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IL CHANGEMENTS SURVENUS DANS LA FAMILLE

Les noms de parenté, dont nous avons donné cidessus l'explication, remontent à une époque de beaucoup antérieure au Vêda, et appartiennent évidemment à la période primitive des Aryas. C'est ce que prouve leur présence dans les diverses langues de la famille, et. ce fait remarquable que ces noms n'y ont généralement aucun sens, tandis qu'ils en ont un, le plus souvent reconnaissable, dans les langues anciennes de rOrieiit. Ils appartiennent donc, et cela depuis une époque fort antique, à la race commune et font partie du vocabulaire général. Si l'on voulait trouver ailleurs que dans les noms de parenté, d'autres renseignements sur cette période primitive, la méthode la plus simple consisterait à réunir tous les mots qui sont communs aux diverses langues indo-européennes, et à en donner l'interprétation comparative.

Ges mots en effet ne sauraient dater d'une époqne postérieure à la séparation des peuples aryens ; caîf il n'est guère possible d'admettre que, sur un globe terrestre presque dépourvu de cheminsy un seul de eés mots ait été après coup transporté dans toutes, lés directions et adopté uniformément par tous lespeuples de la race.

Un fait propre à là langue védique marqué d'une manière frappante la postériorité des Hymnes par rapport au temps où les noms de parenté furent créésw On remarquera que la plupart de ces mots sont des noms d'agent, caractérisés par le suffixe tri placé à la suite du radical. Ce suffixe, qui est très-commun dans la langue sanscrite, se rencontre également avec la même valeur dans les langues du midi et dans celles du nord de l'Europe. Or, on sait que dans les mots aucun élément n'est moins variable que les suffixes, parce qu'ils classent les mots eux-mêmes dans une catégorie logique déterminée et fixent irrévocablement leur emploi dans le discours. Ce qui caractérise le suffixe de l'agent dans la classe de mots qui nous occupe, c'est le t, puisque les lettres qui le suivent appartiennent aux flexions grammaticales et sont par conséquent sujettes à changer. On ne concevrait la disparition du t que de deux manières : soit en admettant que la langue a été adoptée, mal comprise et dénaturée par des peuples barbares, comme le latin par les peuples de la grande invasion ; soit en reconnaissant qu'une longue usure l'a peu à peu obli-

téré. La première explication est inadmissible pour les Aryas védiques, car la pureté de leur race est un des faits les mieux constatés aujourd'hui. Lors donc que nous voyons le mot swasri, sœur, dépourvu de ce ty que les langues du nord de l'Europe n'ont point perdu (schwester, sister) nous sommés conduits à penser que le peuple qui a dit swasri, après avoir dit swastri, avait vu s'écouler de nombreuses générations avant d'adopter cette forme incomplète. Or les plus anciens hymnes du Vêda disent toujours swasri, et la forme pleine ne se trouve nulle part dans cet antique monument.

C'est pourquoi, l'état primitif de la famille et les fonctions de ses membres exprimées par les noms de parenté, ne répondent pas à la période védique, mais à une période de beaucoup antérieure et à une contrée qui n'était ni l'Hindustan ni le Saptasinclu. En effet les rôles des membres de la famille sont déjà tout autres dans le Vêda que ces noms ne nous le feraient croire d'abord. L'inégalité des richesses les a profondément modifiés. Ce n'est pas seulement la différence des aptitudes individuelles qui rendait alors certaines familles plus riches que d'autres; à cette cause générale qui se développe dans toute l'humanité, s'en joignait ici une autre non moins puissante, la conquête. L'état de guerre avec les habitants antérieurs de l'înde est l'état permanent des Aryas védiques, depuis leur arrivée dans le Panjâb jusqu'au

temps de Yiçwâmitra et de ses fils. Or il semble bien,

d'après beaucoup d'Hymnes, que ces étrangers étaient possesseurs de grandes richesses ; car la demande que les poètes adressent sans cesse à la divinité est de faire passer dans leurs propres mains les biens des Dasyus, leurs vaches, leurs chevaux, leurs chars, leur or, leurs parures, et de donner la terre à l'Arya. On ne peut guère contester, sans être contredit par beaucoup de passages du recueil, que le butin ne fût partagé fort inégalement entre les chefs de guerre et les simples combattants; tel est d'ailleurs l'ordre constamment admis par les peuples aryens, anciens et modernes, dans la distribution des dépouilles. Il en résultait que les fortunes individuelles devenaient, par le fait de la guerre, de plus en plus inégales. Les prisonniers de guerre, mis au service des vainqueurs et passant à l'état d'esclaves, déchargeaient les membres des familles aryennes qui les possédaient, d'une partie des fonctions que l'égalité primitive imposait à leur pauvreté. La fille conserva le nom de duhitri, mais n'eut plus à traire les vaches ; le frère fut toujours appelé Urâtri, sans avoir la mission de défendre ni ses frères, ni sa sœur, protégés par une société déjà en partie organisée. Ces fonctions ne furent plus que nominales.

Toutefois, il ne faudrait pas non plus exagérer la portée des changements accomplis dans Ja famille depuis la période primitive; car nous voyons dans le Vêda des fils chasseurs pourvoyant à la nourriture de leurs parents (m, 364.) ; et cela sans qu'il soit ici

nullement question de la me des anachorètes au désert, puisque ces derniers, qui d'ailleurs appartiennent à l'âge suivant, vivaient de végétaux et non de la chair des animaux sauvages. Mais c'est là une exception, nous le verrons bientôt, dans une société où les arts et le commerce étaient déjà développés. Il est donc intéressant pour nous de trouver, à l'origine de ces premiers et antiques changements dans la famille, sous sa forme la plus élémentaire, un fait d'économie politique, c'est-à-dire, un changement dans la distribution de la richesse.

Les mêmes causes sollicitèrent une révolution plus profonde encore. Il ressort, en effet, non-seulement des plus anciennes traditions occidentales, mais encore et surtout de la lecture du Vêda, que la constitution primordiale de la famille aryenne repose sur la monogamie. Que c'ait été l'usage général des Aryas védiques de n'épouser qu'une seule femme, c'est ce que prouve constamment la lecture des Hymnes. Plus tard, lorsque la société brahmanique se fut établie régulièrement dans l'Inde, avec son grand système des castes, la loi fixa les différents modes du mariage, selon l'état civil des personnes ; et partout elle suppose la monogamie, qu'elle déclare être le vrai devoir et la bonne coutume fondée sur la tradition. 11 ne peut y avoir aucun doute à cet égard. Cependant il est également incontestable que la polygamie a été pratiquée sous la loi brahmanique ; Manu en déternaine les conditions. Il n'est pas non plus douteux

qu'elle existait au temps du Vêda. Ce n'est pas que les Hymnes citent aucun homme ayant épousé plusieurs femmes; mais on y trouve quelquefois, en manière de comparaison, ces mots : « comme un prince entouré de ses épouses. » II y avait donc des hommes riches pratiquant la polygamie.

Observons sans retard que dans les vers où cette pratique est mentionnée, elle n'est attribuée qu'à des seigneurs ; ni le peuple, ni les prêtres ne sont cités pour s'y être abandonnés. On conçoit en effet que la pluralité des femmes eût entraîné, pour les uns et les autres, des inconvénients majeurs à cette époque : pour les hommes du peuple, des dépenses auxquelles la médiocrité de leur fortune eût pu difficilement suffire ; pour les prêtres, l'impossibilité de partager entre plusieurs femmes .le rôle sacerdotal de dêvî, qui appartenait à l'épouse. Les seigneurs échappaient à ces difficultés par leurs richesses et par le rôle purement temporel, qui ne tarda pas à leur échoir exclusivement. On voit d'ailleurs qu'ils trouvaient dans la polygamie un avantage fort apprécié dans les Hymnes, celui d'avoir de nombreux enfants, qui devenaient des héros (çûra), c'est-à-dire des chefs militaires à opposer aux Dasyus. Plus tard, lorsque les castes eurent été régulièrement instituées, la monogamie primitive des brahmanes vint se heurter contre une difficulté constitutionnelle. En effet la caste est fondée sur l'hérédité ; et celle-ci ne saurait se perpétuer que par les mâles, selon l'ordre

de primogéniture. Le sacrifice de famille périt en l'absence d'un fils, puisque la fille en se mariant, adopte les religions domestiques de son époux. Il devient donc nécessaire, dans le régime des castes, que le brahmane ait un fils. Si la femme qu'il a épousée ne lui donne aucun enfant, ou si elle ne met au monde que des filles, la loi de Manu autorise le père de famille à se marier une seconde fois. Nul malheur n'est redouté comme celui de mourir sans enfants mâles.

Ainsi s'introduisit, dès les temps védiques, et d'abord par suite de l'inégalité des fortunes, l'usage de la polygamie, qui des seigneurs s'étendit aux brahmanes. Nous ne ferons toutefois ici qu'une seule remarque à ce sujet, mais une remarque de la plus haute importance. Car si les chrétiens voulaient un jour faire adopter dans l'Inde l'usage exclusif de la monogamie, ils seraient fort mal reçus, s'ils assimilaient la polygamie brahmanique à celle des musulmans. En effet, jamais, croyons-nous, le mariage polygame n'a produit chez les Aryas du sud-est l'asservissement de la feiçme. Non-seulement celleci a toujours conservé dans la famille son double rôle de dêvî et de griliapatni, partageant avec l'époux les honneurs dus à son rang, et respectée dé ses fils jusque dans leur vieillesse. Mais elle n'a jamais vu s'aliéner sa liberté ; le mariage a toujours été précédé du swayamvara, c'est-à-dire, du libre choix de l'époux par la femme ; et il a toujours été sévèrement

interdit au père dé la jeune fille de recevoir aucuti présent, qui pût faire ressembler le don de sa fille à une \énte ou à un contrat naercantilé. L'influence occidentale sans doute a, dans ces dernières années, forcé les sultans à interdire lés marchés de femmes ; cependant je crois pouvoir affirmer que, de mon temps, il y en avait encore un à Smyrne ; c'est du moins ce que l'on m'assurait dans cette ville. Là, lé musulman venait passer en revue un certain nombre de femmes réunies, entre lesquelles il faisait sOii choix ; le teneur du marché prélevait un bénéfice pour prix de sa charge et versait entre les mains du père lé reste de la somine qu'il avait reçue de l'acheteur. Le maître enamenait là jeune fille, qui devenait ainsi à la fois son esclave et sa femme. La suppression des marchés n'a point modifié la condition des femmes en Turquie; seulement le contrat de vente se fait entré l'acheteur et le père, de gré à gré, dans les mêmes termes et avec les mêmes conséquences qu'autrefois ; lès teneurs seuls et le scandale d'une exposition publique ont été supprimés. L'achat dé ia femme constitue son esclavage, et donné naissance au harem, avec lés suites immorales et inhiiinainés qui en découlent. Ce serait faire à des hommes de même race que nous, et dont le sentiment moral îiè lé cède eii rien àù nôtre, une injure gratuite, qiié dé leur attribuer uri pareil système. Quand un brahmane où un seigneur épousait une seconde femme, là liberté la plus entière était laissée à la jeune fille

et le second Inariage s'accomplissait avec les mêmes cérémonies sacrées et les mêmes serments que le premier. Quand une jeune fille ou une yeuve songeait à se marier, le père faisait annoncer dans le voisinage et souvent même au loin, que le choix d*un époux s'accomplirait chez lui un certain jour. Les prétendants se réunissaient dans la maison du père, qui les recevait avec les honneurs dus à leur rang. Au jour pur de la lune, annoncé pour ainsi dire officiellement, parés de guirlandes et de vêtements de fête, ils se rangeaient tous ensemble dans une même enceinte ; la jeune fille paraissait alors, et, dans la plénitude de son indépendance, choisissait pour époux celui qui lui plaisait. Elle le prenait par la main et ensuite s'accomplissaient les cérémonies sacrées. Quand on compare les marchés musulmans avec le swayamvara des Aryas de l'Inde, il est difficile d'imaginer deux procédés plus opposés l'un à l'autre. Et l'on conçoit que ces deux usages, s'étant perpétués jusqu'à nos jours, présentent dans leurs conséquences un contraste singulier, que l'un ait toujours sauvé la dignité morale et religieuse de la femme, tandis que l'autre aboutissait à son asservissement.

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