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CARACTERES PARTICULIERS DES DRAMES DE LOPE DE VEGA

On vient de voir quels ont été, pendant un siècle et demi, c'est-à-dire depuis la fin du règne de Philippe II jusqu'à la réaction littéraire qui s'opéra sous Philippe Y, les traits généraux et caractéristiques de la comédie espagnole. Nous allons essayer de donner une idée de la physionomie particulière que lui imprima Lope de Vega et qui distingue ses ouvrages de ceux de ses émules.

Nous avons parlé de sa prodigieuse fécondité. Il faut convenir que le plus grand nombre de ses drames, même la plupart de ceux qui ont conservé une juste célébrité, portent, dans l'ensemble de leur composition, le cachet d'une improvisation véritable. C'est presque la seule manière d'expliquer les nombreuses invraisemblances, les inconséquences, les contradictions qui défigurent ses conceptions les plus heureuses.

Souvent le sujet de ses pièces est tellement bizacre qu'on croirait volontiers qu'en l'adoptant, il a voulu exécuter un tour de force et faire preuve de son étonnante facilité. Presque jamais, lors même que l'idée première a été choisie avec plus de bonheur et de réflexion, il ne se donne la peine de préparer les ressorts qui doivent en aider le développement. Son génie lui découvre des situations fortes et touchantes, mais, impatient de les retracer, il néglige les moyens d'en augmenter encore l'efifet en les amenant par des combinaisons vraisemblables ou seulement possibles. Chez lui, tout est en action. Il ne prend pas le temps de séparer, de distinguer ce qu'il serait plus convenable de reléguer dans un récit. Il s'élance sans préparation; comme un véritable improvisateur, au milieu de son sujet. Pour nous en expliquer les antécédents, il n'hésite pas à nous transporter d'abord à vingt ans, à quatre cents lieues de l'époque et du pays où doit se passer tout le reste du drame, à nous y présenter des personnages inutiles qui, après avoir débité, en guise d'exposition, une cinquantaine de vers, s'éloignent pour ne plus reparaître ; une narration, une simple allusion placée à propos dans quelque autre partie de la comédie remplacerait avec avantage un hors-d'œuvre aussi choquant, mais il faudrait que le poète s'arrêtât un instant à chercher le lieu convenable pour y insérer cette allusion, et Lope, entraîné par son imagination rapide, ne peut y songer.

Ce même entraînement ne lui permet pas de donner à sa versification ce degré de perfection, de pré-

cision, d'énergie auquel les esprits les mieux cloués n'arrivent que par le travail. Dans les instants où il n'est pas puissamment inspiré, la négligence s'y révèle par quelque chose de vague et de traînant, plutôt, il est vrai, que par des défauts réels et positifs.

Telles sont les imperfections qu'on peut lui reprocher et qui tiennent à l'abus de ses rares et puissantes facultés. Ses contemporains n'apercevaient pas ces imperfections. Subjugués par son puissant ascendant, éblouis par leur enthousiasme, l'admiration était le seul sentiment avec lequel ils accueillaient les productions de leur poète favori, et elle était assez justifiée pour qu'on leur pardonne ce qu'elle avait de trop absolu, de trop exclusif.

Doué d'une riche et abondante imagination, d'une puissance d'invention vraiment incroyable et d'un des esprits les plus ingénieux qui aient jamais existé, Lope a su jeter dans presque tous ses drames un intérêt qui, plus que toute autre chose peut-être, explique leur prodigieux succès. Aujourd'hui même, dépouillés de l'attrait de la représentation et de celui qu'ils puisaient dans leurs rapports avec l'esprit du temps, la lecture de ces drames, sans en excepter les plus médiocres, n"a pas cessé d'être singulièrement attachante. Si, comme nous le disions tout à l'heure, la versification de Lope laisse parfois à désirer, nul n'a surpassé la facilité, la noble élégance, la douce harmonie de son style. Celui de quelques-uns de ses successeurs, et particulièrement de Calderon, peut avoir, par moments, plus de force et d'éclat, mais Lope leur est supérieur à tous par une qualité dont

il fut, pour ainsi dire, en Espagne, le dernier représentant, par le naturel. Sans doute, il n'est pas exempt de ce luxe exagéré d'images, de ces Concetti qui devaient bientôt bannir de la poésie espagnole le goût du simple et du vrai, mais il en est bien moins prodigue que Calderon, et sous ce rapport, il domine bien mieux que lui son imagination ; il abuse moins de son esprit, peut-être parce qu'il a plus de sensibilité.

Une sensibilité exquise est, en effet, le trait caractéristique de son génie. 11 excelle à retracer les agitations de l'àme, les émotions du cœur, les regrets de l'amour trompé. A la manière dont il peint les femmes, on sent qu'elles devaient être pour lui l'objet d'un véritable culte. lia trouvé le secret de varier à l'infini le caractère de ses héroïnes en les rendant presque toutes également séduisantes par un admirable mélange de modestie et de passion, de timidité et de dévouement, de naïveté et de finesse. Telle est la puissance du charme dont il a su entourer ces ravissantes créations que l'attrait qu'elles nous inspirent semble se répandre jusque sur la personne du poète lui-même et qu'on est entraîné à aimer l'auteur de ces fictions touchantes.

Habile à varier ses accents, tantôt Lope prête aux rois et aux héros un langage plein d'éclat et de majesté, tantôt il représente avec une grâce enchanteresse la vie pastorale et un peu sauvage des premiers espagnols qui secouèrent le joug des Maures. D'autres fois encore, nous introduisant dans les réunions de la société espagnole du xvi* et du xvir siècles, il

nous fait comprendre l'agrément de ces entretiens délicats, savants, spirituels bien qu'un peu maniérés, qui constituaient alors le ton du monde poli et élégant, et qui, dans l'âge suivant, au temps de Calderon, devaient se raffiner encore ai l'on peut ainsi parler. Le seul moyen de faire complètement apprécier les hommes de génie, c'est l'examen de leurs ouvrages. Nous allons analyser ceux des innombrables drames de Lope de Vega, qui nous paraissent dignes de fixer l'attention.

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