CALDER0:N. — L ALCALDE DE ZALAMEA
Nous n'en finirions pas si nous voulions seulement indiquer tous ceux des drames de Calderon dont les exigences de l'honneur forment le sujet et le nœud. Les combinaisons qu'il y rattache, toujours ingénieuses, sont quelquefois bizarres et forcées, mais souvent elles produisent de grands et nobles effets. Une de ces comédies, les Cheveux lianes clans la lettre, rappelle, avec un dénouement moins tragique, la grande situation du Cid, un fils forcé de sacrifier toutes les espérances d'un amour partagé pour venger l'honneur de son père. Telles sont, dans cette composition remarquable, la beauté des sentiments, la perfection du style et le charme des détails que, dépourvue des souvenirs historiques et de l'appareil chevaleresque qui donnent tant d'éclat à l'ouvrage de Guilen de Castro, elle ne se lit guère avec moins de plaisir.
Nous nous hâtons d'arriver à un des chefs-d'œuvre de Calderon, à l'AlcaUle de Zalamea. Le sujet en est, dit-on, historique, mais, pour l'adopter à la scène, il aura fallu sans doute modifier beaucoup les faits.
L'honneur, avec les rigoureux, les terribles devoirs qu'il impose, en a encore fourni la matière, mais il y est présenté sous un aspect tout nouveau et assez étranger aux habitudes de la scène espagnole, à la nature même du génie de Calderon, si aristocratique dans la plupart de ses conceptions. Ici, l'intérêt ne porte pas sur un guerrier illustre, sur un brillant chevalier ; il ne s'agit plus de ces susceptibilités exquises, délicates, promptes à se révolter à la moindre atteinte souvent imaginaire. Le héros est un homme simple et droit, un roturier plein de sens et de prudence, d'un courage ferme et contenu, en qui l'honneur n'est autre chose que le sentiment de la dignité humaine et qui ne se décide à venger la plus mortelle injure qu'après avoir perdu tout espoir d'en obtenir réparation. L'offenseur, au contraire, est un jeune gentilhomme, un militaire aveuglé par les orgueilleux préjugés de sa naissance et de sa profession, et qui, dédaignant trop profondément d'obscurs roturiers pour les croire capables de ressentir bien vivement un affront, se permet envers eux, presque sans scrupule, des violences dont il ne soupçonne pas même les conséquences - terribles. Cette combinaison, déjà essayée avec succès par Lope de Vega qui, dans sa célèbre comédie le Roi est le 7neilleur Alcalde, en avait rattaché lo
36t ESSAI SUR LE THÉÂTRE ESPAGNOL
développement à un fait emprunté aux annales un peu fantastiques du moyen âge, est bien autrement approfondie dans le drame de Calderon,dont l'action appartient à une époque plus récente et vraiment historique, au règne de Philippe IL
Le moment choisi par le poète est celui où ce prince, après l'extinction de la famille roj'ale de Portugal, fit occuper militairement ce pays pour y établir sa domination. Un corps de troupes commandé par D. Lope de Figueroa marche sur Lisbonne et traverse l'Estremadure espagnole. Une partie de cette division prend pour quelques jours ses cantonnements dans le bourg de Zalamea. Les officiers et les soldats sont logés chez les paysans. 11 y a là une peinture vive, franche, animée de la vie et des habitudes militaires. C'est un tableau complet, aucun détail n'est omis, quelque minutieux qu'il puisse paraître, et cependant, le poète ne tombe pas dans la basse trivialité. Remarquons, en passant, que tout son talent n'eût pas suffi, peut-être, pour éviter cet écueil s'il n'eût eu le bonheur d'écrire dans un de ces idiomes privilégiés où il est constamment permis d'être naturel et simple sans être ignoble, parce que les expressions les plus familières y sont aussi celles de la langue poétique.
On retrouve toute la puissante originalité de Calderon dans. la manière dont il a conçu le rôle de D. Lope de Figueroa. Il avait à peindre un personnage historique. D. Lope était un des plus illustres chefs de ces bandes d'infanterie qui, au xvi^ siècle, portèrent si haut la gloire des armes espagnoles. Noua
ignorons si les traits que lui a prêtés Calderon ont été puisés dans la tradition, mais il nous le montre si vivant,' si animé qu'on ne peut se décider à y voir une fiction poétique. L'afïection et la crainte que D. Lope inspire tout à la fois à ses soldats, son inflexible attachement à la discipline, les préjugés militaires qui se mêlent en lui à tant de droiture, de générosité et de bonté, sa politesse noble et courtoise ~qui domine, sans pouvoir les contenir tout à fait, les mouvements de brusque impatience auxquels le livrent ses infirmités, c'est bien là l'idéal du vieux guerrier.
En face de cette énergique physionomie, Calderon a placé une autre figure non moins remarquable et qu'il n'a pas dessinée avec moins de vigueur. Pedro Crespo, l'hôte de D. Lope, est un riche paysan ferme, prudent, rusé, en qui un profond sentiment d'indépendance et d'honneur se cache sous les dehors d'une déférence respectueuse jusqu'à l'humilité pour ceux que leur rang social élève au-dessus de lui, mais qui, on s'en aperçoit dès le premier moment, ne permettrait pas qu'on prît trop au sérieux cette humilité et qu'on voulût en abuser. Il rappelle à certains égards le vieux Tello de Ménésès de Lope de Vega.
A peine ces deux hommes, en apparence si difiérents, se trouvent-ils en présence qu'ils se sentent attirés l'un vers l'autre par une sorte de sympathie. C'est qu'en effet, leur nature est au fond la même malgré l'extrême inégalité de leurs positions et la diversité qui en résulte dans leur attitude. Rien de plus attachant, de plus vrai, de plus fortement co-
mique que les nombreuses scènes où ils figurent ensemble. Attentif à remplir généreusement les devoirs de l'hospitalité, Crespo reçoit avec une respectueuse réserve les témoignages de cordialité et de bienveillance que lui prodigue D. Lope, mais lorsque le vieux soldat, tourmenté par un accès de goutte ou échauffé par quelque contrariété, se laisse emporter à une vive explosion de brusquerie, il lui fait comprendre bien vite qu'il est peu disposé à se laisser traiter de la sorte. Son langage s'empreint alors d'une rude familiarité, d'une naïveté sournoise qui ont bientôt calmé D. Lope, et chacun de ces démêlés se termine par une explication franche et amicale. Toutes ces scènes, dont il serait impossible de conserver le charme dans une traduction, sont du plus grand effet, et en les lisant, on oublie complètement que peutêtre elles occupent trop de place dans un drame où elles ne se lient à l'action que d'une manière assez indirecte, comme moyen d'en faire connaître le héros principal.
Crespo est père d'une jeune fille remarquable pour sa beauté. A l'arrivée des soldats, il a pris la précaution prudente de la reléguer dans un appartement écarte, mais un des jeunes officiers placés sous les ordres de D. Lope, le capitaine, D. Alvaro de Atayde, a entendu vanter les charmes d'Isabelle, il est parvenu à l'apercevoir, et se persuadant avec la confiance naturelle à son âge et à sa profession qu'une villageoise ne peut manquer d'accueillir les hommages d'un homme tel que lui, il s'est empressé de les lui offrir. Le peu de succès de sa première ten-
tative ue le décourage pas; tout au contraire, sa vanité blessée donne presque le caractère de la passion à ce qui n'était d'abord qu'un simple caprice. Ses efforts pour pénétrer auprès d'Isabelle, une sérénade qu'il lui donne, éveillent les inquiétudes de Crespo et de son fils. De vives explications et même des voies de fait ont déjà eu lieu ; les paysans prennent parti pour Crespo, les soldats pour leur capitaine, et D. Lope se voit forcé d'intervenir. Les remerciements que Crespo lui fait à ce sujet et la manière dont il y répond sont tout à fait caractéristiques.
CRESPO
« Je vous rends mille grâces, Monseigneur, pour » m'avoir ôté ainsi l'occasion de me perdre.
D. LOPE
» Expliquez-moi comment vous vous seriez » perdu?
CRESPO
» En donnant la mort à qui m'eût fait le moindre » aSront.
D. LOPE
» Vive Dieu ! savez-vous bien qu'il est capi- » taine ?
CRESPO
» Vive Dieu! je le .sais, mais fût-il général, au moy> ment même où il aurait blessé mon honneur, je » l'aurais tué.
D. LOPE
» Je jure le ciel <iuo je ferais pendre quiconque » serait assez hardi pour toucher le moindre de mes » soldats.
3o8 ESSAI SUR LE THÉ.\TRB ESPAGNOL
CRESPO
» Et moi, je jure le ciel que je pendrais celui qui » se permettrait envers moi le plus léger outrage.
D. LOPE
» Mais ignorez-vous que votre condition vous » oblige à supporter ces charges?
CRESPO
» Dans ma fortune oui, mais non pas dans mon » honneur. On doit au roi vie et fortune, maisl'hon- » neur est le patrimoine de l'âme, et l'âme n'appar- » tient qu'à Dieu.
D. LOFE
» Vive Dieu ! je crois que vous avez raison !
CRESPO
» Vive Dieu! j'en suis bien sûr. »
D. Lope, craignant que l'irritation des esprits ne finisse par causer quelque malheur, se décide à hâter le départ des troupes. Les ordres sont aussitôt donnés pour qu'elles continuent immédiatement leur marche. Il prend lui-même congé de son hôte avec la courtoisie la plus gracieuse. A Isabelle il laisse en souvenir une croix en diamant. Il consent à emmener avec lui et à prendre sous sa protection son jeune frère qui désire embrasser la profession des armes.
Déjà, les soldats sont partis. Isabelle, sortant de l'espèce de prison où son père l'avait reléguée par prudence, vient devant la porte de sa maison respirer la fraîcheur du soir. Elle ne soupçonne pas le danger qui la menace. Le capitaine D. Alvaro, plus irrité que découragé par tous les obstacles que sa
folle passion a successivement rencontrés, s'est promis de la satisfaire à tout prix. A l'entrée de la nuit, il revient secrètement à Zalamea avec quelques soldats, il surprend Isabelle et l'entraîne dans un bois voisin. Crespo qui, aux cris de sa fille, s'est empressé de prendre une épée et d'accourir, essaie vainement de la délivrer : les complices de D. Alvaro le désarment et, pour l'empêcher d'aller chercher du secours, l'attachent à un arbre où il s'épuise en vains efforts pour se dégager. Son fils, qui se préparait déjà à aller rejoindre D. Lope, averti trop tard, se met aussi à la poursuite des ravisseurs ; mais lorsqu'à l'aube du jour il parvient enfin à les atteindre il n'est plus temps de sauver l'honneur de la malheureuse Isabelle, il ne peut plus penser qu'à la venger. Tandis qu'il se précipite avec fureur sur D. Alvaro qui tombe bientôt percé d'un coup d'épée, Isabelle éperdue s'échappe des "bras de son coupable amant. Dans la honte qui l'accable, elle ne sait où diriger ses pas. Le hasard la conduit au lieu même où son père est enchaîné depuis la veille. La situation ainsi amenée par Calderon est sans doute neuve et hardie, tellement hardie que nous ne savons s'il était possible d'en surmonter toutes les difilcultés et de prêter à cette jeune fille, prosternée en larmes aux pieds du vieux Crespo, un langage qui ne blessât pas plus ou moins les convenances. En tout cas, la condition première d'un tel langage devait être une extrême simplicité. Calderon ne l'a pas compris. Rien de plus prolixe et de moins naturel que le récit qu'Isabelle fait à son père ; la métaphore et l'antithèse y abon-
dent ; elle se perd en déclamations sentimentales contre la grossièreté du sentiment qui peut consentir à devoir à la violence le prix dû seulement à l'amour partagé. Tout cela, bien qu'exprimé en beaux vers, est certainement fort ridicule dans un tel moment, mais on retrouve Calderon dans la réponse de Crespo. En présence d'une infortune désormais irréparable, le noble vieillard, dont la colère s'exprimait avec tant de violence tant qu'il conservait encore quelqu'espoir, a retrouvé tout son calme. C'est lui qui console sa fille. « Lève-toi, mon Isa- » belle, lève-toi,» lui dit-il. «Si le ciel ne nous avait » pas destinés à éprouver de grandes douleurs, » pourquoi nous aurait-il donné la force de souffrir? » C'est dans de telles occasions que nous devons » user de notre courage. Hâtons-nous de regagner » notre maison. Pensons à ton frère. En s'attaquant » au capitaine, il s'est exposé à un grand danger. Il » faut l'en tirer, il faut d'abord savoir ce qu'il est » devenu. Quant au capitaine, si la nécessité de faire » soigner sa blessure l'a ramené dans le village, il » eût mieux valu pour lui qu'il mourût sur-le-
» champ »
En ce moment, le greffier de Zalamea vient annoncer à Crespo que les paysans l'ont élu la veille pour leur alcalde. Il le félicite de ce que son entrée en fonctions va être signalée par deux événements remarquables : le roi arrive ce jour même à Zalamea et des soldats ont ramené secrètement le capitaine L. Alvaro blessé, on ne dit pas comment ; le greffier fait remarquer avec une certaine satisfaction
que cela pourra donner lieu à un grand procès. Crespo ne perd pas un moment pour mettre à profit l'occasion qui s'offre à lui. Accompagné de quelques paysans, il arrête lui-même le capitaine qui, moins gravement atteint qu'on ne le supposait d'abord et comprenant le danger de sa position, se disposait à partir après avoir fait mettre un premier appareil sur sa blessure. D. Alvaro s'écrie que la justice ordinaire n'a rien à voir avec un officier. Crespo l'engage à se calmer et donne ordre à tous les assistants de se retirer, voulant, dit-il, avoir seul à seul une explication importante avec le capitaine. Il y a ici une scène admirable.
CRESPO
« Maintenant que j'ai fait usage de mon autorité » pour vous forcer à m'entendre, je la mets de côté » avec cette baguette qui en est le signe, et e'est » d'homme à homme que je vous dirai mes chagrins. » Nous sommes seuls, parlons clairement et avec » calme. Je veux imposer silence à tous les senti- » ments qui s'agitent dans mon cœur. Je suis un » homme de bien, D. Alvaro. Si ma naissance laisse » quelque chose à désirer, ce n'est pas ma faute et » Dieu sait que, si cela eût dépendu de moi, il n'y » manquerait rien. J'ai toujours vécu de manière » à me faire respecter de mes égaux, et les habitants » de ce village viennent de me prouver leur estime. » Le bien que je possède est assez considérable pour » que, grâce à Dieu, je sois le plus riche laboureur » de ce canton. Ma (ille a été élevée dans la modestie » et la vertu : elle avait, hélas ! une si digne mère !
372 ESSAI sua le théâtre espagnol
» Pour vous prouver que je vous dis la vérité, il » suffira d'ajouter que riches et habitant une pe- » tite ville où l'on ne s'occupe comme d'ordinaire » qu'à répéter le mal qu'on sait et celui qu'on ne » sait pas, personne cependant ne tient sur nous de » mauvais propos. Quant à la beauté de ma fllle, » je m'en rapporte à vous, vos emportements n'en » portent que trop témoignage ; c'est de là que vient » tout mon malheur, ce malheur si grand que, si je » pouvais l'ensevelir dans l'oubli, je consentirais à » le souffrir en silence et je ne vous en parlerais » pas. Malheureusement, c'est impossible; il ne peut » rester secret. Il faut donc y trouver un remède. » J'ai beau chercher, je n'en vois qu'un qui me » convienne à moi et qui, pour vous, ne soit pas » fâcheux. Je vais vous le dire. Prenez tout ce que » je possède, sans que je me réserve un seul mara- » vedi pour moi et pour mon flls. Nous demanderons » l'aumône s'il le faut, et si cela ne suffit pas encore, » faites-nous vendre l'un et l'autre comme esclaves » pour augmenter la dot que je vous offre avec ma » fllle. A ce prix rendez-nous l'honneur que vous lui » avez ôté. Vous n'avez pas à craindre de dégrader » par là votre race, car ce que vos enfants per- » draient à être mes petits-fils, ils le regagneraient » à être issus de votre sang. En Castille, dit le pro- » verbe, c'est le cheval qui porte la selle. Je vous en » supplie à genoux, par mes cheveux blancs, par les » pleurs que vous voyez couler de mes yeux. Pensez » que ce que je vous demande comme une faveur, » c'est mon honneur que vous m'avez ravi, pensez
ESSAI SLR LE TIIÉATUE ESPAGNOL 373
» que je puis de mes mains en obtenir la réparation, » que si je ne le fais pas, c'est que j'aime mieux » vous la devoir à vous-même.
D. ALVARO
» La patience m'échappe. Vieillard insensé, ren- » dez-moi grâce de la vie que je veux bien vous » laisser après ce que vous m'avez fait, vous et votre » fils. C'est à la beauté d'Isabelle que vous en êtes » redevable. Si c'est par les armes que vous préten- » dez vous venger, j'ai peu à craindre. Si c'est par » voie de justice, vous n'avez pas juridiction sur moi. c R E s P 0.
» Ainsi donc mes larmes ne vous touchent pas.
D. ALVARO
» Larmes de vieillard, d'enfant et de femme si- » gnifient peu de chose.
CRESPO
» Vous vous refusez à toute réparation ?
D. ALVARO
» Ne devriez-vous pas vous tenir trop heureux de » conserver la vie ?
CRESPO
» Pensez-y bien, c'est à genoux que je vous rede- » mande mon honneur.
D. ALVARO
» Quel ennui !
» Pensez quejesuis aujourd'hui alcalde deZalamea.
» 11 ne vous appartient pas de méjuger, le conseil » de guerre m'enverra chercher.
CRESPO
» C'est votre résolution dernière ?
D. ALVARO
» Oui, mille fois oui, insupportable vieillard.
CRESPO
» Il n'y a pas de remède ?
D. ALVARO
» Le silence est le seul qui vous reste.
CRESPO (se relevant et reprenant sa baguette).
» Eh bien ! je jure le ciel que je serai vengé. Holà ! » {aux payscms qui accourent) arrêtez sur-le-champ » le capitaine.
D. ALVARO
» Vous perdez l'esprit. Cela ne se fait pas avec un » homme comme moi, qui suis au service du roi.
CRESPO
» C'est ce que nous verrons. Vous ne sortirez d'ici » que mort ou prisonnier.
D. ALVARO
» Savez-vous que je suis un capitaine eu activité ?
CRESPO
» Croyez-vous que je sois un alcalde endormi? » Rendez-vous, sans plus de délai.
D. ALVARO
» Il faut bien céder à la force. Je me plaindrai au » roi de cet affront.
CRESPO
» Il en est un autre dont je lui porterai plainte » également. Heureusement, il n'est pas loin d'ici, il » nous entendra l'un et l'autre. Remettez cette » épée.
D. ALVARO
» Il n'y a pas de raison
CRESPO
» Comment ? n'êtes-vous pas prisonnier ?
D. ALVARO
» Traitez avec respect
CRESPO
» Cela va de soi-même. {Aux paysci'iis .) Conduisez-le » avec respect à la prison commune, niettez-lui, avec » respect, les fers aux pieds et aux mains, empêchez » le plus respectueusement du monde qu'il ne parle » à ses soldats pour qu'on puisse les interroger tous » séparément, et maintenant, capitaine, soit dit en- » tre nous deux, si j'y trouve matière, tenez pour » certain que, sans manquer à tout le respect que je » vous dois, je vous ferai pendre. »
Pour bien apprécier l'effet de cette scène si originale, il faut que ceux qui la liront dans cette faible traduction tiennent compte de tout ce que doit y ajouter de piquant l'expression tout à la fois familière, noble et énergique du texte espagnol. Encore une fois, ce sont de ces beautés qui ne peuvent être transportées que bien incomplètement dans notre langue.
Crespo n'a plus qu'une pensée, c'est de terminer rapidement le procès du capitaine. Il interroge les soldats arrêtés avec lui et obtient leurs aveux en les menaçant delà torture ; il force la malheureuse Isabelle, qui voudrait ensevelir sa honte dans le silence, à déposer elle-même contre son ravisseur; il fait arrêter son fils, prévenu du crime d'avoir tiré l'épée
contre son supérieur militaire, et comme on s'étonne de cette rigueur, « je n'aurais pas hésité, » répond-il, « à traiter de même mon propre père si la » loi l'avait exigé. » Puis il ajoute à demi voix, avec cette finesse sournoise qui est un des traits de son caractère : « on croit que je fais un miracle de jus- » tice et d'impartialité, et un ne s'aperçoit pas que » c'est la seule manière de lui sauver la vie. »
Un soldat échappé aux poursuites de Crespo est allé porter à D. Lope de Figueroa la nouvelle de ce qui se passe à Zalamea. Le vieux général ne voit dans l'arrestation d'un de ses officiers qu'une atteinte portée aux privilèges et à l'honneur militaires. Sa tête s'échaufife, il accourt, et ne soupçonnant pas le rôle que joue dans cette affiiire son ami Crespo, c'est chez lui qu'il vient descendre. Il faut les entendre s'expliquer.
CRESPO
« Veuillez me dire. Monseigneur, ce qui vous ra- » mène. Vous paraissez grandement affecté.
D. LOPE
» C'est que je viens d'apprendre l'acte le plus impu- » dent, la plus incroyable folie qu'il soit possible d'i- » maginer. Un soldat que j"ai rencontré sur la route » m'a dit... j'étouffe de colère
CRESPO
» Continuez.
D.^OPE
» Il m'a dit qu'un misérable alcalde a fait arrêter » le capitaine... je crois que jamais je n'ai ressenti si » péniblement les douleurs de la goutte que daus ce
» moment où elle m'a empêché d'arriver aussi vite » que je l'aurais voulu pour châtier ce manant. Vive » Dieu! je le ferai mourir sous les coups de bâton. G a E s P 0.
» Je crains bien qu'en revenant vous n'ayez perdu » votre peine et qu'il ne veuille pas les recevoir,
D. LOPE
» Je me passerai de sa permission.
CRESPO
» Cela ira mal. On vous a mal conseillé, c'est moi » qui vous le dis. Savez-vous pour quel motif il a » fait arrêter le capitaine ?
D. LOPE
» Non, mais quel que soit ce motif, c'était à moi » qu'il fallait demander justice. J'aurais très bien su, » s'il l'avait fallu, lui faire couper le cou.
?> Vous ne savez pas apparemment, Monseigneur, » quelles sont les attributions d'unalcalde ordinaire?
D. LOPE
» Peut-il après tout, être autre chose qu'un ma- » nant?
CRESPO
» Un manant qui, s'il s'est rais dans la tête de .> faire étrangler le capitaine, en viendra à ses fins.
D. LOPE
» Non, par Dieu, il n'en viendra pas à ses fins, et » si vous êtes curieu-X. d'en voir la preuve, dites-moi » où il habite.
CRESPO
» Bien près d'ici.
D. LOPE
» Dîtes-moi donc qui est cet alcalde.
CRESPO
» Moi.
D. LOPE
» Vive Dieu ! je suis tenté de le croii e.
CRESPO
» Tenez-le pour certain.
D. LOPE
» Eh bien, Crespo, ce que j'ai dit est dit.
CRESPO
» Eh bien, D. Lope, ce que j'ai fait est fait.
D. LOPE
» Je suis venu cherclier le prisonnier et (aire bonne » justice de ce qui s'est passé.
CRESPO
» Je le garde en prison ici. pour un fait qui s'est » passé ici.
D. LOPE
» Savez-vous qu'il est au service du roi et que je » suis son juge?
CRESPO
» Savez-vous qu'il m'a enlevé ma fille ?
D. LOPE
> Savez-vous que c'est à moi qu'il appartient de * juger cette affaire?
CRESPO
» Savez-vous qu'il a eu l'audace de me ravir l'hon- » neur?
D. LOPE
» Savez-vous combien l'emploi que j'exerce m'é- » lève au-dessus de vous?
» Savez-vous que je lui ai offert la paix et qu'il ne » la veut pas ?
D. LOPE
» Vous empiétez sur une autre juridiction.
CRESPO
» Il a empiété sur mon honneur qui n'est pas sou- » rais à la sienne.
D. LOPE
» Je m'engage à vous donner satisfaction.
CRESPO
» Je n'ai jamais demandé à un autre ce que je » pouvais me procurer moi-même.
D. LOPE
» Enfin je suis décidé, j'emmènerai le prisonnier.
CRESP-O.
» Je lui ai déjà fait son procès.
D. LOPE
» Je vais le chercher à la prison.
CRESPO
» Je ne vous empêche pas d'y aller, seulement je » vous avertis qu'il y a ordre de tirer sur le premier » qui approchera.
D. LOPE
» Oh ! je ne crains pas les balles. Mais en cette » occasion il ne faut rien mettre au hasard. Holà! » soldat, va dire à toutes les compagnies qui sont lo- » gées dans les environs de se rendre ici en bataille, » fusil chargé et mèche allumée.