. Un de ses habitants entreprend de la délivrer : c'est Bellido Dolfos. Cet homme, déjà souillé de crimes et néanmoins animé de toute l'exaltation d'un patriotisme sombre et sincère, annonce à l'infante, en termes mystérieux, qu'il médite quoique chose en sa faveur. Dans la détresse oii elle est réduite, elle accepte son offre sans oser l'interroger sur les moyens dont il se propose
de faire usage. Bellido connaît trop la loyauté d'Arias Gonzalo pour lui laisser entrevoir ses projets ; il essaye même de détourner ses soupçons en affectant, devant lui, d'engager l'infante à cesser une résistance désespérée et à se soumettre à son frère. A ces conseils astucieux, il a soin de joindre des insinuations malveillantes sur les intentions secrètes du vieux guerrier. Les fils d'Arias, indignés des calomnies de Bellido, veulent le frapper ; il prend la fuite, sort de la ville et se réfugie dans le camp de D. Sanche à qui il se présente comme une victime d'Arias Gonzalo qui a voulu le faire périr pour le punir des conseils de conciliation qu'il donnait à la princesse.
I). Sanche, à peine remis de l'effroi que lui a causé l'apparition de l'ombre de son père, a repris tous ses projets d'ambition et de vengeance. Il accueille avec empressement le fugitif qui lui promet de lui livrer une porte de Zamora, confiée à la garde d'un de ses amis. Tout se réunit cependant pour inspirer au roi une salutaire défiance. Arias Gonzalo, qui soupçonne les sinistres desseins de Bellido, veut, dans sa généreuse loyauté, en préserver le prince qu'il regarde toujours comme son souverain dans le momentmême où un devoir d'honneur l'oblige aie combattre. Du haut des remparts, il demande à parler à D. Sanche : « 0 » roi, » lui dit-il, « un traître, fils de traître, Bellido » Dolfos, est sorti de Zamora. Ne vous laissez pas » abuser au charme de ses paroles, sachez que le » monstre a tué son père et l'a précipité dans la ri- » vière. Il veut vous donner la mort. Croyez-en mes
228 ESSAI SUR LE THÉATRJi ESPAGNOL
» conseils lorsqu'il en est encore temps , et no dites » pas que je ne vous ai pas prévenu.
LE ROI
» Qu'est-ce que cela veut dire, Bellido ?
LE CID
» Sire, je connais Bellido, ordonnez qu'on l'arrête » ou qu'on le tue.
BELLIDO.
» Ecoutez-moi, Sire. Arias Gonzalo sait que j'ai les » moyens de faire tomber Zamora, il veut me perdre » auprès de vous, et sa prétendue loyauté n'est qu'un » stratagème pour défendre la ville à mes dépens et » aux vôtres
LE ROI
» Tu as raison, Arias est un traître.
LECID
» Arias se conduit en digne chevalier; il y a dans » son cœur autant de loyauté que de valeur dans son » bras, et tout ce qu'il a dit de toi, Bellido, je le sou- » tiendrai en champ clos, et non pas seulement » contre un traître.
LE ROI
» Rodrigue!
LE ClD.
» Sire, je me tais par respect pour vous.
BELLIDO.
» Ce mêihe respect m'impose aussi le silence, mais » ne me fera pas taire ce que l'intérêt de votre cou- » ronne m'impose le devoir de révéler. Arias et » Rodrigue sont trop proches parents pour qu'on » puisse s'étonner de les voir d'accord.
ESSAI SJll LE THÉA.TRE liSPAGXOL 229
LE CID
» Misérable !..
» Rodri-^ue !
LE ROL
LE CID
» Oh! sainte obéissance, tu retiens mes miins?
BELLIDO.
» Et puis, Sire, l'Espagne entière n'a-t-elle pas » connu le sentiment de l'infante pour Rodrigue ? » Encore aujourd'hui, ce sentiment qu'on croyait » éteint parait être plus fort que les murs élevés de » Zamora. »
Le Cid ne peut plus se contenir, il veut châtier Bellido, il l'appelle traître, menteur, infâme. Le roi, de plus en plus aveuglé, s'emporte contre le héros qu'il accuse de manquer au respect dû à la présence roj'ale : « Je vous bannis pour un an de ce pays, » lui dit-il, — « Eh bien !» répond le Cid, « je me bannis » moi-même pour quatre ans. »
Bientôt, néanmoins, le roi , averti que le Cid va s'éloigner et qu'une grande partie de l'armée, indignée de son exil, se dispose à le suivre, se résout à le rappeler. Mais ce malheureux prince n'en persiste pas moins dans son aveuglement. Bellido, sous prétexte de lui montrer la porte de la ville qu'il doit lui livrer, l'entraîne dans un lieu écarté et le perce par derrière d'un coup de javelot. Aux cris du monarque mourant accourent ses principaux ofllciers qui, pleins d'une trop juste inquiétude et ne le trouvant plus dans sa tente, le cherchaient de tous côtés. Le Cid furieux poursuit vivement l'assassin et
ne s'arrête qu'aux portes de la ville où Bellido a eu le temps de se réfugier. Le roi expire, après avoir invo(iué le pardon du ciel, celui de son père dont i' a méprisé la malédiction, celui de ses frères qu'il a tant persécutés.
La consternation se répand dans l'armée castillane à la nouvelle du crime qui vient d'être commis. A Zamora même, le sentiment qu'elle excite est celui d'une profonde horreur. Bellido est arrêté, on veut le massacrer, on ne diffère son supplice que pour que les Castillans ne puissent pas dire qu'on a voulu l'empêcher de nonamer ses complices : « Est-ce donc une » trahison » s'écrie le malheureux, « de porter la main » sur un tyran ?» — « Scélérat », lui répond un de ceux qui le trainent en prison, « le souverain légitime » n'est jamais un tyran. »
Pendant qu'on le jette dans un cachot, les assiégeants rendent à leur roi les honneurs funèbres. Le triste convoi défile devant Zamora. Un guerrier sort des rangs et se dirige vers la ville. Les Castillans, pour venger la mort de D. Sanche, ont décidé qu'un d'entre eux irait défier au combat les habitants de Zamora, qu'ils supposent complices du crime de Bellido, Tous les regards se sont portés vers le Cid, toutes les voix l'ont d'abord désigné comme le champion de la Castille, mais, enchaîné par le serment ({u'il a prêté de ne pas porter les armes dans cette expédition, il cède cet honneur à son digne compagnon Diego de Lara. Tout couvert de deuil, monté sur un cheval caparaçonné de noir, portant sur l'épaule un drap mortuaire, un crucifix à la main.
Diego s'approche des murailles pour prononcer les termes du défi.
DIEGO DE LARA
« Lâclies habitants de Zamora, hommes sans foi » et sans loyauté, écoutez-moi, je prends le ciel à » témoin de la vérité de mes pacoles. C'est par votre » inspiration, c'est par vos conseils que Bellido a » traitreusement assassiné le roi D. Sanche. Ainsi » donc, j'accuse de trahison la commune même, les » petits et les grands, les vieillards et les enfants, et » les femmes, et les morts, et les vivants, et ceux » même qui ne sont pas encore nés. .J'accuse dans » votre Zamora les places, les rues et depuis la » plus humble masure jusqu'au plus superbe palais ; » j'accuse le pain, la viande, l'eau, le vin; j'accuse » les oiseaux de l'air et les poissons de la rivière : » j'accuse tout ce qui sert à soutenir votre existence. » et je défie au combat quiconque osera soutenir que » Zamora n'a pas eu de part à un crime aussi in- » fàme.
ARIAS GONZALO
» D. Diego, les paroles que vous venez de pro- » noncer montrent plus de vaillance que d'enten- » dément. Quelle faute ont les petits dans ce qu'ont » pu faire les grands ? En quoi les morts sont-ils » responsables des* actions des vivants ? Quel peut^ » être, dans Zamora, le crime des rues, des places, » des édifices ? Quelle pensée peut-on attribuer à ce » qui n'a pas de sentiment ? Vous connaissez sans » doute la loi qui porte que celui qui délie une com- » inune est tenu de so battre contre cimi personnes.
DIEGO DE LARA
» Je le sais, et je suis prêt à me battre contre cinq » cents. Demain, au lever du soleil, je soutiendrai ce » que j"ai avancé. »
Le défi est accepté. C'est contre Arias Gonzalo et quatre de ses fils que Diego de Lara aura successivement à combattre.
Arias veille toute la nuit aux préparatifs du lendemain; il arme lui-même ses enfants et confère au plus jeune l'ordre de chevalerie; il leur recommande de se montrer dignes de leurs ancêtres et de penser que, dans la 'lutte qui s'apprête, il faut vaincre ou mourir. Malgré leurs pressantes instances, il veut descendre le premier dans la lice, mais l'infante s'y oppose vivement.
L'INFANTE
« Mon père, mon protecteur, renoncez à une telle » pensée, songez que vous êtes l'appui de mon au- » torité, qu'un tel emploi convient mieux à votre » âge, et pardonnez si je vous contrarie.
ARIAS
» Pouvez-vous me parler ainsi ! si je no suis plus ce » que j'ai été, je suis encore quelque chose. Je puis » encore tenir une lance, et il n'}- a pas longtemps » que j'ai^ dans un combat, percé de part en part mon » adversaire. Mes mains n'ont pas perdu toute force, » ma goutte même ne m'arrêtera pas ; à défaut de y mes deux pieds, mon cheval m'en prête quatre. Et » fussé-je près do mourir, ce ne serait pas une » excuse suffisante. D. Diego n'a-t-il pas défié jus- » qu'aux morts?
ESSAI SUR LE THÉATRT: ESTAGNOr, 233
L'INFANTE
» Mon pèro, puisqu'il }• a ciiKi champions, soyez » le dernier.
ARIAS
» Non, ma fllle, non, madame.
L'INFANTE
» Pourquoi non ?
ARIAS
» Je me déshonore si je ne parais pas le premier » dans la lice Mes fils me cèdent partout la première » place, et je choisirais la dernière au combat? ce
» serait une lâcheté Donnez-moi une cuirasse,
» mon sang- bouillonne dans mes veines.
L'INFANTE
» Voulez-vous m'abandonner lors lue le chagrin » m'accable ? Me laisserez-vous seule lorsque j'ai » plus que jamais b3soin d'appui? Voj'ez mes larmes, » écoutez mes plaintes. Rappelez-vous que le grand » Ferdinand, mon père et votre roi, vous a appelé » un moment avant d'expirer, qu'il vous a dit : Je » vous recommande Urraca, que vous lui avez ré- » pondu : Sire, je vous promets de ne jamais l'aban- » donner.. .. Ah! ce que l'honneur vous prescrit, » c'est de tenir votre parole bien plutôt que de cou- » rir au combat.
ARIAS
» Madame, vous déchirez mon cœur, vos prières » sont des ordres, je dois vous obéir, mais écoutez - » moi. Si j'hésite à lai.sser combattre mes flls avant » moi, c'est que je connais la force et la vaillance de » D. Diego de Lara. Quel que soit le courage de mes
» enfants je ne suis pas sans crainte, je voudrais re- » cevoir ses premiers coups; au moins le tranchant » de son épée, en s'émoussant sur moi, deviendrait » moins terrible pour eux Oh ! mes fils !
L'INFANTE
» Eh ! ne reconnaissez-vous pas votre fille à ces » embrassements ? Non, vous ne vous échapperez » pas de mes bras. »
Vaincu par ces touchantes supplications, Arias consent enfin à céder à ses enfants la première place au champ clos. Bientôt, la trompette donne le signal du combat. Ici, commence une des scènes les plus dramatiques qui existent sur aucun théâtre, scène que Guilen de Castro a imitée des romances, mais qu'il a beaucoup développée et singulièrement embellie.
L'infante, en grand deuil, monte sur un échafaud d'où o-llo doit assister à la lutte solennelle qui va s'ouvrir. Arias Gonzalo, le cœur plein de tristes pressentiments, est auprès d'elle. A la barrière opposée on aperçoit le Cid, qui fait les fonctions de juge du camp ; autour de lui sont rangés les principaux chefs de l'armée castillane. Une foule de guerriers accourent do tous les côtés à ce spectacle imposant. , Le champion de la Castille, Diego de Lara, s'avance, plein de confiance et d'ardeur.
L'INFANTE
>■> Qu'il est bien à cheval ! sa vue seule inspire de » l'effroi.
ARIAS GONZALO
» Ah! mes enfants! Ah, Madame! Pourquoi m'a-
» vez-YOUs empêché d'aller le premier le combattre ! » Suis-je destiné à les voir mourir et à leur sur- » vivre !
DIEGO DE LARA
» Puisque j"ai l'obligation de vaincre cinq ennemis, » je vais planter en terre ces cinq pieux.
LECID.
» Quelle idée mystérieuse y attachez-vous ?
DIEGO DE LARA
» Ils m'aideront à me rappeler le nombre de ceux » que j'aurai tués. J'arracherai un de ces bâtons à » mesure que je terrasserai un de mes ennemis. »
Un des fils d'Arias s'avance dans la lice.
ARIAS fà l'Infante).
» Il s'ineline pour saluer votre Altesse.
L'INFANTE
» Donnez-lui votre bénédiction pendant qu'il » baisse la tête.
ARIAS
» Il est vaillant. Oh ! si l'expérience pouvait aider » son courage !
L INF ANTE
» Vous le verrez victorieux.
ARIAS
» Si je le croyais ! On partage entre eux le so-
» leil On leur donne des lances Que ne puis-je
» l'avertir de choisir la sienne aussi pesante qu'un
» chêne ! Elle serait mieux assurée à l'arçon On
» baisse sa visière Que Dieu le conduise !
L'INFANTE
» Le cœur me manque... où allez-vous, mon père?
ARIAS
» Il me semble que mon âme s'envole avec les pieds » de son cheval Qu'il a bien rompu sa lance !,..
-LINF ANTE.
» Le choc a été terrible Ustirentleurs épées
AIUAS.
» Mon fils va montrer tout son courage .... Que » la lutte est-acharnée ! Ah ! si je pouvais le diriger !
» J'aurais porté ce coup plus à propos Pierre a
» plus d'ardeur, Madame, mais Diego de Lara combat » avec plus d'adresse.
L'INFANTE
» Lequel vaut le mieux !
ARIAS
» Hélas ! dans le métier des armes, l'expérience
» l'emporte sur le courage Ah ! Pierre est
» mort.. ..
L'INFANTE
» Infortunée que je suis !... C'est mon malheur qui » le tue...
ARIAS
» Ne pleurez pas. Madame, vos larmes retardent » la vengeance. Il est mort honorablement, il n'est » pas k plaindre. (A pari.) Il faut cacher ma douleur, » qu'on ne dise pas .que je suis faible comme une » femme.
DIEGO DE LARA
» Arias, envoie-moi un autre de tes fils, j'ai dépêché » le premier.
r ARIAS.
» Je 1p prépare.
DIEGO DE LARA
» Jo l'attends.
ARIAS
» D. Diog'O, qu'il te suflise de vaincre et de tuer. » Pourquoi m'affliger par tes paroles?
LINF..NTE
» Vous avez plus de bravoure que de courtoisie et » de compassion, I). Diego.
DIEGO DE LARA
» Je venge mon roi, la colère m'aveugle et me » rend furieux.
LE CID
» Oui, mais n'oubliez pas que la courtoisie n'a ja- » mais rendu le courage moins redoutable... Venez » vous reposer.
DIEGO DE LARA
» Vous auriez raison si j'étais fatigué. » Le second fils d'Arias, avant de descendre dans la lice, demande la bénédiction de son père.
ARIAS
» Mon fils, la mort de ton frère doit t'animer da- » vantage encore. Il est mort en digne chevalier; va » lui payer, en le vengeant, l'exemple qu'il t'a donné. » Sois maître de ton courage ; D. Diego vient de nous » apprendre par une triste expérience comment l'a- » dresse triomphe de la valeur. Rappelle-toi bien (jue » la force sans adresse ne suffit pas pour combattre » à cheval, qu'on ne combat pas seulement avec » répée, mais avec les rênes, avec l'éperon... Que la » colère ne t'emporte pas, ne frappe jamais un coup » sans regarder où tu le dirig s. Un seul coup frappé
» avec intention vaut mieux que dix lancés au lia- » sard... »
Le jeune guerrier s'éloigne, la trompette retentit de nouveau, l'infante frémit.
ARIAS
« Oh ! si le ciel qui voit combien mes intentions » sont droites voulait se contenter de m'a)'oir enlevé » un de mes enfants ! Du premier choc, il a perdu la » meilleure partie de sa cuirasse... Il saisit vailla- » ment son épée, mais il est désarmé... Comment » éviterait-il son malheur?... Mon fils, mon fils, » prends garde à toi... Je me meurs... D. Diego se » borne encore à se défendre, mais il cherche le dé-
» faut de ta cuirasse Il l'a trouvé... J'ai perdu
» deux- enfants
DIEGO DE LARA
» Un autre, D. Arias, celui-ci a reçu son compte.