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CHAPITRE III

ETAT POLITIQUE, SOCIAL ET LITTERAIRE DE L'ESPAGNE DU TEMPS DE LOPE DE YEGA

AiTêtons-noiis ici pour constater ce qu'était l'Espagne au moment où, suivant l'énergique expression de Cej^'vantes, Lope de Vega vint asservir le théâtre, c'est-à-dire, dans les dernières années du xvi'' siècle et au commencement du xvII^ Nous serons plus en mesure d'apprécier les œuvres de ce grand poète lorsqu'un examen rapide nous aura initiés à l'état politique et social de la génération pour laquelle il travaillait, au mouvement moral et littéraire qui agitait alors les esprits.

L'Espagne tenait encore, à cette époque, le premier rang parmi les puissances. Déjà, cependant, à la fin du règne de Philippe II, l'heure de son abaissement approchait, et on en apercevait les premiers symptômes dans l'épuisement où l'avaient jetée les gigantesques entreprises de ce monarque. Il venait de réunir à ses vastes états le Portugal alors si puis-

saiit, il avait tenté, non sans quelque apparence de réussite, la conquête de la France et celle de l'Angleterre, mais, tandis qu'il prodiguait inutilement dans ces tentatives ses forces et ses trésors, les Pays-Bas, poussés à bout par les persécutions religieuses, se dérobaient à son autorité, et le succès de leur résistance dans une lutte, en apparence si inégale, annonçait à l'Europe l'affaiblissement de la puissante monarchie de Charles-Quint.

L'imposante politique de Philippe II, les grands souvenirs qui s'attachaient aux commencements de son règne, faisaient encore illusion sur cet affaiblissement; mais bientôt après, sous son débile successeur, le mal s'aggravait et devenait plus évident. Philippe III, en reconnaissant, par une trêve, l'indépendance des provinces unies et en expulsant de ses états, dans le cours de la même année, les restes encore nombreux de l'active et industrieuse population maure, proclamait et accélérait tout à la fois la décadence de son pays.

Ce changement n'était pourtant pas aussi sensible, aux yeux des contemporains, qu'il nous le paraît aujourd'hui, lorsque nous examinons de sang-froid et avec la connaissance des événements subséquents les éléments d'une telle situation : les grands empires vivent quelque temps encore sur le souvenir de leur puissance après qu'elle a commencé à déchoir. L'Espagne, d'ailleurs, semblait avoir d'immenses ressources qu'un peu de repos et une direction plus habile pouvaient rendre de nouveau bien redoutables pour l'indépendance des autres états. Par la

vaste étendue de ses possessions, par les trésors que lui fournissait le Nouveau-Monde, par la juste réputation de ses armées, les mieux disciplinées, les mieux commandées, les plus braves.de l'Europe, les seules qui, depuis un demi-siècle, eussent eu l'occasion de faire la grande guerre, elle était encore la terreur des peuples et des gouvernements et on continuait à l'accuser d'aspirer à la monarchie universelle.

Le caractère espagnol, bien que le despotisme des derniers rois l'eut déjà modifié, était loin d'avoir perdu toute son ancienne vigueur. Cette ardeur de liberté qui naguères encore luttait avec tant de courage contre la tyrannie politique et religieuse s'était éteinte, il est vrai, sur les écliafauds de Villalar et de Saragosse, sur les bûchers de Séville et de Yalladolid, mais un profond sentiment de la grandeur nationale, mêlé à un sentiment non moins vif de respect et d'adoration pour la personne royale, soutenait l'énergie de l'esprit public. Le zèle religieux le plus fervent, l'enthousiasme de la gloire militaire, un goût romanesque pour les aventures, une galanterie délicate et passionnée, tels étaient les traits qui distinguaient alors les Espagnols, qui constituaient en quelque sorte leur caractère moral.

Sous d'autres rapports, il est vrai, ce caractère était moins brillant et moins heureux. L'orgueil patriotique, si puissant, si efficace tant qu'il se fonde sur une véritable supériorité qu'il contribue encore à fortifier, semblait s'exagérer chez les Castillans et devenir plus exclusif à mesure qu'il était moins

justifié. Eu les empêchant d'apercevoir les vices de leur situation et les progrès de leur décadence, il leur faisait repousser avec dédain les moyens d'y porter remède. Il leur inspirait pour leurs anciennes coutumes, pour leurs préjugés, pour les abus les plus évidents de leur organisation sociale, un attachement opiniâtre qu'aujourd'hui même deux siècles de plus' ont à peine pu affaiblir. Leur ardente piété se transformait, sous la terrible surveillance de l'Inquisition,. en un fanatisme aveugle et cruel.

De cet ensemble singulier, il résultait un mode de civilisation bien différent de celui que présente aujourd'hui la plus grande partie de l'Europe, moins propre, sans doute, à assurer la prospérité des états et le bien-être des individus, mais aussi bien plus original et bien plus pittoresque. Les mœurs publiques, déjà dégagées de cette grossièreté que l'Angleterre et la France elle-même n'avaient pas encore tout à fait secouée, déjà empreintes de formes polies et élégantes, conservaient pourtant un fond d'âpre énergie. La vengeance, le meurtre étaient encore des accidents trop ordinaires de la vie privée et n'excitaient pas cette horreur profonde que nous en éprouvons aujourd'hui. Les lois avaient moins d'empire sur les relations individuelles, par conséquent les passions se déployaient avec plus de force et de liberté.

S'il y a jamais eu un état social favorable au développement de l'art dramatique, c'était sans doute celui-là, puis(|ue, sans cesser d'être la vraie et sincère expression du pays et du temps, il pouvait pré-

senter ces tableaux extraordinaires, ces scènes romanesques, ces traits vigoureux et originaux dont TefFet est si puissant sur les imaginations, même aux époques où ce ne sont plus que des peintures de fantaisie.

Le génie littéraire n'ayait d'ailleurs rien perdu de sa force. C'était précisément alors que Cervantes composait son immortel Don Quichotte. La génération qui a produit Cervantes et Lope de Vega n'a certes rien à envier à aucune autre, et sous ce rapport, l'Espagne, déjà en décadence à d'autres égards, était encore intacte. On peut même dire que c'est de ce moment que datent les monuments les plus durables de sa gloire poétique : les deux grands hommes que nous venons de citer et Calderoh qui devait les suivre de si près sont, parmi tous les écrivains espagnols, les seuls dont les noms aient conservé en Europe un puissant retentissement.

Cependant, au milieu de l'éclat dont brillait alors la littérature castillane, des signes inquiétants apparaissaient aussi de ce côté. Peu sensibles encore, ils n'échappaient pourtant pas aux observateurs clairvoyants. Si le génie avait conservé toute sa puissance, si sa verve même semblait s'accroître, déjà cette pureté de goût sans laquelle il ne tarde pas à dégénérer et à s'affaiblir et qui avait si particulièrement distingué les poètes de l'âge précédent recevait de sérieuses atteintes. Deux des esprits les plus éminents de ce siècle, les plus éminents peutêtre après ceux que nous avons nommés, employaient malheureusement leurs rares facultés à

cette œuvre de corruption. L'ingénieux et vif Quevedo, dont les contes et les romans en vers ou en prose révèlent un talent incomparable à présenter tous les objets sous cet aspect inattendu, singulier, frappant qui constitue l'originalité véritable, Quevedo abusait de ce don précieux pour égarer dans de déplorables voies ceux qui seraient tentés de marcher sur ses traces. Le plaisir qu'il semblait prendre à offrir à ses lecteurs des tableaux bizarres et grotesques, à rendre piquant et même agréable ce qui, sous une plume moins habile, eût été insupportable et hideux, sa prédilection pour la laideur morale, si l'on peut ainsi parler, étaient bien propres à détruire ce respect du beau, du vrai, de l'idéal, sur lequel repose la grandeur des lettres. Un autre poète plus célèbre encore alors, mais dont le temps a singulièrement abaissé le piédestal, Gongora, contribua plus directement encore et plus efficacement, bien que par d'autres moyens, à cette déviation de la noble et pure simplicité des Garcilaso, des Herrera, des Louis de Léon, des Cervantes. Des comparaisons étranges, des rapprochements forcés, des expressions détournées de leur sens naturel, tels étaient les artifices par lesquels il s'attachait à étonner et à captiver les esprits. Son style, mélange monstrueux d'enflure et de subtilité et dont le caractère particulier consistait à établir les contrastes les plus extraordinaires entre les idées et les mots destinés à les rendre, séduisit tellement ses contemporains qu'il devint le trait distinctif d'une école nouvelle alors connue et honorée sous le nom de CuUisme,

plus habituellement stigmatisée aujourd'hui sous celui de Gongorisme. Tels furent les progrès de cette épidémie que la poésie tout entière finit par s'y absorber et y périr, mais la révolution qui conduisit à ce déplorable résultat ne s'acheva pas en un jour. Les bons esprits, les grands génies, s'efforcèrent d'abord d'arrêter le mal en accablant les novateurs sous les traits du ridicule. Cependant la force du torrent contre lequel ils luttaient était déjà si grande qu'ils s'y laissaient eux-mêmes entraîner jusqu'à un certain point, et leurs ouvrages ne portent que trop l'empreinte de cet entraînement.

Il y a un grand enseignement dans le sort de Gongora, si admiré de son temps, si décrié aujourd'hui. Doué par la nature des dons les plus heureux, son jugement n'était malheureusement pas au niveau de ses autres facultés et son orgueil était immense. Il ne sut pas résister à l'ambition de créer un genre nouveau dans lequel il marcherait à la tête de son siècle. D'autres l'avaient devancé sur la route du grand et du sublime, il chercha le bizarre et il réussit à le mettre en faveur. Son but fut donc atteint, mais il y perdit son talent et celui de nombreux admirateurs qui le prirent pour modèle, et aujourd'hui, à l'exception de quelques. vers qu'il avait composés dans sa jeunesse avant d'avoir complètement adopté le déplorable système auquel il a laissé son nom, on ne Ut plus ses ouvrages sans un sentiment de tatigue et de dégoût.

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