CHAPITRE XXVIII
REGNE DE PHILIPPE IV. — ETAT SOCIAL, POLITIQUE ET LITTÉPvAIRE DE L'ESPAGNE A CETTE EPOQUE. — CARACTÈRE DU THEATRE
Nous voici arrivés à l'époque la plus brillante de l'histoire du- théâtre espagnol, au règnû de Philippe IV.
Ce prince présente une physionomie toute particulière parmi les tristes et sombres descendants do Charles-Quint. Parvenu au trône très jeune encore, il y porta un vif désir de rendre son nom glorieux. Il se croyait appelé à arrêter la décadence de la monarchie, déjà si avancée, à lui rendre la force et la grandeur qu'elle avait eues pendant le siècle précédent. Il réussit un instant à faire partager à l'Espagne cette illusion généreuse, et durant quelques années, l'opinion publique ne lui contesta pas le titre de grand dont le zèle adulateur de son ministre Olivarez s'était empressé de le décorer.
Mais au point où les choses en étaient déjà venues il est permis de douter que le génie le plus éiier-
gique et le plus heureusement doue eût pu arrêter l'Espagne sur la pente fatale qu'elle descendait avec tant de rapidité. Philippe s'y monira tout à fait impuissant, et les quarante années qu'il passa sur le tr^ne virent compléter l'abaissement du grand empire fondé par les Ferdinand, les Charles-Quint, les Philippe II.
Ce n'est pas ici le lieu d'énumérer les guerres malheureuses et les traités non moins désastreux qui, à cette époque, détruisirent la puissance militaire de l'Espagne, épuisèrent toutes ses ressources, lui enlevèrent quelques-unes de ses possessions les plus importantes et firent passer à la France la suprématie politique. 11 suffira de faire remarquer que le nom de Philippe IV est resté comme accablé sous le souvenir de ces désastres préparés par les fautes de ses prédécesseurs, et que l'éclat même dont les lettres et les arts brillèrent sous son règne n'a pu le protéger dans l'histoire, si indulgente d'ordinaire pour les princes qui ont favorisé ces nobles travaux de l'esprit.
Cet éclat fut grand, pourtant, et Philippe IV put en revendiquer avec justice une glorieuse part. Ami des plaisirs et des distractions élégantes qui lui firent trop souvent oublier les préoccupations plus sérieuses du gouvernement, il donna à la cour, à la société un caractère qu'elles n'avaient pas eu avant lui. Loin de se renfermer dans la rigoureuse étiquette à latiuelle son père et son aïeul s'étaient si scrupuleusement soumis parce qu'elle n'imposait aucun sacrifice à leur triste et sévère humeur, le
ESSAI SUR LE ÏHÉATllE ESPAGNOL 311
nouveau monarque appela et accueillit dans son palais du Dueii Retlro tous les hommes distingués par leurs talents et par leur esprit. C'était là qu'il faisait travailler sous ses yeux, qu'il encourageait, qu'il comblait d'honneurs et de récompenses le grand peintre Velasquez, l'un des plus illustres maîtres de cette belle école espagnole qui vit fleurir à la fois les Murillo, les Zurbaran, les Espagnolet, les Alonso Cano. C'est dans ce même palais qu'on donna pendant plusieurs années de magnifiques fêtes dont les représentations dramatiques étaient le principal ornement.
Le goût de ces représentations était la passion dominante de Philippe IV. S'il faut en croire une tradition fort accréditée, il est l'auteur de quelques comédies encore existantes aujourd'hui. Ce qui parait certain, c'est qu'il réunissait parfois quelques auteurs comiques avec lesquels il se plaisait à improviser des scènes à la manière italienne.
Sous un pareil patronage, l'art dramatique prit bientôt un développement qui surpassa tout ce qu'on avait vu jusqu'alors. A Lope de Yega vieillissant, à Tirso de Molina voué désormais aux devoirs de la vie monacale, succéda toute une génération de jeunes poètes dont les encouragements du monarque ne créèrent sans doute pas les rares facultés, mais qui, dans un temps moins propice, eussent peut-être méconnu leur véritable vocation. A leur tête brillait Calderon, dont la gloire surpassa bientôt celle de Lope ; Augustin Moreto tenait après lui et bien près de lui le premier rang; Rojas, Solis, et d'autres en-
core, sans les égaler, marchaient dignement sur leurs traces.
Entre leurs mains, le drame espagnol conserva et compléta la forme que Lope et ses contemporains lui avaient donnée. Toute distinction entre la tragédie et la comédie avait disparu. Le drame nouveau, dans lequel elles s'étaient pour ainsi dire confondues et absorbées, régnait si exclusivement qu'il ne se présentait plus comme une insurrection contre les l'ègies de l'art, mais bien comme le produit d'un art particulier qui, différant sans doute de celui des anciens, n'en était pas moins soumis à des principes fixes et déterminés. On trouve, en effet, dans les compositions de Calderon et de la plupart de ses émules, au milieu même de leurs plus grandes hardiesses, une sorte de régularité artificielle tout à fait étrangère à l'improvisation désordonnée de Lope. On y trouve aussi dans lé langage quelque chose de plus élégant, une expression plus délicate et plus exquise due sans doute aux raffinements que le contact de la brillante cour de Philippe IV avait introduits dans les habitudes de la société.
Ces perfectionnements incontestables furent malheureusement mêlés de changements moins heureux. Le goût des métaphores alambiquées, des pensées extraordinaires jusqu'à l'extrarvagance, le gongorisme^ en un mot, faisait de déplorables progrès. Non seulement cette école ralliait sous sa bannière la tourbe entière des écrivains médiocres toujours disposés à chercher dans ce qui est étrange et bizarre l'apparence de l'oiiginalité et de l'énergie
dont la nature leur a refusé le don, mais les meilleurs esprits n'échappaient pas eux-mêmes à son influence. Trop souvent cette contagion défigurait leurs plus admirables chefs-d'œuvre. Le sentiment du vrai beau, l'amour du naturel s'affaiblissaient dans toutes les intelligences. Les beautés nobles et simples des poètes de l'âge précédent n'étaient déjà plus comprises, et Lope lui-même, ce hardi novateur, n'était plus considéré, par les présomptueux adeptes de la nouvelle école, que comme un esprit timide et commun. Cette manière de le juger n'était sans doute pas générale. Sa gloire n'avait pas encore subi l'éclipsé passagère qu'elle devait éprouver plus tard, mais déjà, vers la fin de sa vie, au milieu des applaudissements qu'on lui prodiguait encore, per- • çaient les sentiments hostiles d'un parti littéraire qui devait avant peu devenir dominant.
De tels symptômes annonçaient d'une manière pou équivoque que la décadence des lettres suivrait bientôt en Espagne celle de la politique et de l'art de la guerre ; c'étaient là de ces signes auxquels les observateurs éclairés ne se trompent pas. Mais avant d'arriver à ce terme fatal, on avait à parcourir encore une époque bien glorieuse pour l'art dramatique. Suivant une loi dont on retrouve souvent l'application dans l'histoire de l'esprit humain et qui tient à son imperfection nécessaire, le dernier terme du progrès devait coïncider avec les premiers développements des germes de décadence.