TIRSO DE MOLINA
A travers tant de noms obscurs de ces contemporains de Lope de Vega, nous arrivons à un des poètes dramatiques les plus éminents de l'Espagne, à celui, peut-être, dont le génie a le caractère le plus original, à Tirso de Molina.
Son véritable nom était Gabriel Tellez. Il était moine de la Merci. Cette circonstance, rapprocliée de la nature de ses drames, fait comprendre qu'il ait cru devoir se couvrir du voile, d'ailleurs très transparent, du pseudonyme. Il est vrai que lorsqu'il prit l'habit religieux à l'âge de cinquante ans, la plupart de ses comédies étaient déjà composées, mais on croit qu'antérieurement à cette époque il avait déjà reçu les ordres sacrés. Né à Madrid vers l'an 1570, huit ans après Lope de Vega dont il fut, dit- on, l'ami et pour qui il professait une grande admiration, il mourut en 1G18, à Soria, dans un couvent dont il était depuis
peu devenu le supérieur. Le souvenir de ses travaux plus que profanes ne l'avait pas empêché d'être appelé, dans les dernières années de sa vie, aux fonctions les plus actives et aux emiduis de confiance de la carrière monastique, à ceux de prédicateur, de professeur de théologie, de qualificateur, d'historioj^raphe. S'il faut en croire le témoip-na^^e d'un écrivain contemporain, la supéiiorité qui distingue ses (puvres poétiques ne l'aurait pas abandonné dans les compositions si différentes auxquelles il consacra les dernières années de sa longue existence.
Avec Lope de Yega, Calderon et Moreto, Tirso de Molina occupe, parmi les poètes dramatiques de l'Espagne, un rang qui le idace tout à fait hors de ligne. C'est d'ailleurs le seul rapport qui existe entre lui et ces trois grands poètes ; son génie est d'une nature si singulière qu'il ne comporte, pour ainsi dire, aucune comparaison.
Il ne faut chercher dans ses comédies ni l'art de disposer un sujet avec régularité, ni celui d'enchaîner, de préparer les incidents de manière à les rendre vraisemblables. î'Aen plus encore que Lope de Vega, il semble avoir méconnu l'importance de ce genre de mérite qui constitue pourtant un des éléments principaux de la perfection du talent dramatique. Il ne faut lui demander non plus ni ce bonheur d'invention qui distingue Lope, ni l'habileté à varier les caractères, ni une élévation, une pureté de sentiment auxquelles il parait avoir été tout à fait étranger. Soit par l'efTet de sa propre nature, soit par celui de ses habitudes sociales, il est certain qu'on
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trouve dans ses écrits l'empreinte d'une grossièreté de mœurs qui fait un étrange contraste avec la délicatesse exquise de la plupart des maîtres de la scène espagnole. Chez lui, les situations sont parfois d'une immoralité révoltante, les plaisanteries descendent trop souvent jusqu'à l'obscénité. L'amour, tel qu'il le conçoit, n'est pas ce sentiment tendre et dévoué qu'on admire dans Lope, ce n'est pas non plus cette exaltation chevaleresque et métaphysique tout à la fois qui plait tant chez Calderon. Tirso ne voit dans l'amour que le désordre des sens et tout au plus celui de l'imagination. Ses héroïnes, à très peu d'exceptions près, se font remarquer par un dévergondage effronté que rendent à peine supportable les séductions de la grâce piquante dont il a soin de les parer.
Voilà sans doute de grandes imperfections, mais elles s'effacent en quelque stDrte devant les rares qualités qui donnent aux ouvrages de Tirso une physionomie si particulière. Il est supérieur à tous ses rivaux par la richesse et la variété de sa poésie. Nul n'a possédé comme lui le secret des innombrables ressources de la belle langue castillane ; nul n'a su la manier avec cette merveilleuse facilité et en faire un instrument aussi souple, aussi flexible. Ses dialogues sont un modèle achevé de naturel, de grâce et de malice. L'esprit qu'il y répand à pleines mains est de cette nature saine et vigoureuse qui constitue la véritable force comique. Sans doute, Tirso a peu de scrupules sur les moyens d'amener des effets aussi puissants : tout y est sacrifié, convenances, vraisemblance, possibilité même ; mais le
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plaisir qu'on éprouve à voir se développer en liberté cette ingénieuse et brillante imagination est si vif qu'on lui pardonne les expédients bizarres et pourtant monotones par lesquels elle s'ouvre trop souvent la carrière.
La renommée de Tirso n'a pas échappé à ces vicissitudes plus fréquentes dans l'histoire de la littérature <?.spagnole que dans aucune autre. Irrégulier et incorrect comme Lope de Vega dan*4.a forme de ses drames et de plus complètement étranger, antipathique même à la délicatesse exagérée de pensées et de sentiments qui commençait à prévaloir sur la scène, il dut, dès le i^ègne de Philippe IV, être jugé moins favorablement par la génération nouvelle dont le goût raffiné jusqu'à la subtilité repoussait comme triviale et grossière la simplicité relative de l'âge précédent. Plus tard, lorsque l'école française fit invasion sur le théâtre espagnol, Tirso de Molina, comme Lope de Yega, disparut complètement de la scène. Ses comédies étaient tombées dans l'oubli le plus absolu, et ce n'est qu'à une époque très rapprochée de nous qu'on s'est hasardé à remettre en lumière quelquesunes des plus remarquables. Cette tentative a eu un plein succès. Le public a accueilli avec enthousiasme ces charmantes compositions où il s'est étonné de trouver, après deux siècles, tant de grâce et de fraîcheur, et de tout l'ancien théâtre espagnol, ces comédies sont maintenant, elles étaient du moins il y a peu d'années, celles qu'on jouait le plus souvent à Madrid, qui y obtenaient le plus d'applaudissements.
Mais si Tirso est remonté, en Espagne, au rang
ôlevé dont il n'aurait jamais dû déchoir, si son nom y est redevenu glorieux et populaire, il a été moins heureux de l'autre côté des Pyrénées. Il est resté presque complètement inconnu des critiques étrangers qui ont écrit sur le drame espagnol. La plupart ne l'indiquent même pas, et si quelques-uns font mention de lui, c'est en termes si concis, si vagues, si inexacts qu'on s'aperçoit facilement qu'ils n'ont eu sous les 3'eux aucune de ses pièces. Eussent-ils, d'ailleurs, essayé de les lire, il leur aurait certainement été impossible de les apprécier et même de les comprendre. Tirso' par la nature des sujets qu'il a traités, par le tour de ses plaisanteries, par ses continuelles allusions à l'histoire, aux traditions, aux usages, aux locutions familières de son pays et do son temps, est essentiellement espagnol et espagnol du xvir" siècle. Cela est si vrai qu'il y a, dansas ouvrages, beaucoup de passages vraiment inintelligibles aujourd'hui, même à Madrid, pour quiconque n'a pas fait une étude approfondie de l'histoire et de la langue castillane, beaucoup d'autres qui ne peuvent être entendus qu'à l'aide d'une connaissance minutieuse des localités et des caractères distinctifs des populations diverses dont se compose la monarchie péninsulaire. Ce sont là des choses qu'il est impossible d'apprendre ou de deviner hors de l'Espagne. C'est dire assez que Tirso ne peut être vraiment senti et goûté qu'à Madrid, et qu'à Madxnd môme, où pourtant il s'est opéré en sa faveur une si forte réaction, ilne peutôtre complètementapprécié à certains égards que par un assez petit nombre de personnes.