‹ Essai sur le théatre espagnolChapitre 37 sur 61 · RODRIGUE ARIAS · texte numérisé non relu

RODRIGUE ARIAS

» Vous semblez douter de ce que je ferai. N'ai-je » pas depuis longtemps appris à l'Espagne que je sais » vaincre et donner la mort ? Il m'est pénible, mon » père, que ce soit vous qui puissiez me méconnaître. » Plût à Dieu que j'eusse précédé mes frères dans le » champ clos>I »

Le combat s'engage. La fortune reste quelque temps indécise entre les deux héros, leur sang coule. L'épée de Diego de Lara brise le casque de Rodrigue Arias, mais celui-ci, d'un coup plus décisif, coupe les rênes et fend 'la tête du cheval de son advei'saire. Le

coursier expirant emporte au-delà de la barrière son maître qui ne peut plus le diri}j;er.

Rodrigue Arias mortellement blessé tombe entre les bras de son père. Diego de Lara veut rentrer dans la lice pour achever sa victoire, mais on lui crie qu'il est vaincu puisqu'il est sorti de l'enceinte du champ clos. Une vive contestation s'élève. On décide enfin, par accommodement, que Zamora est purgée de l'accusation intentée contre elle, mais que Diego de Lara est victorieux. Rien de plus pathétique que le désespoir de Lara dont l'orgueil regarde une victoire incomplète comme une défaite honteuse; rien de plus touchant que l'exaltation héroïque du jeune Rodrigue qui, au moment de rendre le dernier soupir et pouvant à peine proférer quelques mots, ne pense qu'à demander quel est le vainqueur. Pour compléter leur justification, les habitants de Zamora livrent Bellido au supplice des régicides.

Un messager est allé porter au frère du roi, au roi de Léon, Alphonse, retiré à Tolède- depuis sa défaite, la nouvelle du grand événement qui l'appelle au trône de Castille. xVccueilli dans les premiers moments par le roi maure, Ali Maimon, avec une généreuse hospitalité, il est devenu ensuite l'objet des défiances de ce souverain qui craint que, de retour en Castille, il ne profite, pour attaquer Tolède, des renseignements qu'il a pu recueillir sur la situation de cette place. Ali Maimon veut d'abord le faire périr, et s'il renonce ensuite à ce cruel projet, ce n'est que dans l'intention de Temprisonner. Mais avec l'aide d'une princesse maure, la belle

Zaïde, dont il a réussi à toucher lo cœur et qui l'accompagne dans sa fuite, Alphonse échappe à tous ces dangers. Il arrive devant Zamora, où les assiégeants et les assiégés le reçoivent avec une égale joie.

Tous les grands lui prêtent le serment de fidélité. Le Cid seul se tient à l'écart.

ALPHONSE

« D. Rodrigue de Bivar, pourquoi gardez-vous seul » le silence ?

LE ClD.

» Ecoutez, Sire, les motifs qui m'empêchent de » vous prêter serment; ils n'ont rien qui doive vous » ofïenser. On a osé répandre le bruit insensé que » j'ai été complice, pour vous, de la mort de votre » frère. Il faut prouver que cette accusation est » fausse.

ALPHONSE

» Et comment ?

LE C I D

» En mettant la main sur le crucifix.

ALPHONSE

» .Je prêterai le serment, qui osera le recevoir?

LECl D.

» Moi, qui ne connais pas la crainte.

DIEGO DE LARA

» Ses 3'eux lancent des éclairs. »

On apporte et on place devant le roi un verrouil de bois i)lacé sur une arbalète et surmonté d'un ci'ucifix.

L li Cl [)

--> Alphonse, puissiez-vous éUe tué, non avec des

» épées dorées, mais avec des couteaux de la mon- » tagne, non par des nobles des Asturies, mais par » des vilains étrangers à la Castille, par des hommes » qui portent des sandales et non des souliers, des » manteaux d'une grossière étoffe, et non d'un diap » délicat, puissent-ils vous arracher le cœur par le » côté gauche, si vous avez eu part, si vous avez » consenti à la mort de votre frère. Le jurez-vous ?

ALPHONSE

» Je le jure, j'en prends le ciel à témoin.

LE CID

» Puissiez-vous mourir comme votre frère, percé » de part en part avec un javelot aigii par un autre » Bellido, si vous avez donné l'ordre, si vous avez eu » connaissance de la mort de D. Sanche, et dites : » ainsi soit-il !

ALPHONSE

» Ainsi soit-il !

LE ClD.

» Mettez la main sur votre épée, jurez, Coi de che- » valier, que vous n'avez ni préparé, ni ordonné, pas » même en pensée, la mort que pleure toute la Cas- » tille. Le jurez-vous?

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