‹ Essai sur le théatre espagnolChapitre 38 sur 61 · AL P H 0 N S E · texte numérisé non relu

AL P H 0 N S E

» Je le jure. Mais sachez, Cid, que presser un roi » de la sorte, c'est peu de respect de la part d'un su- » jet. Est-il raisonnable à vous de vous montrer si » hardi envers celui dont vous devrez ensuite baiser » les mains à genoux?

» Cela pourra avoir lieu si je deviens votre sujet.

ALPHONSE

» Eh ! que m'importe que vous le deveniez ou non ! » Ne me répondez pas.

LE CID

» Je me tais et je pars

LE ROL

» Partez, qu'attendez-vous ?

LE CID

» Je pars pour vaincre des rois et conquérir des » royaumes. ?>

L'infante s'efforce d'apaiser le Cid, Arias Gonzalo repré.sente au roi combien il lui importe, lorsque la couronne n'est pas encore bien affermie sur sa tête, de ne pas irriter un homme aussi -puissant. Ces sages remontrances sont écoutées. Le Cid consent à faire sa soumission, et le roi, après lui avoir déclaré qu'il veut recevoir de sa main la couronne, annonce à sa sœur et à ses sujets qu'il va épouser Zaïde à qui il doit la vie et la liberté et qui vient d'embrasser le christianisme.

Ainsi se termine cette belle comédie, ou plutôt ce tableau si frappant d'une époque reculée de l'histoire espagnole. A l'exception de quelques détails que nous indiquerons bientôt, tout y est naturel, tout y est vrai. Le moyen âge y respire tout entier. Ce sont bien là, autant que la poésie peut les admettre, ses mœurs, ses préjugés, ses formes, son langage. Guilen de Castro échappe ici au reproche justement adressé à la plupart des poètes dramatiques de son pays, de prêter à quelques égards aux Espagnols de tous les siècles les habitudes et les idées de leurs cojitempo-

rains. Inspiré par los romances sur lesquelles il s'appuie constamment, il se transporte avec un rare bonheur dans les temps chevaleresques, il s'empreint de leur couleur. Ainsi, par exemple, ce n'est pas la royauté despotique et presque adorée du xyii'= siècle qu'il nous montre dans la personne des Sanche et des Alphonse ; il nous fait voir en eux des monarques féodaux, obligés de compter avec leurs puissants vassaux, ne pouvant réclamer leur coopéra ion que dans une certaine mesure et moyennant certaines conditions. Les exigences capricieuses de l'honneur, lié à des serments contradictoires, entraîne parfois le sujet le plus loyal à refuser ses services à son souverain, à combattre rtweme contre lui, et cette désobéissance, cette hostilité, toujours accompagnée de formules respectueuses, se concilie avec la fidélité la plus scrupuleuse et la plus délicate. Guilen de Castro est si bien entré dans ce singulier ordre d'idées, il s'en est si complètement pénétré en nous le retraçant, qu'il en fait presque disparaître à nos yeux le caractère étrange et qu'il parvientà nous identifier avec la manière de sentir et de raisonner de ses personnages. Ce qui n'est pas moins admirable dans son drame, c'est la beauté des caractères, c'est l'art avec lequel ils sont développés et soutenus. On les voit, dans le cours de la longue action qu'il expose devant nous, se modifier avec le temps et les circonstances, et néanmoins ils conservent toujours le type primitif qu'il leur a donné lorsqu'il nous les a présentés pour la première fois. Qui ne reconnaîtrait dans le roi D. Sanche, dans ce persécuteur acharné de ses frères

et de ses sœurs, lo même prince dont l'enfance sombre et violente effrayait la vieillesse de son père ? Qui ne reconnaîtrait dans le Cid, campé devant Zamora, ce Rodrigue qui a fait ses premières armes contre le comte d'Orgaz? La maturité des années et celle de la gloire ont imprimé plus de gravité à son esprit et à son langage, sa valeur est aujourd'hui tempérée par la prudence, mais c'est toujours la même générosité, la même modération dans la fortune, le même dédain du danger, le même mépris de la faveur dès que la voix de l'honneur et du devoir se fait entendre à lui ; une rude et naïve franchise est encore l'expression des sentiments d'indignation et de colère que lui inspirent l'injustice et la bassesse. Axnas Gonzalo, si chevaleresque, si désintéressé dans son dévouement à l'infante, conservant sous les glaces de l'âge tant de sensibilité et néanmoins surmontant avec un si mâle courage les aff'reuses douleurs qui déchirent son cœur paternel. Arias Gonzalo est, s'il est possible, plus grand, plus héroïque encore que lo Cid, et peut-être faut-il le considérer comme le véritable héros de cette comédie. Quelques-unes des scènes où il figure atteignent les dernières limites du pathétique. Moins accompli que le Cid et Arias, Diego de Lara n'est pourtant pas un guerrier vulgaire : sa droiture, son courage à toute épreuve, son ardeur effrénée pour les combats font comprendre que le Cid puisse le préférer à ses autres compagnons d'armes, tout en regrettant de ne pas trouver en lui une générosité dont la nature lui a refusé le germe. A côté de ces héro^. le traître Bellido forme un cou-

traste bien frappant : il attache fortement notre imagination par le mélange des sentiments dont il est animé; il semble qu'une fatalité plane sur lui, qu'elle l'entraîne à accomplir l'arrêt de la Providence, qu'à cet effet, elle jette dans son âme lâche et perfide quelques étincelles d'un enthousiasme sincère, d'un patriotisme ardent quoique dépravé; c'est bien là la terrible et mystérieuse puissance du fanatisme politique.

Nous devons remarquer que le mariage romanesque du roi Alphonse avec une princesse maure n'est pas une invention de Guilen de Castro, d'anciennes chroniques en font mention, et bien que leur témoignage n'ait pas paru suflisant aux historiens modernes pour constater un fait aussi extraordinaire, le poète pouvaii s'en contenter. Aussi le séjour d'Alphonse à Tolède, ses amours avec Zaïde, occupent-ils, dans la seconde partie de la Jeunesse du Ciel, une place assez considérable, mais nous nous sommes borné à en indiquer les principales circonstances parce que nous n'avons pas trouvé, dans cette portion du drame, la vérité de mœurs et de caractères qui en distinguent toutes les autres parties. Il est remarquable que les Espagnols, qui ont si souvent fait figurer les Maures dans leurs poésies, n'aient jamais su nous peindre les habitudes et les idées de cette nation. Sous le costume arabe, ce sont toujours des Castillans qu'ils nous montrent. On a peine à comprendre cette ignorance complète du mode d'existence d'un peuple avec lequel leurs ancêtres avaient eu, pendant tant de siècles, et à des époques

encore bien récentes, des relations si directes et si multipliées; mais quel qu'en soit le motif, on chercherait vainement, dans les poètes castillans, la moindre indication tant soit peu exacte sur l'état social des Maures. Tout ce qu'ils nous en disent n'est qu'un amas d'absurdes disparates. On est d'autant plus fondé à s'en étonner qu'à l'époque même où vivaient Lope de Vega et Guilen de Castro, rien n'était plus à la mode, surtout parmi les rimeurs secondaires, que de chanter la bravoure et la galanterie dé ces infidèles; c'était une véritable manie dont le satirique Quevedo se raillait avec sa causticité ordinaire. Le nombre des romances, composées sur des guerriers imaginaires de Grenade et de Cordoue, sur leurs exploits chevaleresques, sur leur constance amoureuse, la beauté, les rigueurs et les caprices de leurs maîtresses, est quelque chose de prodigieux. Si ces romances brillent souvent par la grâce et l'esprit, elles ne se distinguent pas également, nous le répétons, par le mérite de la couleur locale, et c'est une erreur vraiment amusante que celle d'un critique étranger qui les a prises pour des traductions de chants arabes. On doit supposer qu'il ne les avait pas lues.

En joignant aux deux drames de Guilen de Castro une autre comédie intitulée J'ie et mort du Cid Campeador, on formera une trilogie complète sur le h.éros castillan. L'action de cette comédie, composée par un poète inconnu (1), commence précisément où

(1) Nou3 l'avous vu queliiuo pari attribuée à Zaratc, poète du temps (le Pliilippe IV.

finit celle de la seconde partie de \^ Jeunesse du Cîd. Le roi Alphonse conserve au fond de son cœur un profond ressentiment du serment qu'il a été forcé de prêter en montant sur le trône; des courtisans malveillants s'en aperçoivent et s'attaclient a l'irriter ■contre le guerrier dont la gloire et la puissance excitent leur envie. Ils profitent pour cela, avec beaucoup d'art, de toutes les circonstances qui se présentent. Les Maures ont fait une irruption en Castille. En l'absence du roi, le Cid a cru devoir, sans attendre son autorisation, les combattre, les repousser et reporter la guerre et la dévastation sur leur territoire. Les courtisans transforment ces glorieux exploits en un acte d'insubordination ; ils accusent le Cid de vouloir se rendre indépendant, de mépriser l'autorité royale, de séduire et d'embaucher les soldats du roi pour les entraîner dans ses expéditions. Indigné de ces accusations et de l'impression qu'elles font sur son souverain, le Cid se justifie avec chaleur, il accable ses calomniateurs des expressions d'un juste mépris, il rappelle orgueilleusement ses services. Ce langage un peu fier de la loyauté méconnue, de l'honneur offensé, se traduit, dans l'esprit prévenu d'Alphonse, en d'insolentes forfanteries. Le Cid est exilé. Il s'en console en battant de nouveau les Maures, il envoie à son ingrat souverain les dépouilles des vaincus. Les courtisans s'empressent de montrer au roi, dans Qp témoignage de fidélité et de dévouement, une bravade déguisée, une nouvelle sorte de dérision et d'insulte. A force de vaincre et d'ajouter de nouvelles

conquêtes aux états d'Alphonse, le Cid réussit pourtant à apaiser la colère de ce monarque ; il couronne enfin tous ses exploits en s'emparant de Valence, et il y meurt, chargé de gloire et d'années, au moment où une armée maure s'approche pour reprendre cette place. Avant d'expirer, il recommande aux siens de tenir sa mort secrète, de placer son cadavre tout armé sur son fameux cheval Babieca et de le présenter à l'ennemi dans la bataille qui va avoir lieu. Son seul aspect suffit pour jeter la terreur dans l'armée des infidèles qu'il a si souvent vaincus, et Valence est sauvée (1).

Tous ces faits sont puisés dans les romances, aussi bien que d'autres incidents que le poète }■ a mêlés, mais si, quelquefois, en imitant do bien près ces chants du moyen âge, il y a trouvé des inspirations énergiques et naïves, trop souvent il les défigure par des déclamations d'une emphase et d'une affectation toutes g'ongoriques ou par des inventions forcées, dénuées de toute espèce de vraisemblance et d'intérêt. Tel est le rôle d'une princesse Altisidore qui commande les armées du roi maure de Valence, qui, à la tête d'une troupe d'amazones, se signale par d'incroyables faits d'armes, et que les Maures comparent à Pallas et à Vénus. On voit que la Vie et la mort du Cid n'a rien du caractère de vérité et de couleur historique que nous avons admiré dans les deux ou-

(l) Remarquons en passant que, d'après les.clironi(iue.-5 arabo -, le Cid s"empai'a en effet de Valence, mais pour son compte personne!, et que peu après sa mort, elle retoml^a au pouvoir des inlidclcs.

vrages de Giiilen de Castro. Elle est pourtant restée au théâtre tandis que les drames de Castro en ont disparu : nouvel exemple de ces bizarreries et de ces injustices littéraires plus communes en Espagne que partout ailleurs.

Page 1