‹ Essai sur le Vêda [microform]uChapitre 12 sur 31 · DE LA SOCIÉTÉ CIVILE ET POLITIQUE · texte numérisé non relu

DE LA SOCIÉTÉ CIVILE ET POLITIQUE

Si l'on veut comprendre par quelles transformations la société védique a passé pour atteindre à cet état définitif que les lois de Manu et les épopées nous dépeignent, il faut savoir à quel titre et dans quelles conditions les membres de la famille entraient dans le corps social au temps du Vêda. Cette question peut s'exprimer encore de cette manière : Les castes existaient-elles alors dans la société des Aryas? Et, si elles ne s'y rencontraient pas telles que nous les voyons dans la société brahmanique, les Hymnes ne nous en offrent-ils pas les rudiments, ne nous en expliquentils pas l'origine? Si cette dernière solution est la vraie comme elle paraît l'être, nous devrons considérer la période des hymnes comme un âge de transition, entre l'état primitif indiqué par la signification des noms de parenté, et l'état définitif dont les épopées sanscrites nous offrent l'image. Si d'autre part le Vêda, rapproché des traditions indiennes, nous donne l'explication positive de l'origine des castes, et des causes qui les ont fait naître, une question subsidiaire s'ajoute d'elle-même à la précédente :

comment et dans quelles circonstances s'est opéré le classement des castes? On doit observer que cette dernière question est d'une nature absolument* historique , et qu'elle porte sur l'antagonisme , pour ainsi dire éternel, des deux grands pouvoirs auxquels se soumettent les hommes ; nous voulons parler du pouvoir spirituel, représenté pas les brahmanes, et du pouvoir temporel, qui était entre les mains des rois. Or, il est indubitable qu'à l'origine des peuples aryens la séparation des deux pouvoirs n'existait pas, non plus, sans doute, que les pouvoirs eux-mêmes; il est certain aussi que dans la société brahmanique, ils étaient solidement établis et entièrement séparés. Il y a donc eu un moment où cette séparation s'est opérée, lorsque l'un et l'autre étaient parvenus à ce point de développement oii ils pouvaient également prétendre à la prééminence,

Toutes ces questions, qui n'intéressent pas moins la théorie politique que l'histoire, ne peuvent être résolues, pour les Aryas du sud-est, que si l'on s'entend sur la valeur du mot caste et sur le sens qu'on doit lui donner quand il s'agit de l'Inde. Nous allons essayer de définir la caste, d'après les nombreuses données, toutes concordantes, que renferment les lois de Manu, les Epopées, les Purânas et les divers écrits orthodoxes de la littérature brahmanique.

Trois éléments constituent la caste : le partage des fonctions entre les hommes, leur transmission

héréditaire et la îiiérarcMe. Par le partage des fonctions l'on doit entendre que chaque homme â sa fonction propre dans la société civile, politique et religieuse ; que cette fonction lui est commune avec les autres hommes dé sa caste ; et qu'il ne doit pas empiéter sur les fonctions d'une nature différente remplies par des hommes d'une autre caste que la sienne. Ainsi le labour, le soin des troupeaux, le commerce, l'industrie, sont autant de fonctions qui appartiennent en propre à la caste des hommes du peuple ; servir les autres est la fonction propre de là caste inférieure. La guerre et le gouvernement des Etats, la législation et là justice, sont les attributions de la caste royale des guerriers. La prière publique et l'office divin appartiennent exclusivement à la caste sacerdotale. Dans un Etat où le laboureur et le marchand pourraient être chefs de guerre, il n'y aurait entre eux et le militaire aucune distinction de caste : c'est le fait que nous présente, plus que toute autre, l'histoire de la démocratie athénienne. De même, si un prince ou un chef d'armée pouvait, sans recourir au prêtre, offrir un sacrifice en son propre nom, il n'y aurait point pour lui de caste sacerdotale, puisque en ce moment même il serait prêtre. Lés épopées homériques nous offrent de ce fait plusieurs exemples. Mais si en aucun temps le négociant ou ragficulteur ne peut se sub-stituer au chef de guerre, ni ce dernier au prêtre officiant, ni en général une fonction à une autre.

cette séparation est un des éléments constitutifs de la caste.

L'hérédité n est pas moins essentielle. L'héritage des fonctions venant à manquer, la fonction quitte une famille pour entrer dans une autre ; or, comme les pères ne meurent pas tous à la fois, et que des ■vieillards continuent souvent leur fonction pendant de longues années, du vivant même de leurs enfants, il en résulte que, si les fonctions ne se transmettent pas des pères aux fils, la caste n'atteint pas la famille, ni par conséquent la société. C'est ce que nous voyons chez nous, oîi les castes n'existent pas, parce que les fonctions ne sont pas héréditaires ; celles-ci sont ouvertes à tous; les hommes de la dernière classe et de la plus basse naissance y peuvent devenir prêtres et avoir en main le pouvoir spirituel, qui est le premier et le plus redoutable des pouvoirs. Cet état de choses, qui n'est pas propre au christianisme, et que le buddhisme avait inauguré plusieurs siècles avant notre ère , est le plus opposé qui se puisse concevoir au régime des castes.

L'hérédité des fonctions suppose que le mariage est pratiqué par toutes les castes : et, si la société est fondée sur ce régime, il peut même se faire que cet état soit ordonné par la loi. Si une seule caste venait à s'y soustraire, ou la fonction périrait avec elle, ou bien elle serait remplie par des hommes des autres castes ; et ce serait la plus grave atteinte portée au régime tout entier. Or tes filles, en contractant ma-

riage, adoptent naturellement la condition de leurs époux ; elles perdent la leur si elle est différente, et dans ce cas elles passent d'une caste à une autre; c'est là un inconvénient, dans une société dont le régime des castes est la base; mais il est beaucoup moindre que si les hommes étaient exposés à perdre la leur. L'hérédité des fonctions repose donc principalement sur les mâles, sinon exclusivement sur eux. Dans l'Inde brahmanique la transmission des castes par les mâles avait une importance d'autant plus grande , que ni le pouvoir sacerdotal , ni le pouvoir temporel des xattriyas, n'était centralisé; les rois gouvernaient chacun leur petit royaume ; les maharajas ou- grands rois n'étaient que des seigneurs suzerains ; on ne cite dans toute l'histoire de cette contrée qu'un fort petit nombre de rois éakravarttin , c'est-à-dire gouvernant l'Inde brahmanique toute entière ; encore leur pouvoir n'étaitil qu'une sorte de suzeraineté, La perte de la caste, par le manque d'hérédité masculine, était pour leur famille la perte de la royauté. Quant aux prêtres, comme il n'y en avait pas un parmi eux qui eût quelque analogie avec le pape des chrétiens catholiques, leur autorité spirituelle était contenue dans un domaine fort étroit; s'ils manquaient de fils, le culte de famille périssait avec eux, et tous leurs ascendants, que ce culte rattachait les uns aux autres par une chaîne mystique, subissaient la même déchéance. On voit donc que plus une caste

avait une fonction relevée et spirituelle, plus il était nécessaire qu'elle pratiquât le mariage, et que pour elle le mariage produisît des enfants mâles.

Quand nous avons nommé la hiérarchie parmi les éléments constitutifs des castes, nous n'entendions pas seulement par ce mot une simple subordination conventionnelle , comme celle qui règle les pré^ séances dans les Etats de l'Europe ; nous voulions dire, comme le mot hiérarchie ïmàique, que cette subordination est fondée sur le droit divin. Cette idée n'est pas absolument propre aux pays de l'Orient ; elle a cours aussi chez nous. Nous voyons, en effet, que le pouvoir spirituel des prêtres est regardé comme d'institution divine par toutes les personnes qui ont foi dans la divinité de Jésus-Christ et qui tiennent l'Evangile pour un livre révélé. Les premiers pontifes, institués par Jésus, transmirent leur pouvoir par l'œuvre mystique de l'ordination, et non par le fait naturel de la génération ; si les fils des prêtres, pendant les premiers siècles de l'Eglise, eussent été nécessairement prêtres à leur tour par la seule vertu de leur naissance, il se fût probablement fondé une caste sacerdotale parmi les chrétiens ; et plus tard, lorsqu'on institua le célibat des prêtres pour être un des fondements de l'Eglise catholique, on eût rencontré les mêmes obstacles que plusieurs siècles auparavant le buddhisme avait rencontrés dans les mêmes circonstances. Les Eglises chrértiennes qui ont laissé aux prêtres le droit de se

marier n'ont point pour cela fondé des castes, parce que, chez les chrétiens, la naissance ne confère aucun pouvoir spirituel, ce dernier se transmettant par le seul sacrement de l'Ordre. On voit dans quelle mesure la doctrine du droit divin est appliquée chez nous aux fonctions sacerdotales.

Il n'en est pas de même du pouvoir monarchique dans certains Etats et, en France même, pour plusieurs personnes encore attachées aux anciennes traditions de la légitimité. L'hérédité des fonctions royales, soit de mâle en mâle, soit simplement par ordre de primogéniture, est regardée comme la condition fondamentale de l'institution monarchique ; il y a toutefois cette différence essentielle que, d'après le droit nouveau, c'est une constitution toute humaine, faite ou consentie par les citoyens, qui confère à un homme et à sa famille le pouvoir temporel avec l'hérédité, tandis que, d'après l'ancien droit, ce pouvoir et sa transmission étaient regardés comme une institution divine. Plusieurs princes démocratiques ont cru devoir ajouter à leur titre la consécration religieuse; mais la cérémonie du sacre n'a rien ajouté à leur autorité réelle ni rien changé au jugement que leurs sujets volontaires portent sur eux. La royauté ne constitue donc pas une caste dans la famille qui l'exerce; mais l'hérédité des fonctions y introduit l'un des éléments constitutifs «de la caste ; et , dans les familles des rois légitimes, l'Europe nous offre véritablement

des exemples de castes royales, localisées pour ainsi dire dans quelques descendances. Supposez que cette doctrine du droit divin s'étende, non à quelques exceptions, mais à la société toute entière, qu'elle embrasse toutes les familles et toutes les fonctions, distribuées méthodiquement et transmises comme des héritages : voilà le régime des castes, tel que l'Inde brahmanique l'a conçu, et tel qu'elle l'a 'exposé partout dans ses écrits.

Quatre castes fondamentales servent de base à la société brahmanique : les Brahmanes , les Xattriyas, les Yœçyas et les Çûdras. Un grand symbole fut conçu pour les représenter, dans leur origine et dans leur hiérarchie; ce symbole a été reproduit dans tous les temps et dans beaucoup de livres sanscrits ; le buddhisme seul, qui tentait une révolution sociale dans la contrée , n'en tient^ aucun compte, ou ne le cite que pour le combattre.

« Pour la propagation de la race humaine, Brahmâ, de sa bouche, de son bras, de sa cuisse et de son pied, produisit le brahmane, le xattriya, le vseçya et le çûdra... Pour la conservation de cette création toute entière, l'Etre souverainement glorieux assigna des occupations différentes à ceux qu'il avait produits de sa bouche, de son bras, de sa cuisse et de son pied. Il donna en partage aux brahmanes l'étude et l'enseignement, l'accomplissement du sacrifice, la direction des sacrifices offerts par d'autres, le droit de donner et celui de recevoir. Il imposa pour devoirs aux xattriyas de protéger le peuple, d'exercer la charité, de sacrifier, de hre les Livres saints, et de ne pas s'abandonner aux plaisirs des sens. Soigner les bestiaux, donner l'aumône, sacrifier, étudier les Livres saints, faire le commerce.

prêter à intérêt, labourer la terre,- sont les fonctions assignées au vseçya. Mais le souverain Maître n'assigna aux çûdras qu'un seul office, celui de servir les classes précédentes sans déprécier leur mérite. « {Manu. I, xxxi. 87.)

L'origine divine des castes, le droit divin qui assigne à chacune d'elles ses fonctions, est un objet de foi dans la civilisation brahmanique. Nous ne jugeons pas possible (jue cette croyance, à la fois religieuse et politique, se soit formée subitement à la suite d'une convention même tacite ; car, outre que les hommes consentent difficilement àr être déprimés, il n'est guère croyable qu'une institution de celte nature, si elle eût été arbitraire, se fût conservée jusqu'à nos jours, après les appels successifs que l'Inde a entendus, sans y répondre, du buddhisme et du christianisme. On ne devra donc pas s'étonner, si l'on en retrouve déjà les éléments dans des hymnes composés antérieurement à la constitution définilive du brahmanisme.

.En effet, il est deux points que la lecture des hymnes peut établir, croyons-nous, de la manière la plus solide : premièrement, les castes ne sont point constituées régulièrement dans le Rig-Vèda ; en second lieu, ce livre contient tous les éléments du système des castes, non encore entièrement coordonnés.

Si la séparation des fonctions est un des éléments essentiels des castes, on peut affirmer qu'il n'y a pas de castes dans le Yêda. En effet, l'on y voit souvent

— 22G ~ des hommes qui viennent de faire la guerre, offrir, comme pères de famille, le sacrifice aux dieux, non par l'intermédiaire d'un pontife sacré, mais directement, c'est-à-dire broyant et purifiant le sôma de leurs propres mains, composant l'hymne, allumant le feu d'Âgni ; on peut même dire que c'est là un des faits les plus ordinaires que nous présentent les Hymnes. Inversement, on voit des hommes de famille sacerdotale prendre les armes et marcher au combat comme s'ils étaient des xattriyas. Tel est le fait dont se glorifient les descendants de Kuça, dans la dernière partie de la période védique (ii, 33). Les mariages entre seigneurs et prêtres non-seulement ne sont point interdits dans le Vêda, mais ne sont pas même signalés comme une dérogation à l'usage commun des Aryas. îl y a sur ce point essentiel une égalité réelle entre ces deux classes de personnes: et cela se conçoit d'autant mieux, que les fonctions de l'une et de l'autre n'étaient pas encore incompatibles. On peut lire, à ce sujet , l'hymne de Çyâvâçwa (n, 350); ce jeune poëte était ^hà^Aréanânas, brahmane attaché à la personne du roi Rcitavîti; ce prince habitait au pied des montagnes d'où descend la Gômatî, affluent occidental de l'Indus. Çyâvâçwa vit dans un sacrifice la fille du xattriya Ratavîti et en devint amoureux, 11 la demanda en mariage : c'est un des principaux sujets de cet hymne, oii le poëte demande aux' Maruts leur protection pour ses amours. On peut aussi distinguer, dans les listes

généalogiques données par les Purânas , un assez grand nombre de noms appartenant à des familles royales et qui sont évidemment ceux d'auteurs védiques, dont nous possédons des hymnes.

Si Ton interroge le Vêda relativement aux autres fonctions, il répond que le sacerdoce ne leur est pas incompatible, qu'un homme de prière peut aussi bien labourer la terre ou faire paître les troupeaux, que broyer le sôma ou allumer le feu divin. Toutefois, si l'on considère que la conquête faisait tomber entre les mains des Aryas un très-grand nombre de vaches et de chevaux, et de vastes domaines, on comprendra que le propriétaire de ces biens ne pouvait, par ses seules forces, les faire valoir, et qu'ainsi le concours d'autres hommes lui était indispensable. C'est ce que prouve l'hymne suivant ■du riche Yâmadêva.

A divers dieux.

« Avec le" maître de la plaine pour ami, nous sommes sûrs de la victoire. 11 donne à celui qui nous ressemble vache, cheval et délices de tout genre.

« Maître de la plaine ! envoie-nous les eaux aussi douces que le miel, comme la vache nous cède son lait. Que les Maîtres de la pureté nous donnent les ondes , non moins pures que le •beurre, qui tombe en flots de miel.

1) Que les plantes, les cieux, les ondes, l'air, soient pour nous aussi suaves que le miel. Que le Maître de la plaine ait pour nous la douceur du miel. Honorons-le avec innocence de cœur.

» Que le bonheur soit sur nos animaux, sur nos hommes, sur

nos charrues. Que nos rênes flottent avec bonheur; qu'avec bonheur pique notre aiguillon.

» Çuna et Stra, aimez nos prières et versez sur elles ce lait que vous formez dans le ciel.

» Âppproche-toi, ô fortunée Sîtâ! Nous t'honorons, pour que tu nous sois propice et fructueuse.

» Qu'Indra féconde Sîtâ; que Pûsan la. décore. Que Sîtâ nous prodigue son lait pendant de longues années.

» Qu'avec bonheur les socs labourent pour nous la terre; qu'avec bonheur nos pasteurs conduisent les animaux. Qu'avec bonheur Parjanya répande sur nous son miel; qu'avec bonheur Guna et Sîra nous arrosent de leur lait. »

Dans cet hymne le Maître de la plaine paraît être Vâyu, le Vent, ou bien Agf7it; Çima-sira est un nom d'Indra; Sîtâ personnifie le sillon du labour, Pûsan le soleil, Parjonya la force fécondante de l'orage.

La nécessité où les Âryas furent conduits d'avoir des hommes à leur service et de se décharger sur eux d'une partie de leurs fonctions originelles, ne suffisait pas à elle seule pour faire du peuple une caste à part; nous voyons, en effet, la même chose exister chez toutes les nations modernes, qui pourtant ne sont pas soumises au régime des castes. Un homme du peuple n'est point exclu par le Vêda du droit d'offrir le sacrifice : du moins, il n'y a dans les Hymnes aucun passage qui prouve l'existence d'une telle exclusion. On voit au contraire des poètes composer l'hymne et remplir toutes les fonctions sacrées, sans que leur pauvreté y fasse obstacle ; or, la pauvreté avait pour conséquence, que

ces pères de famille, avec leur femme et leurs enfants, devaient se suffire à eux-mêmes et exécuter, pour l'entretien de leur vie et de leur maison, la plupart des ouvrages qui furent plus tard le lot des hommes du peuple.

Aucune hiérarchie n'est indiquée dans les Hymnes entre les diverses classes des Aryas ; nulle part il n'est dit que le brâlimane l'emporte sur le xattriya ou le xattriya sur le brahmane. Enfin, il n'y a point de çùdras. Ce fait mérite une attention particulière : en effet, selon toute apparence, cette caste n'appartenait point à la race aryenne, mais se composait des anciens habitants de l'Inde, que la conquête avait soumis aux Aryas. On en peut conclure que, même à la fin de la période védique, ces races étrangères n'étaient point encore subjuguées; et, de plus, que si des familles ou des peuplades de race jaune ou noire obéissaient déjà aux nouveaux conquérants, elles n'étaient point assez complètement incorporées à leur société pour y être classées et pour ainsi dire hiérarchisées. Or, le régime des castes brahmaniques renferme positivement, à toutes les époques de la littérature sanscrite, la caste des cùdras.

C'est assez dire que le grand symbole brahmanique cité plus haut ne se rencontre point dans le Vêda. Il lui est tellement étranger et postérieur, que le nom même du -dieu masculin Brahmâ ne s'y rencontre pas. Plusieurs poètes ont déjà la notion de l'Etre existant par lui-même; mais Brahmâ n'est

point son nom. La grande conception métaphysique des poètes védiques porte le nom d'Agni, feu divin, essence mystique, qui, se dégageant peu à peu de sa forme matérielle, devint l'Être suprême et le principe universel de la vie et de la pensée. Si Brahmà n'est point dans le Vêda, à plus forte raison le symbole de castes issues des quatre parties de Brahmâ, ne saurait-il s'y trouver.

Nous ne pouvons cependant passer sous silence l'hymne attribué à Nârâyana, personnage divin qui est Yisnu, et adressé à Purusa, qui est le principe masculin suprême. Cet hymne (iv, 341) est une sorte de genèse, dans laquelle il est dit expressément que le brahmane est la bouche du Purusa, la royauté ses bras, le vseçya ses cuisses, et que le çûdra est né de ses pieds. Mais les critiques s'accordent à considérer comme apocryphe cet hymne sans nom d'auteur; et M. Langlois fait observer avec raison qu'il renferme une métaphysique qui est plutôt celle des Upanisads que celle du Rig-Vêda. Nous croyons donc pouvoir le repousser en ce moment comme appartenant à une époque postérieure aux hymnes authentiques; et il reste par conséquent établi que le Rig-Vêda ne fait pas mention des çûdras, ou, en d'autres termes, que le régime brahmanique n'y est pas encore constitué.

D'un autre côté, il est incontestable que l'on distinguait déjà les brahmanes, les xattriyas et le vie, c'est-à-dire le peuple. L'hymne de Kutsa (i, 208)

met en opposition les mots brâhman eXrâjan; Çyâyâçwa parle du prêtre et du père de famille réunis; Vâmadêva fait la même distinction ; ailleurs il parle du prêtre entouré du peuple et de ses chefs. Un très-grand nombre de passages, dans divers auteurs, distinguent le peuple, ou le roi, ou le prêtre. Enfin il est un hymne très-curieux du même Çyâvâçwa, fils d'Arcanânas, de la famille d'Atri, où les trois classes sont très-nettement désignées par leurs fonctions essentielles et par les mots d'oii plus tard les castes ont tiré leurs noms. Dans cet hvmne tout est soumis au nombre trois, les strophes avec leurs rhythmes, les refrains et les objets désignés. Or, voici ce qui est dit des trois classes :

Cl 16. Favorisez la piété (brahma), favorisez la prière. )) Tuez les Réixasas^ guérissez nos maux. Partageant les plaisirs avec l'Aurore et le Soleil, ô Açwins! prenez le sôma de votre serviteur.

» 17. Favorisez la force ixattra), favorisez les héros. » Tuez les Râxasas ; guérissez nos maux. Partageant les plaisirs avec l'Aurore et le Soleil, ô Açwins! prenez le sôma de votre serviteur.

» 18. Favorisez les vaches; favorisez le peuple {vie). n Tuez les Râxasas; guérissez nos maux. Partageant les plaisirs avec l'Aurore et le Soleil, ô Açwins ! prenez le sôma de votre serviteur. »

(Çyâvâçwa, HT, 310.)

Nous devons donc rechercher dans le Vêda la condition où se trouvaient ces diverses classes de personnes et déterminer les relations qu'elles avaient

entre elles à la fin de la période des Hymnes. En efifet, comme l'établissement des castes eut lieu à cette époque, nous pouvons espérer que les Hymnes nous dévoileront, au moins en partie, les causes qui l'ont provoqué.

Le nom de râja, qui désigne les mêmes personnes que le mot xattriya, n'est pas propre à la langue sanscrite, et n'a pas été inventé durant la période védique. Car il se trouve chez plusieurs peuples occidentaux, qui n'ont rien tiré du Yèda, ni de l'Inde. Tel est le vex des Latins, et le reiks des anciens idiomes germaniques. Mais la langue sanscrite, par la haute signification de ses racines, nous montre, dans le mot râja, des personnages qui se distinguaient au milieu du peuple par l'éclat de leurs vêtements et en général par la splendeur dont ils étaient environnés. Cet éclat n'est pas la lumière mystique que le feu sacré répandait sur les prêtres officiants et qui leur faisait donner le nom de dêvas. C'est celui que donne la richesse. En effet, outre que la langue sanscrite rapporte le mot râja, qui veut dire roi ou seigneur, à la racine ràj, briller, le mot germanique reiks, qui signifie également seigneur, se rapporte principalement à l'idée de richesse ; et c'est même de lui qu'est dérivé le mot français riche. Le mot rex des Latins ne semble pas avoir exprimé cette idée; car le verbe regere n'a que le sens secondaire de régir. Toutefois il se peut que primitivement rex signifiât un seigneur, et que le

nom de Marcius Rex voulût simplement dire Marcius le riche (1). Quoi qu'il en soit, le Vêda nous montre, dans la richesse, l'origine de la royauté des xattriyas. En effet, dans ces temps anciens, où la fortune d'un homme n'était point représentée par la quantité de monnaie dont on peut disposer, la richesse se confondait avec la splendeur des vêtements, de la maison, des serviteurs, des chevaux, des vaches, des voitures, des armes, en un mot de tous les objets dont l'éclat et la bonne tenue pouvaient caractériser un homme opulent.

C'est donc l'inégalité dans la distribution des richesses qui doit être considérée comme l'origine de la classe royale, laquelle fut plus tard la caste des xattriyas. La richesse, qui accroît les domaines et augmente le nombre des serviteurs, met entre les mains de ceux qui la possèdent une puissance d'action supérieure à celle des autres hommes. Et par là, il ne faut point entendre cette puissance mystique dont dispose le prêtre, quand il délie la jeune fille des chaînes de la virginité pour la remettre entre les mains d'un époux, ou quand il appelle la pluie qu'Indra et les Maruts distribuent, ou quand il chasse les maladies, ou quand il évoque les dieux et les amène jusque sur le kuça dans l'assemblée des.

(1) Il faut ajouter que le mot rex n'a peut-être rien de commun a"vec regere, dont le participe reclus, ainsi que le mot régula, se rapporte au sanscrit riju, droit, mot indépendant de râj et de râja.

sacrificateurs. Le pouvoir royal de l'homme opulent est une force [xattrd) ; en effet, dans la guerre, le râja est le chef qui commande l'armée, ou une partie plus ou moins grande de l'armée, et qui fait, par l'autorité du commandement, mouvoir les hommes comme il le veut, au prix même de leur vie; s'il est vainqueur, lé butin augmente sa richesse et son pouvoir. Dans la paix, l'étendue de ses domaines met sous sa direction les hommes qu'il emploie, et fait d'eux ses agents ; il est la force qui les meut et qui leur fait exécuter pour lui une foule d'ouvrages qu'il ne pourrait exécuter lui-même. Telle est la puissance du xattriya des Hymnes.

L'héritage en fait un roi féodal. Car, avec la richesse, se transmet du père au fils le pouvoir et l'éclat qui l'environnent. Il a une armée [sêna) dont il dispose, un château fort sur la colline {pura, en grec T^'oliç, burg en allemand) ; de là, il domine sur ses possessions territoriales, et voit pour ainsi dire ce qui s'y passe; il est à la fois-le protecteur [nâïa] et le maître de son peuple [viçpatis, ^za-izk-nç) - Sa souveraineté s'étendant sur des familles de plus en plus nombreuses à mesure que le besoin d'être défendues est ressenti par elles, le râja védique ne tarde pas à avoir une province, avec des peuples qui lui payent des redevances. Enfin ce système vraiment féodal se développant, le Vêda, dans un hymne de Savya (i, 102), nous montre que les rois se subordonnaient quelquefois les uns aux au-

très, et que quelques-uns exerçaient des droits de suzeraineté sur leurs pairs ; ils portaient dès lors le titre de grand-roi, maharaja. Si l'on réunissait divers passages des Hymnes, on pourrait avoir le portrait d'un roi védique. Ce roi terrible est monté sur un éléphant ou sur un char doré, l'aigrette au front ou la tiare sur la tête. Entouré d'un noble et brillant cortège de xattriyas, il resplendit au milieu d'eux par les pierreries dont il est paré, par son arc doré, son carquois et ses armes étincelantes. Ce riche et puissant seigneur commande à des fantassins et à des cavaliers ; l'honneur le conduit ; il est ferme dans la bataille et ne reçoit de blessures que par devant.

Nous avons vu que le partage exclusif des fonctions, c'est-à-dire le privilège , n'était pas encore reconnu à cette époque, non plus que la subordination des xattriyas et des brahmanes. Mais le droit divin s'appliquait déjà à l'autorité royale, et cela sous les mêmes formes oii il a été pratiqué depuis par les monarchies féodales de l'Europe. Fut-ce par une convention tacite entre les prêtres et les rois, ou par l'effet d'une violence exercée par ces derniers sur le sacerdoce, ou enfin par une suite naturelle de faits et d'idées? Cette dernière supposition est, sans contredit, la plus vraisemblable. En effet, le pouvoir féodal des xattriyas n'était pas le produit d'une élection populaire ; nulle part dans le Vêda il n'est parlé de rois élus par leurs sujets. Et en réa-

lité, dans les conditions où se trouvait le pouvoir, étroitement uni à la richesse, comment le peuple héréditairement soumis à ses seigneurs et à leurs fils, eût-il pu donner ce qu'il n'avait pas lui-même? Le droit de nature qui fait succéder le fils à son père transmettait aussi le pouvoir. Or, le fait naturel se transformait aisément en une institution dir vine, chez un peuple dont la religion ne renfermait que des symboles où les lois de la nature étaient seules représentées. L'habitude de voir le pouvoir se perpétuer dans les mêmes familles devint une sorte de consécration ; et quand une cérémonie religieuse s'accomplit pour la première fois sur un raja, elle ne fit que constater un fait antique et répondit en réalité à la croyance de tous. Là tradition indienne fait remonter le premier sacre royal à AyUy fils de Purûravas, fils d'//«, fille de Manu; Manu, chef de la race humaine, était lui-même fils de Yivaswat qui est le soleil. Mais lia est donnée comme épouse de Buda, fils de Sôma qui est la lune. lia avait dix frères parmi lesquels se trouve Ixwâku, dont les héros du Râmâyana furent les descendants. Or cette dynastie est également composée de rois sacrés. Le B'âgavata Purâna rapporte que le fils de Dista, l'un des frères ^Ixwâku, devint vaeçya ; que la fille d'un autre, nommé Çaryâti, épousa le prêtre solitaire Cyavâna; ({vî'vLn autre encore, nommé Drista, fut le chef d'une famille brahmanique, et que le dernier, Kavi, se fit ana-

chorète. On voit que l'archéologie indienne contenue dans les Picrânas ne partage point les fonctions entre les anciennes familles, et ne suppose pas que les castes existassent dans ces temps reculés. Si donc elle fait remonter très-haut l'usage du sacre pour certaines familles, c'est qu'en effet cette cérémonie s'y accomplissait .dès la plus haute antiquité. La pièce de théâtre qui a pour titre Vihamôrvaçî et qui met en scène les amours d' Urvaçî et de Purûravas, expose aussi la naissance et le sacre à'Ayu, leur fils. La cérémonie s'accomplissait en grande pompe sur le théâtre; le public, qui assistait à la représentation. Voyait l'onction royale, l'huile extraite de la sainte fiole par les mains du prêtre. Et ainsi se manifestait sous ses yeux l'alliance du pouvoir temporel des rois et du pouvoir mystique ou spirituel des brahmanes.

Le Rig-Vèda ne nous permet pas de douter que le sacre était en usage au temps des Hymnes. On y trouve souvent des expressions comme celle-ci : «Agni, roi sacré» (Gôlaraa) ; a un prince royal sacré par Agni {Parâsara) ». Deux hymnes nous ont été transmis, comme ayant été composés expressément pour le sacre d'un roi; voici l'un des deux, qui semble en effet n'être autre chose que les paroles de la consécration prononcées par le prêtre :

« Je t'ai amené au milieu (de nous). Sois ferme : soutiens- toi sans trembler. Tout le peuple te désire. Que ta royauté ne chancelle pas.

« Croîs en grandeur. Ne tombe point ; sois comme une montagne inébranlable. Tiens- toi aussi ferme qu'Indra. Affermis ta royauté -

« Qu'Indra, par la vertu d'un ferme holocauste, le soutienne fermement. Que Sûma, que Brahmanaspati lui soient favorables.

« Le ciel est ferme ; la terre est ferme ; ces montagnes sont fermes ; tout ce monde est ferme. Que le roi des familles soit ferme aussi.

« Que le royal Varuna, que le divin Vrihaspaii, qu'Indra et Agni soient le ferme soutien de ta royauté.

« A un ferme holocauste nous joignons la ferme libation du sôma. Qu'Indra rende ton peuple fidèle à payer les redevances. »

Cette pièce montre plus clairement que toutes les analyses philologiques, que la force était le caractère essentiel du pouvoir des xattriyas. Par les mots « je t'ai amené au milieu », on doit entendre qu'il s'agit ici de l'enceinte sacrée; c'est ce que prouvent le troisième et le dernier verset, où l'on voit que la cérémonie royale était accompagnée du sacrifice aux dieux.

Le second hymne, attribué à AUivaiita, fils d'Angiras, nous présente la même cérémonie du sacre avec quelques détails de plus ; mais , comme le premier, il ne contient que les paroles pour ainsi dire sacramentelles :

LE PRÊTRE. « Par la vertu de l'holocauste, qui fait qu'Indra se tourne vers nous, ô Brahmanaspati, fais aussi que nous nous tournions du côté du trône.

{Au roi.) « toi qui règnes sur nous, tourne-toi contre les ennemis qui nous attaquent. Tiens-toi ferme devant les combattants.

« Que le divin Savitn, que Sôma te soutiennent dans ta marche. Que tous les êtres se tournent vers toi à ton approche.

LE ROI. « dêvas, j'offrirai l'holocauste, qui a fait la grandeur et la puissance d'Indra. Que je devienne sans rival.

a Que je sois sans rival ; que je triomphe de mes ennemis , que je règne sans conteste; Que je brille parmi tous les êtres et parmi mon peuple. »

11 ne manquait à la royauté, pour qu'elle fût une caste comme elle le devint plus tard, qu'une seule chose, le privilège, c'est-à-dire l'exclusion absolue de tout homme n'appartenant pas à une famille royale, héréditaire et sacrée. On sait que ce privilège ne tarda pas à être reconnu par les peuples et légalement constitué ; mais on sait aussi qu'il y eut de temps en temps des conspirations et des usurpateurs. Tel fut ce fameux Candragupta, à la cour duquel résida, comme ambassadeur, Mégasthène.

Au-dessous du pouvoir royal des seigneurs était le peuple. La constitution brahmanique, qui lui assigna, pour fonction de droit divin, le soin des troupeaux, l'industrie et le négoce, ne fit que constater un fait ancien que les hymnes du Yêda signalent fort souvent. Tandis, en effet, que le seigneur occupait dans sa forteresse la partie élevée du pays, le peuple était répandu dans la plaine, sur les terres en pente et dans les prairies. Là, ses principales occupations étaient de faire paître les immenses troupeaux de vaches des xattriyas, de conduire la charrue, de répandre l'orge dans les sillons, ou de rentrer les récoltes. On peut remarquerqu'il n'est presque jamais

question des -brebis dans les Hymnes ; non que cet animal fût d'un faible avantage pour les Aryas, puisqu'il leur fournissait les vêtements et les filtres de laine où se clarifiait le sôma ; mais le mouton est un habitant des montagnes, et l'Arya recherchait les prairies et les coteaux. La brebis des Gandàras, qui semblent être les peuples du Kandahar, était célèbre par la finesse de sa laine, à laquelle une jeune épouse compare le fin duvet qui couvrait son propre corps, caractère distinctif de la race aryenne.

Les métiers n'étaient point inconnus des viças ; le fer, l'argent, l'or et des bois de différentes sortes, sont les matières les plus souvent nommées dans les Hymnes; les calices où l'on versait le sôma étaient de bois ; à la fin de la période, il y en avait qui étaient d'or, ouvrages d'habiles fabricants; les roues des chars étaient à jantes et à rayons ; elles avaient par conséquent un moyeu et un axe de fer. Les armes sont souvent citées pour leur éclat, ou pour la richesse de la matière dont elles étaient faites ; ce n'est point le cuivre, mais le fer, qui est employé dans la plupart de ces fabrications, ce qui prouve un certain degré d'avancement dans l'art de préparer les métaux et de leur donner une forme. Du reste, les bracelets, les colliers d'or, les aigrettes d'or, la tiare ou couronne composée de matières précieuses, objets souvent nommés dans le Yêda, prouvent que le travail manuel avait acquis chez les Aryas une certaine perfection. Ils faisaient grand usage de navires, non

simplement pour se transporter eux-mêmes, comme les sauvages dans leur pirogue, mais comme moyen de transport ordinaire pour leurs marchandises ; les produits de l'agriculture, les objets fabriqués, les toiles, les tapis même étaient transportés par les rivières, d'une contrée dans une autre, au moyen de navires évidemment déjà grands et fabriqués de plusieurs pièces. Les marchands qui voulaient tenter la fortune et s'enrichir avaient pris pour rendez-vous le Samudra, c'est-à-dire le bassin principal de l'Indus [Praskanwa, i, 91) ; là se faisaient les échanges; là s'accomplissait un mouvement continuel de passagers allant d'une rive à l'autre, et établissant des relations fréquentes entre les courtes et fraîches vallées de la rive droite et les grands pays de l'est, où là race des Aryas s'avançait toujours, par une sorte de déplacement non interrompu. L'usage déjà existant des pèlerinages aux lacs sacrés, tîrta, et la connaissance du chameau comme véhicule, permettaient aux Aryas de se reporter vers le nord et le nord-est, dans les régions élevées et vers les cols, par lesquels ils pouvaient entretenir des relations avec les peuples occidentaux. Je n'ai trouvé dans le Vêda aucune mention de ces caravanes [sârda) qui, dès ces temps reculés, parcouraient l'Asie, qui rendirent célèbres plusieurs de ses villes et qui sont si souvent signalées dans les écrits brahmaniques. Il semble que le commerce des viças fût renfermé presque entièrement dans le bassin de l'Indus et de ses affluents, et ne

s'avançât guère au delà de la Saraswatî.hd, partie inférieure du grand fleuve, du SamudrdyVLQ%i^o\vA signalée ; le désert et la montagne sont les limites du, commerce; et parla on ne peut entendre que le désert de Marvvar et les monts Himalaya. Du reste, ce désert n'a poini^ de nom ; et il n'y a dans le Vêda aucun nom propre de montagne, si l'on excepte le Munjavaty mot qui ne désigne peut-être pas un mont particulier. Les rivières et le Samudra sont les routes naturelles et les points de repère des populations aryennes, comme les vallées sont les domaines de leurs seigneurs.

Y avait-il des villes au temps du Vêda? Aucune n'est nommée ; et, bien que les Purânas en nomment plusieurs comme appartenante des princes védiques, nous n'avons aucune raison de croire qu'il y eût autre chose alors que des villages. Le château sur la hauteur, le village sur la pente ou dans la plaine : tel semble être l'aspect général des établissements aryens. Le village était rempli par les viças, qui s'y livraient à leurs métiers divers ; il y avait une fête où les jeux, les exercices du corps, les spectacles de marionnettes sur de petits théâtres de bois (n, i68.), les repas avec des convives invités, formaient des délassements usités dans le peuple. Le seigneur distribuait des largesses à ses sujets, fidèles à payer les redevances et à fournir les hommes exigés par la guerre. Il est un jeu que nous devons signaler ici comme ayant, dès cette époque, envahi la société

aryenne, jeu qui passionna plus tard les xaltriyas, au point de causer dans l'Inde de véritables révolutions de palais ; c'est le jeu de dés. Les peuples s'y livraient déjà avec une telle passion, qu'un poëte, Kavasa^ €rut devoir composer un hymne pour en marquer les funestes effets. Nous citons cette pièce, oîi l'on trouvera plusieurs traits de mœurs qui s'ajouteront à ceux que nous venons d'indiquer :

A Yidâdaka.

u J'aime avec ivresse ces enfants du grand ViBâdaka, qui s'a- .gitent et tombent dans l'air et roulent sur le sol. Mon ivresse est pareille à celle que cause le sûma, né sur le Mujavat. Que Yidâdalta, toujours éveillé, me protège!

« J'ai une femme qui n'a contre moi ni colère, ni mauvaise parole. Elle est bonne pour mes amis comme pour son mari. Et voilà la femme dévouée que je laisse, pour aller tenter la fortune î

« Cependant ma belle-mère me bait; ma femme me repousse. Le secours que me demande le pauvre est refusé. Car le sort d'un joueur est celui d'un vieux cheval de louage.

« D'autres consolent la femme de celui qui aime les coups d'un jdé triomphant. Son père, sa mère, ses frères lui disent : « Nous « ne le connaissons pas ; emmenez-le enchaîné. »

« Quand je réfléchis, je cesse de vouloir être malheureux par ces dés. Mais, en passant, mes amis me poussent ; les dés noirs en tombant ont fait entendre leur voix. Et je vais à l'endroit où ils sont, comme une femme perdue d'amour.

« Le joueur arrive au rendez-vous ; le corps tout échauffé, il se dit : Je gagnerai. Les dés s'emparent de l'âme du joueur, qui leur livre tout son avoir.

« Les dés sont comme le conducteur de l'éléphant, armé d'un

€tt)G avec leijuel il le presse. Us brûlent le joueur de désirs et èe regrets, remportent des victoires, distribuent le butin, font le bonheur et le désespoir des jeunes gens, et pour les séduire se couvrent de miel.

t» La troupe ^es cinquante- trois se livre à ses ébats ; elle ressemble au juste et divin Savitri. Ils ne cèdent ni à la colère, ni à la menace; le roi lui-même s'abaisse devant eux.

« Roulant par terre, secoués dans l'air, ils sont privés de bras, et tommandent à celui qui en a. Ce sont des charbons célestes, qui tombent sur le sol et qui glacent et brûlent le cœur.

« L'épouse du joueur abandonnée s'afflige ; sa mère ne sait ce qu'est devenu son fils. Lui-même, poursuivi par un créancier, tremble : la pensée du vol lui est venue ; il ne rentre chez lui que la nuit.

« En revoyant sa femme, il songe que d'autres sont heureuses, qnfe d'autres ménages sont fortunés. Mais dès le matin il attelle de nouveau le char de ses noirs coursiers, et, quand Agni s'éteint, il couche à terre comme un misérable Vrisala.

. « Je salue avec respect celui qui est le roi et le chef de •votre grande armée. Je ne dédaigne pas vos présents, et je vous tends les deux mains. Mais je vous dirai en toute vérité : . « joueur, ne touche pas aux dés. Travaille plutôt à la terre, et jouis d'une fortune qui soit le fruit de ta sagesse. Je reste avec mes vaches, avec ma femme ; j'ai ici quelque chose qui a pour garant le grand Savitri.

« dés, soyez bons pour nous, et traitez-nous en amis. Né venez pas avec un cœur impitoyable. Réservez votre colère pour nos ennemis. Qu'un autre que nous soit dans les chaînes de ces noirs combattants. »

{Kavasa, IV, 192.)

Le jeu, dont les pernicieux effets sont retracés dans cet hymne avec une si vive réalité, était une cause de plus qui favorisait l'inégale distribution des richesses et leurs déplacements dans la société aryenne. Il résultait de ces causes réunies que la classe populaire

renfermait des riches et des pauyres, et que la pra* tique de la charité et de l'aumône était devenue né-' cessaire. C'est ce que constatent deux hymnes, spécialement destinés à faire l'éloge et à montrer les avantages de la bienfaisance ; en voici quelqiiesi versets :

« Les dieux ne nous ont point condamnés à mourir de faim ; car les hommes ont une ressource chez le riche. L'opulence de l'homme bienfaisant ne périra point. Le méchant ne trouve point d'amis.

« Quand le riche se fait une âme dure pour le pauvre qui demande à manger, pour l'indigent qui l'aborde, quand il garde tout pour lui, il ne trouve point d'ami...

« Que le riche soulage celui qui a besoin et qui trouve la route trop longue. La fortune tourne comme les roues d'un char, et visite tantôt l'un, tantôt l'autre.

« Je le dis en vérité : le mauvais riche possède une abondance stérile ; cette abondance est sa mort. Il ne sait honorer ni Aryaman, ni Mitra. C'est un pécheur endurci qui mange tout.

« Mais le soc de la charrue, ouvrant sa voie féconde à travers les guérets, augmente l'aisance du bon riche. Le prêtre instruit est plus respectable que le prêtre ignorant. Le bienfaiteur généreux doit l'emporter sur l'égoïste...

« Les deux mains se ressemblent et ne font pas la même œuvre. Deux vaches qui ont été mères en même temps, ne donnent pas le même lait. Deux frères jumeaux ne possèdent pas la même force. Deux hommes, quoique du même sang, ne sont pas également généreux. »

Attribué à un auteur imaginaire nommé B'ixu (mendiant), cet hymne montre à quel point était parvenue l'inégalité des richesses, et que par conséquent les causes qui l'avaient produite agissaient déjà

depuis longtemps. Il est à remarquer que la tradition présente ce jBVîcm comme fils d'Ângiras, c'est-à-dire de prêtre, puisque sous ce dernier nom les Indiens personnifiaient le plus souvent le sacerdoce. On pourrait donc croire, sur cette seule indication, que dès cette époque il existait des prêtres mendiants, sinon reconnus comme un ordre pieux, du moins se rencontrant individuellement dans la société des Aryas ; c'est ce que le premier verset de l'hymne paraît confirmer.

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