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CHAPITRE IV

LOPE DE YEGA

Lope de Vega, né en 1562, d'une famile noble, s'était fait remarquer dès sa première enfance par un penchant pour la poésie qui tenait presque du prodige. Il faisait des A'ers avant de savoir lire. A l'âge de douze ans, il composait déjà des comédies. Des ouvrages plus sérieux et plus achevés que ces premiers essais ne tardèrent pas à confirmer ces indices d'une irrésistible vocation. Néanmoins, les hasards d'une vie aventureuse, des malheurs domestiques, des voyages, plusieurs expéditions militaires auxquelles il prit part, l'empêchèrent d'abord de se livrer pleinement à sa vocation. Il avait près de trente ans lorsqu'un second mariage, en le fixant à Madrid qu'il ne quitta plus depuis cette époque, lui permit de se consacrer tout entier au culte des lettres, et particulièrement au théâtre.

Sa facilité miraculeuse, son incontestable supério-

rite sur tous ceux qui l'avaient précédé. comme sur tous ses contemporains, lui conquirent bientôt une position dont l'histoire littéraire n'offre peut-être pas un autre exemple. Il devint véritablement le roi de la scène où son ascendant assura le triomphe complet et définitif du genre nouveau que Virues et Juan de la Cueva avaient commencé à mettre à la mode.

C'est en efïet celui qu'avait choisi Lope de Vega et qui, consacré en quelque sorte par ses prodigieux succès, remplaça complètement les tragédies et les comédies imitées des anciens. Ce qui est curieux, c'est que Lope, en accomplissant ou plus exactement en achevant cette révolution, n'était pas exempt de scrupules. Dans des vers bien souvent cités et que Voltaire a traduits ou plutôt imités librement, il s'accuse d'avoir foulé aux pieds les règles et les exemples de la docte antiquité pour entrer dans des voies confuses et barbares; de même que Juan de la Cueva, il cherche son excuse dans le goût dépravé d'un public ignorant auquel il est forcé de complaire. Les beautés qui, à travers tant d'irrégularités et de négligences, éclatent dans un si grand nombre de ses ouvrages et qui tiennent eu grande partie à la nature même du mode de composition qu'il avait adopté, lui fournissent heureusement un moyen plus puissant de justification.

Quoi qu'il en soit, quelques années lui avaient suffi pour établir sur plusieurs centaines de comédies les bases de son immense réputation et pour donner au théâtre une impulsion que rien ne paraissait plus

pom^oir arrêter, lorsqu'une circonstance singulière vint, pour bien peu de temps, il est vrai, entraver cet élan.

Dès le principe, le clergé et même la magistrature avaient vu d'un œil peu favorable les développements de l'art dramatique. Des doutes s'étaient élevés sur la question de savoir si ce genre de spectacles n'était pas contraire aux prescriptions religieuses, et les réponses des universités consultées à ce sujet n'avaient pu que les accroître. Philippe II, vieilli, accablé d'infirmités et dominé par une sombre superstition, devint naturellement plus accessible à ces scrupules. En 1597, après la mort d'une de ses filles, les théâtres furent provisoirement fermés à Madrid. L'année suivante, un décret formel transforma cette suspension en une prohibition générale et permanente. Quelques mois après, Philippe II cessa de vivre. L'avènement de Philippe III ne mit pas immédiatement un terme à cette rigoureuse mesure. Ce ne fut que dans le cours de l'année 1600 qu'après avoir consulté de nouveau le Conseil de Castille et les facultés de théologie le gouvernement crut pouvoir autoriser les représentations scéniques, en les soumettant à diverses restrictions qui ne tardèrent pas à tomber en désuétude.

C'est de ce moment que datent en réalité l'immense développement de l'art dramatique espagnol et le grand éclat de ce théâtre où, pendant trente ans encore Lope de Vega devait régner, sinon sans émule, au moins sans rival.

Sa fécondité est quelque chose d'incompréhensible

et qu'il serait impossible de croire si elle n'était prouvée de la manière la plus irréfragable par le témoignage détaillé de ses contemporains. N'eut-il pas travaillé pour le théâtre, on aurait encore lieu d'être surpris du nombre de ses autres ouvrages parmi lesquels figurent plusieurs poèmes épiques de la plus grande dimension, tous il est vrai d'une com-' position assez faible bien que semés de nombreuses beautés de détail, mais ce qui est vraiment inconcevable, c'est la multitude de ses comédies : on ose à peine répéter, bien que cela soit positivement prouvé, qu'il en a écrit et fait représenter près de deux mille, que toutes ces comédies sont en vers et que toutes elles sont beaucoup plus longues qu'une tragédie française. Plus de trois cents existent encore aujourd'hui.

Les comédiens ne voulaient presque plus jouer que ses drames. Le public n'en agréait plus d'autres. Chaque semaine, presque chaque jour, il devait en livrer un nouveau à l'impatience générale. Tout se réunissait donc pour activer encore ce besoin de composer sans cesse dont il semble avoir été possédé et qui d'ailleurs, il faut bien l'avouer, ' fut longtemps stimulé par l'aiguillon de la pauvreté.

Sa réputation et son ascendant croissaient sans cesse. Le théâtre, entièrement dominé par lui, ne connaissait plus d'autre forme que celle qu'il avait adoptée. Ce n'était qu'en se conformant scrup-uleusement à ses exemples que les autres poètes réussissaient à détourner sur eux quelques rayons de l'attention publique. Cervantes lui-même, ce rigide

défenseur des règles anciennes et du sj-stème dramatique auquel elles servaient de base, Cervantes qui, tout en admirant les étonnantes facultés de Lope, ce prodige de la nature, comme il l'appelait, l'avait longtemps dénoncé comme le corrupteur du théâtre, se laissa aussi entraîner au torrent : vieux, pauvre et presque oublié, il crut pouvoir se relever en sacrifiant à l'idole, il composa des comédies dans le goût nouveau. Il est pénible de dire que les comédiens refusèrent de les jouer, il est plus pénible encore d'avoir à ajouter que Cervantes ayant par la publication de ses drames appelé des comédiens au public, le public confirma leur arrêt et que la postérité a confirmé à son tour celui des contemporains. Le grand homme se releva glorieusement d'une telle chute : c'est bientôt après qu'il donna à l'Espagne la seconde et peut-être la plus belle partie de Don Quichotte, mais malgré le succès de cette œuvre immortelle, elle ne mit pas ses vieux jours à l'abri de l'abandon et de la misère.

Lope de Vega, au contraire, poursuivait sa brillante carrière, sinon dans la richesse, au moins dans une très grande aisance conquise peu à peu par ses travaux incessants. Non seulement son existence se prolongea pendant tout le règne de Philippe III, mais il vit les premières années de Philippe IV, ce protecteur zélé des lettres et des arts, qui le fit travailler pour les fêtes somptueuses dont les représentations dramatiques étaient l'ornement principal. Il y avait pourtant alors plusieurs années que Lope, affligé par la perte de presque toute sa famille,

avait embrassé l'état ecclésiastique, mais bien qu'il portât une grande ferveur dans l'accomplissement des devoirs de sa nouvelle profession, bien qu'elle lui inspirât des scrupules sur l'emploi qu'il avait fait jusqu'alors de ses talents, il ne paraît pas que, pendant longtemps au moins, ces scrupules aient prévalu contre un entraînement auquel se joignaient tant d'excitations puissantes. Si, comme cela paraît certain, il finit par renoncer au théâtre, ce ne fut que dans les derniers moments de sa longue vie.

Il lui eut fallu une force plus qu'humaine pour s'arracher complètement à ce qui lui avait donné tant de gloire, à ce qui avait environné son ntom d'une auréole européenne à laquelle le Saint-Siège lui-même rendait hommage à sa manière en le nommant spontanément chevalier de Malte et docteur en théologie.

Illustre alors dans tout le monde civilisé, Lope était à Madrid l'objet d'une sorte de culte superstitieux. Partout où il se montrait les regards se fixaient sur lui. Les plus grands personnages recherchaient son amitié et sa familiarité. Son nom, chose bizarre, était devenu une épithète par laquelle on désignait, dans tous les genres, la supériorité et le beau idéal. On disait une femme de Lùpe^ une maison de Lope. L'histoire des lettres n'offre peut-être pas un second exemple d'une aussi grande existence fondée sur des titres purement littéraires. Celle de Voltaire lui-même ne peut servir de point de comparaison. L'enthousiasme qu'il inspirait s'adressait moins au poète et à l'historien qu'au philosophe, à

l'adversaire des croyances antiques, à l'exterminateur des anciens préjugés. Dans Lope, c'était l'art, c'était le poète qu'on adorait, pour ainsi dire, sans arrière-pensée, sans esprit de secte, sans calcul de parti.

Lorsqu'il mourut enfin, en 1635, à l'âge de 73 ans, on lui rendit des honneurs extraordinaires, et la foule prodigieuse qui accompagna le convoi funèbre donna à ses obsèques un éclat presque roj'al. Il était bien difficile de prévoir qu'à cette gloire immense succéderaient si promptement et pour bien longtemps, comme nous le verrons plus tard, d'injustes dédains et presque l'oubli.

La mort de Lope précéda de quelques mois le jour où Corneille inaugura en quelque sorte le théâtre français en y faisant représenter son premier chefd'œuvre, le Cid. A l'époque où le grand poète espagnol obtenait tant et de si éclatants succès, la France n'avait à mettre en balance que les drames informes de Hardy, connu seulement aujourd'hui par sa fécondité déplorable. L'Angleterre était plus heureuse : c'était le temps de Shakespeare.

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