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CHAPITRE XXVII

ALARCON. — LA VERITE SUSPECTE. — LES MURS ONT DES OREILLES. — l'EXAMEN DES MARIS, ETC. "

Le chef-d'œuvre d'Alarcon, l'ouvrage qui suffirait à lui seul pour lui assurer un rang glorieux parmi les poètes dramatiques, c'est la Venté siisj^ecte. On sait que Corneille en a tiré la première bonne comédie qui ait paru sur la scène française (I). Ce grand homme, en avouant dans la préface du Menteur qu'il l'a en partie imité de la Vérité sus2)ecte, professe pour son modèle une admiration qui va jusqu'à l'enthousiasme. Il déclare qu'il n'a rien trouvé de mieux dans la littérature espagnole; il proteste qu'il donnerait volontiers deux de ses meilleures tragédies pour en être l'auteur. A l'exception de cette hyperbole, réloge est parfaitement fondé. La Vérité suspecte la meilleure, sans aucune comparaison, du très petit

(H Corucillc a aussi composo uwq iîultc ,du Menteur^ imitée d'une assez médiocre comédie de Lopc de Vega : Aimer aana savoir qui.

nombre de comédies de caractère que possède l'ancien théâtre espagnol, est également remarquable par riieureux choix du sujet, par l'invention et l'habile enchaînement des incidents qui font ressortir le travers du principal personnage, par la vivacité d'une action où rien ne languit, où tout est constamment dirigé vers le but, enfla par la perfection d'un dialogue aussi élégant que naturel, dont l'urbanité, le goût exquis et la convenance soutenue rappellent la manière de Térence.

Dans l'original espagnol comme dans la copie française, le héros, si toutefois cette expression est ici à sa place, le héros est un jeune homme en qui d'aimables et brillantes qualités sont dénaturées par une habitude du mensonge devenue pour lui un irrésistible entraînement. Placé dans une situation telle qu'avec de la franchise et de la droiture il pourrait sans difficulté épouser la femme qu'il aime et qu'on lui a destinée à son insu, il se jette, comme de gaîté de cœur, à force d'impostures pour la plupart entièrement gratuites, dans une suite d'obstacles et d'embarras dont il lui est impossible de se tirer sans humiliation. Alarcon, poussant même la leçon plus loin que Corneille suppose que, par l'effet des complications où le Menteur s'est imprudemment engagé, il se trouve à la fin dans la nécessité de renoncer à sa maîtresse et de donner sa main à une personne pour laquelle il n'éprouve qu'une complète indifférence.

Sauf cette modification, sauf (juelques autres changements peu importants et quelques suppressions

dont on peut contester l'avantage, la comédie de Corneille, ainsi qu'il en convient lui-même, est plutôt une traduction qu'une imitation de celle d'Alarcon. Elle en reproduit, dans le détail le plus exact, presque toutes les scènes, et celle où le Menteur en se donnant, par un récit si pompeusement et si plaisamment exagéré, pourj'auteur d'une fête nocturne à laquelle il est tout à fait étranger, excite involontairement la colère d'un amant jaloux qui l'oblige à mettre l'épée à la main, et celle où, racontant à son valet d'un ton de confiance et d'abandon la mort d'un homme qu'il prétend avoir tué en duel, il est interrompu par l'arrivée de ce même homme, et la narration si soudainement improvisée, arrangée dans une forme si naturelle, si vraisemblable, par laquelle il fait croire à son père qu'il est secrètement marié, et les reproches pathétiques du vieillard lorsqu'il s'aperçoit de cette tromperie, et tant d'autres passages également remplis d'invention, de verve, de force comique. Remarquons que, dans ces diverses scènes, Alarcon n'a pas seulement sur son illustre imitateur l'avantage de la création originale : il lui est encore supérieur par l'exécution et par le style. A travers la*poésie forte et nerveuse de Corneille, on aperçoit trop souvent un certain embarras, on est frappé d'une incorrection obscure qui rappellent que la langue n'était pas complètement fixée à cette époque ; plusieurs traits de mauvais goût, quelques grossièretés même, mêlées à de plus heureuses inspirations, font sentir que si on approche du règne de Louis XIV, on \Vy est pourtant pas encore arrivé. Dans

Alarcon, au contraire, une urbanité constamment soutenue, une élégance que rien ne Tient déparer, révèlent un des écrivains les plus accomplis d'un des grands siècles littéraires de l'Espagne. Peut-être n'y at-il qu'un seul morceau un peu marquant où Corneille l'ait emporté dans cette lutte corps à corps contre le poète espagnol : c'est celui où il prête au père du Menteur l'accent d'une généreuse indignation. Bien que, dans le langage même qu'il lui fait tenir il serre de bien près son modèle dont il emprunte presque toutes les idées, la nature du sujet évoque ici, dans l'auteur des Horaces, une puissance tragique qui le met hors de pair.

Comprend-on qu'un pareil chef-d'œuvre ait complètement disparu de la scène espagnole et qu'à la fin du dernier siècle il fut même assez entièrement oublié pour qu'un poète obscur ait pu faire représenter, à Madrid, une détestable imitation de l'imitation de Corneille ?

' Une autre pièce àWldiVcon, Lesmurs oyitdes oreilles, offre quelque analogie avec la Vérité suspecte et, sans régaler, contient aussi de véritables beautés. L'idée sur laquelle elle roule avait déjà été traitée par Lope de Vega dans une comédie qu'Alarcon n'a imitée que d'assez loin et que d'ailleurs, il a surpassée. Un jeune homme riche, brillant, spirituel, mais qu'une incurable légèreté d'esprit et le triste talent du sarcasme poussent sans cesse à poursuivre de ses médisances ou même de ses calomnies les personnes qu'il aurait le plus de motifs de respecter et de ménager, finit par perdre à ce jeu périlleux, avec la fa-

veur de son prince, la main d'une femme qu'il recherchait en mariage et qui le préférait. Le caractère de ce personnage est admirablementtrace.il est impossible de peindre avec plus de grâce et de facilité un entraînement si commun dans le monde et souvent si dangereux par ses conséquences malgré l'indulgence qu'il inspire trop ordinairement à ceux dont il amuse l'oisive et curieuse malignité. Il y a bien là quelque rapport avec l'idée du Méchant de Gresset ; mais la conception du poète espagnol a tout à la fois plus de vérité et plus de gaîté.

Dans les Entramements d'un mensonge j dans Trompeur contre trompeur^ Alarcon, fidèle au but moral qu'il semble avoir eu presque constamment en vue, fait encore ressortir d'une manière fort piquante les difficultés inextricables où l'on se jette presque inévitablement lorsque, pour parer à un embarras momentané, on s'écarte de la route de la vérité et de la droiture.

L'Art de se faire des amis nous offre, au contraire, le spectacle d'un homme bienveillant et généreux jusqu'à l'abnégation la plus absolue qui, après de nombreuses traverses, trouve enfin, dans la faveur de son souverain et dans le dévouement reconnaissant de ceux qu'il a comblés de ses bienfaits, la récompense due à ses héroïques vertus. Pierre le justicier figure dans cette pièce, mais la perfection calme et idéale dont le poète l'a doué ôte à ce rôle la couleur profondément originale que lui ont donné la plupart des poètes dramatiques. L'Art de se faire des amis est, d'ailleurs, un des ouvrages les

mieux écrits et les mieux dialogues de son auteur. Nous m ettrons aussi au nombre do ses meilleures compositions l'Examen des maris qui, aujourd'hui encore, est assez habituellement attribué à Lope de Vega par une erreur contre laquelle Alarcon luimême avait pourtant réclamé. La pensée en est bizarre. Un père, laissant à sa fille une immense fortune qui doit appeler auprès d'elle la foule des prétendants, lui a recommandé par son testament de ne pas se marier a^ant d'y avoir mûrement réfléchi. Pieusement soumise au conseil paternel, elle établit, avec le concours d'un vieux et fidèle serviteur, une enquête régulière sur les nombreuses demandes qui ne tardent pas à lui arriver. Ce n'est pas que son cœur ne préfère un des concurrents, mais elle est bien décidée à ne l'accepter que si les informations qu'elle pourra recueillir justifient cette préférence. Cependant, lorsque des accusations malveillantes répand ues avec une rare habileté par une femme jalouse semblent ne plus lui laisser de doute sur l'indignité de l'homme à qui elle avait donné son estime, elle hésite, elle se trouble; en présence même d'une évidence apparente; elle ne peut se décider à l'exclure et à faire un autre choix. Nous pourrions nous dispenser d'ajouter que la vérité se faisantjour enfin à travers tous les artifices, la raison, le devoir et l'amour se trouvent à la fois satisfaits. Ce drame est parfaitement conduit, les ressorts en sont aussi ingénieux que bien combinés, les caractères divers des prétendants y sont développés et nuancés avec une finesse, une verve malicieuse qui jettent sur

tout l'ouvrage beaucoup de variété et d'agrément. Nous citerons particulièrement la scène où l'héroïne, lisant avec son confident les requêtes qui lui sont adressées, discute et compare la situation personnelle, les défauts, les qualités des solliciteurs. Nous ne connaissons rien de plus animé, de plus gai, de plus parfaitement naturel que ce dialogue, modèle accompli du ton qui convient à la vérit able comédie.»

Alarcon, si supérieur dans la comédie de Cape et d'épée^ dans la comédie de caractère surtout, où il a eu en Espagne si peu de rivaux, n'a pas aussi bien réussi, à beaucoup près, dans le drame tragique ou romanesque. Ce n'est pas qu'il n'y porte aussi de rares et précieuses qualités, du mouvement, des idées ingénieuses, des sentiments nobles et élevés, un style animé, véhément, poétique, mais l'extrême invraisemblance du sujet, la fausseté, souvent l'extravagance des conceptions, la multiplicité, la bizarrerie des incidents y choquent trop souvent la raison et, par une conséquence forcée, excluent tout intérêt réel. Le critique français qui, comme nous l'avons déjà dit, entreprit il y a quelques années une sorte d'apothéose d'Alarcon, a vanté outre mesure le Tisseraml de Ségovie oîi l'on voit un jeune homme d'un rang élevé, doué d'un grand courage et d'une âme généreuse, qu'un concours inoui de persécutions et d'infortunes réduit, pour sauver son existence et venger de mortelles injures, à embrasser la profession de voleur de grand chemin. Sans méconnaître le talent dont le poète a fait preuve dans

quelques parties de cette composition, il nous est impossible, même en faisant abstraction des règles de la morale, du bon sens et du goût, d'y trouver une justification suffisante de l'enthousiasme- paradoxal de notre compatriote. Quant aux ouvrages qu'Alarcon a tirés de l'histoire ancienne, il n'a pas échappé à la fatalité malheureuse qui fait délirer les Espagnols toutes les fois qu'ils s'aventurent sur ce terrain. Que dire d'un drame {le Châtiment de l'amitié), où Denys le Tyran, surpris la nuit lorsqu'il tente de s'introduire chez la fille d'un des principaux citoyens de SjTacuse, est forcé d'abdiquer pour sauver sa vie, mais où, en même temps, par respect pour le caractère roj'al, on récompense les complices de sa tentative et on punit celui qui l'a dénoncée ? Que dire d'un autre drame (le Maître des étoiles) où Lycurgue, retiré en Crète après avoir donné des lois à Sparte, se bat en duel, engage une intrigue amoureuse dans toutes les formes de la galanterie moderne, se marie et, surprenant ensuite la nuit, dans sa maison, le roi dont il est le ministre, se donne la mort à lui-même pour éluder la loi de l'honneur qui lui prescrit d'immoler un rival dans son souverain ? De grandes beautés de stj-le, des traits heureux, quelquefois des scènes charmantes perdues au milieu de ces absurdes inventions, ne suffisent pas pour les rendre supportables.

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