LE SOLDAT
» C'est inutile, les voici qui arrivent déjà de tous » côtés.
380 ESSAI Sun LE THÉAT.IE ESPAGNOL
D. LOPE
» Nous verrons biôn si on me rendra le prisonnier.
C R E s P 0 (enirant dans sa maison).
» Je vais y mettre bon ordre.
D. Lopi-:.
» S(ddats, voici la prison oîi est le capitaine. Si on » ne le rend pas, mettez-y le feu à l'instant, et bru- » lez tout le village s'il veut se défendre. »
Au moment où les soldats et les paysans rassemblés par Crespo vont en venir aux mains, on annonce l'arrivée du roi, attendu, comme nous l'avons dit, depuis le matin.
Le roi s'étonne dé tout ce tumulte, il en demande la cause. D. Lope lui répond qu'il ne faut l'imputer qu'à l'incroj'able audace d'un alcalde de village qui a fait arrêter un capitaine et qui ne veut f>as le rendre.
LE ROI
« Et quel est cet alcalde ?
CRESPO
» Moi, Sire.
» Comment excusez-vous votre conduite ?
CRESPO
» Par le procès qui a été dressé et qui prouve le » ftiit d'un délit digne de mort. Il s'agit d'une jeune » fille enlevée de force, déshonorée dans un lieu » inhabité, et que le coupable a refusé d'épouser » lorsque son père est allé l'en supplier.
D. LOPE
» Sire, celui qui vous parle est tout à la fois l'al- » calde et le père.
CRESPO
» Il n'importe. Si un êtrang-or était venu me de- » mander justice, n'aurais-je pas dû la lui faire? Et » pourquoi ne me serait-il pas permis d'accorder à » ma fille ce que je ne refuserais pas à d'autres?... » Jetez les yeux sur les pièces du procès, voyez, exa- » minez si j'ai commis quelque prévarication, si j'ai » séduit quelque témoin, si j'ai ajouté quelque chose » aux dépositions. Si l'on peut rien prouver de sem- > blable, j'ai mérité la mort.
LE ROI
» Tout me paraît en règle, mais vous n'avez pas » l'autorité nécessaire pour rendre la sentence exé- » cutoire, cela regarde un autre tribunal, ren- » voyez-y l'accusé.
CRESPO
» Cela me serait difficile, Sire. Comme il n'existe » à Zalamea qu'un degré de juridiction, les arrêts y » sont immédiatement exécutés. C'est ce qui vient » d'avoir lieu pour celui-ci.
» Que dites-vous ?
CRESPO
» Si vous n'en croyez pas mes paroles, tournez les » yeux de ce côté, voilà le capitaine. »
Une porte s'ouvre, et on aperçoit le cadavre de D. Alvaro assis dans un fauteuil où il vient de subi r le supplice du garrote, c'est-à-dire de l'étranglement.
LE ROI
» Comment avez-vous eu cette audace?
CRESPO
» Votre Majesté n'a-t-elle pas dit que le procès » était régulièrement fait ?
LE ROI
» Le tribunal compétent n'était-il pas là pour y » donner suite?
CRESPO
» Sire, toute votre justice n'est qu'un seul corps » avec plusieurs mains. Qu'importe, lorsqu'un homme y> doit être frappé par elle, qu'il le soit par une de » ces mains au lieu de l'être par l'autre? Qu'importe » une erreur dans la forme lorsqu'on a raison au » fond?
LE ROI
» Mais le capitaine était gentilhomme, pourquoi » ne l'avoir pas fait décapiter?
» Les gentilshommes de ce pays se conduisent de » telle sorte que le bourreau n'a jamais eu occasion » d'apprendre à couper les têtes
LE ROL
» D. Lope, la chose est faite, le capitaine méritait » la mort, on ne peut le nier, il n'y a donc à blâmer » que la forme, et cela importe peu. Faites partir » à l'instant même les troupes, il faut qu'elles
» arrivent promptement en Portugal Pour voua,
» je vous crée alcalde perpétuel de Zalamea...
D. LOPE
» Rendez grâce au ciel de ce que sa Majesté est » arrivée si à propos.
CRESPO
» Quand elle ne serait pas arrivée, tout était déjà » fini.
D. LOPE
» N'eût-il pas mieux valu venir me trouver, me » remettre le prisonnier et chercher avec moi les » moyens de sauver Thonneur de votre fille?
CRESPO
» Ma fille entrera dans un couvent, elle y trouvera » un époux qui ne s'inquiète pas de la qualité.
D. LOPE
» Rendez-moi les autres prisonniers.
» Les voici.
D. LOPE
» Je ne vois pas votre fils. C'est un de mes soldats, » il ne doit pas rester en prison.
CRESPO
» Je veux le punir, Monseigneur, pour avoir eu l'au- » dace de blesser son capitaine. Il avait, il est vrai, » à venger son honneur, mais il devait s'y prendre » autrement.
D. LOPE
» Il suffit, Crespo, faites-le venir. »