‹ Essai sur le théatre espagnolChapitre 48 sur 61 · CALDERON · texte numérisé non relu

CALDERON

Nous avons nommé Calderon comme l'houreux rival de Lope, comme le premier des poètes qui ont illustré le règne de Philippe IV.

D. Pedro Calderon de la Barca, était né, le V janvier 1601, d'une famille noble des environs de Burgos. Il mourut à Madrid, le 15 mai 1681. Comme Lope, il suivit d'abord la carrière des armes ; comme lui aussi, il entra plus tard dans l'Église sans qu'aucune de ces deux professions l'empêchât de se livrer à sa passion pour l'art dramatique.

Il existe encore un autre trait de ressemblance entre lui et son illustre devancie;\ Sa vocation s'était révélée à un âge extraordinairement précoce : à treize ans, il avait écrit un drame qui remplissait toutes les conditions exigées par le goût du temps.

Fort jeune encore et au milieu des expéditions militaires auxquelles il prit part succesivement en

Italie ot en Flandres, il avait déjà donné assez de preuves de son talent pour que Philippe IV, toujours préoccupé des moyens d'augmenter l'éclat de ses fêtes, crut devoir l'appeler auprès de lui et le charger d'3^ concourir par ses compositions théâtrales. Ce prince ne tarda pas à lui prouver sa satisfaction en le nommant chevalier de l'ordre de St-Jacques et en lui accordant une pension annuelle. Calderon ne quitta plus Madrid jusqu'à l'époque où les devoirs de l'état ecclésiastique qu'il avait embrassé à l'âge de cinquante ans passés l'obligèrent à s'établir pour quelque temps à Tolède où il avait obtenu un bénéfice. Bientôt, un emploi de chapelain d'honneur dans la chapelle roj'ale le rappela à la cour où on ne pouvait se passer de lui.

Dans le cours de sa longue carrière, Calderon a écrit cent vingt comédies, sans compter un nombre à peu près égal de ces petites pièces populaires connues en Espagne sous le nom de Saïnetès, sans compter aussi près de cent actes sacrmnentels , genre de composition fort à la mode alors parce qu'il entrait dans les habitudes religieuses du temps et aussi parce qu'il prêtait singulièrement aux métaphores, aux subtilités, aux allégories forcées qui caractérisaient le goût dominant.

Comparé à Lope de Vega, Carlderon n'égale ni l'étonnante force d'invention, ni la richesse et l'inépuisable facilité, ni la sensibilité exquise qui distinguent le père de la scène espagnole, mais il balance cette infériorité par des avantages qui, dans l'opinion publique, le mettent pour le moins sur la même ligne

que son rival, qui longtemps mêpie ont paru lui assurer une victoire incontestée.

Comme poète tragique, (car ses drames renferment souvent au degré le plus éminent les éléments de la tragédie) nul, parmi les Espagnols, n'a peint avec autant d'énergie les passions violentes et terribles, l'orgueil, la vengeance, le fanatisme, le sentiment do l'honneur outragé.

Dans ses comédies de cape et cl'épèe^ il excelle à nouer des intrigues compliquées, et en faire sortir avec plus ou moins de vraisemblance les situations les plus fortes et parfois les effets les plus comiques.

C'est bien vainement d'ailleurs qu'on chercherait dans le volumineux recueil de ses œuvres des comédies de caractère. Comme Lope, comme tous les anciens poètes espagnols il semble à peine avoir soupçonné ce côté principal de l'art dramatique.

Ses ouvrages, écrits rapidement sans doute, leur nombre seul sufHt pour l'attester, mais non pas improvisés comme ceux de Lope, s'en distinguent dans la forme par un arrangement mieux entendu du sujet, une versification plus habile, un style plus soutenu et, toutes les fois qu'il ne se laisse pas emporter aux extravagances du gongorisme, plus empreint encore de ce mélange exquis de naturel ingénieux, de grâce et de délicatesse qui concilie si merveilleusement avec la vérité du langage ordinaire le charme entraînant de la poésie.

Telles sont les hautes et brillantes qualités qui, après avoir donné à Calderon un si grand nom parmi ses contemporains, le lui ont, par un bonheur bien

rare, conservé jusqu'à présent dans tout son éclat sans un seul instant d'interruption. A l'époque où l'influence exagérée de l'école française étouffait, à Madrid, l'ancienne gloire du théâtre espagnol et faisait presque oublier Lope, Calderon fut, il est vrai, méconnu un moment comme poète tragique, peutêtre même reste-t-il encore chez les Espagnols quelques traces de cette grande injustice, mais on n'a jamais cessé d'admirer celles de ses compositions qui, par leur nature, appartiennent plus spécialement à l'autre branche de l'art dramatique. Depuis le commencement de ce siècle, il est devenu, dans un pays bien éloigné et bien différent de l'Espagne, l'objet d'un enthousiasme plus vif, peut-être que celui qu'il a jamais inspiré à ses compatriotes. L'exaltation allemande s'est emparée de lui comme elle s'était déjà emparée de Shakespeare, elle a en quelque sorte élevé sa statue à côté de celle du grand poète anglais, elle les a proclamés les dieux de la tragédie et leur a voué ce culte passionné que les imaginations rêveuses des contrées septentrionales prodiguent avec tant d'abandon à ceux qui ont su les captiver. Ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que ces hommages rendus à un grand génie étranger no reposent pas chez les allemands sur une appréciation bien exacte et bien complète de son mérite réel (1). Sans doute, ce peuple si sensible à tout ce qui est noble et élevé conçoit

(1) Ceci était écrit avant 1840. A cette époque, les généreuses illusions de madame de Staël sur le caractère de nos voisins d'outre-Rliin subsistaient encore en France dans beaucoup d'esprits, malgré les souvenirs de 1815,

instinctivement ce qu'il y a de protondément tragique dans Calderon, il est frappe de ses grands traits, de ses coups de théâtre souvent sublimes, mais il est trop peu familiarise avec l'idiome castillan, avec les idées, les habitudes, les préjugés même de l'Espagne et surtout de l'ancienne Espagne, pour comprendre complètement les chefs-d'œuvre du poète favori de Philippe IV. Il en résulte que, dans ses efforts pour justifier l'admiration qu'il lui porte moitié par instinct, moitié par une sorte de convention, non content de glorifier ses puissantes et incontestables facultés, il lui attribue des qualités, des sentiments imaginaires plus conformes k l'esprit germanique qu'à l'esprit espagnol. C'est ainsi que les critiques allemands, forçant le sens et exagérant la portée de quelques drames de Calderon auxquels ils attachent peut-être une valeur supérieure à leur mérite réel, se sont étudiés à y chercher des trésors de mysticisme, de profondeur allégorique et de mélancolie sentimentale, toutes sensations à peu près inconnues en Espagne et en général dans les pays du midi où la nature physique a trop de puissance et de charmes pour que l'homme, continuellement en rapport avec (,'lle et doucement flatté dans ses sens et dans son imagination, pense habituellement à se réfugier dans le monde idéal de la rêverie métaphysique.

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