OBJET ET PLAN DE CET OUVRAGE
La richesse du théâtre espagnol est en quelque sorte proverbiale, mais les éléments dont elle se compose sont en général bien peu connus. Si les grands noms de Lope de Vega et de Calderon ont retenti partout, leurs ouvrages, à très peu d'exceptions près, sont ignorés du public européen. Moreto n'a pas même obtenu hors de la péninsule ce renom populaire qu'on appelle la gloire et auquel il n'a pas beaucoup moins de droits que ses deux devanciers. Tirso de Molina, Rojas et d'autres encore qui, sans égaler ces grands maîtres, les suivent d'assez près, sont encore plus inconnus.
Depuis longtemps frappé de l'injuste oubli dans lequel sont tombés tant de brillants esprits, nous avons conçu la pe;isée, non pas, sans doute de combler nous-même l'importante lacune qui existe à ce sujet dans tout ce qui a été écrit sur l'art drama-
4 ESSAI SUR LE THEATRE ESPAG>fOL
tique, mais d'ouvrir la voie à ceux que le talent et l'habitude de la critique littéraire y rendraient plus aptes que nous, de leur signaler les sources où ils devraient puiser, de faciliter leur tâche en coordonnant, en dépouillant les matériaux qu'un long séjour à Madrid nous a mis à même de recueillir et que peut-être, partout ailleurs et sans des recherches constantes et prolongées, il serait impossible de se procurer.
Ce n'est pas un traité complet que nous allons entreprendre. Nous ne voulons pas nous engager dans une œuvre d'érudition. Notre seule pensée est de caractériser les poètes qui ont illustré le théâtre espagnol, qui lui ont donné sa physionomie spéciale, d'indiquer leurs compositions les plus importantes et d'en faire ressortir les principales beautés.
Pour que ce tableau ne soit pas trop imparfait, pour qu'il soit seulement intelligible, nous serons conduit à donner, sur la situation politique et littéraire du pays à diverses époques, sur ses mœurs et ses habitudes, sur les vicissitudes du goût, des détails plus ou moins étendus. On sait aujourd'hui que ce sont là autant d'éléments de la véritable critique, en tant surtout qu'elle s'applique aux œuvres théâtrales. Nous essayerons de ne rien omettre d'essentiel, mais nous n'entrerons pas dans les digressions philologiques et dans les recherches de pure curiosité qu'un semblable sujet amènerait assez naturellement : réduit dans ses plus étroites proportions, il est déjà assez vaste pour que nous croyions devoir nous abstenir de l'étendre sans nécessité.
chapitrp: II