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ORIGINE DES CASTES

La condition du sacerdoce à cette époque est un des sujets les plus importants à étudier de près dans le Vêda ; car les faits nombreux fournis par les Hymnes nous donnent l'interprétation de l'un des plus grands événements de l'antique histoire de l'Inde, nous voulons dire de l'établissement définitif des castes.

Or pendant la période plus ou moins longue qui a précédé les temps védiques, et dans le temps des plus anciens des hymnes que nous possédons, la place des prêtres n'avait rien de fixe dans la société. On était prêtre, non par fonction, mais par circonstance. Le même homme qui se battait contre les Dasyus ou qui labourait ses terres, offrait comme père de famille le sacrifice aux dieux. Sans être xattriya, c'està-dire homme de pouvoir, il n'était cependant point brahmane d'une façon permanente, ce nom ne lui étant donné que pendant le temps où il remplissait la fonction de prêtre ; il pouvait être râja à la guerre ou dans son château, s'il était riche, et brahmane aux heures du jour où il officiait pour lui et

les siens. Les traditions puràniques et les listes qui les accompagnent, contiennent un grand nombre de noms d'hommes ayant eu ce double caractère. Mais à mesure que la distribution des richesses devint plus inégale et que les occupations se répartirent avec plus de fixité parmi les hommes, il se forma des familles d'artisans, de laboureurs ou de commerçants, comme il se formait des familles de xattriyas; et tandis que les premiers étaient tout entiers à leur travail j et lès autres aux exercices de la guerre ou au gouvernement de leurs provinces, on vit le sacerdoce se fixer aussi dans certaines familles. Le Vêda nous t)ffre l'exemple de prêtres officiant pour le public, composé du peuple et de ses seigneurs. De même que les rois rattachaient leur origine à d'antiques parents, issus directement de Manu ou remontant même jusqu'à Vivaswat ou à Sôma, les grandes fanlilles sacerdotales se groupèrent autour de certains noms plus ou moins sacrés, Angiras^ Atri^ B'rigu, Yasistu et plusieurs autres. Beaucoup aussi n'avaient point ces ascendants illustres et formaient une classe <îe personnes sans richesses et sans noblesse, que la dignité de leur ministère distinguait seule au milieu dès vïças.

La prépondérance d^s familles seigneuriales allait

nakirelledaent croissant. Gomme elles occupaient le

^(À éû grande partie et qu'elles commandaient les

^tméeSi leurs revenus territoriaux et leur part de

buliû l'emportaient toujours sur le lot des familles

plébéiennes. Or, lorsque les rôles furent partagés de telle sorte que les prêtres fussent exclusiYement occupés de leur ministère et n'eussent entre les înains aucune partie du xattra, c'est-à-dire du pou- YoiT militaire et politique, il arriva que leurs richesses ne s'augmentèrent plus, ou même allèrent en diminuant. La disproportion entre la fortune du prêtre et celle du xattriya fut de plus en plus grande, «t força le premier à se mettre au service du second. Ce n'est point un tableau de fantaisie que nous traçons en ce moment : car il n'est pas besoin de lire un grand nombre d'hymnes , pour se convaincre <jue la puissance des rois était en proportion de leur avoir, et que celui-ci s'accroissait continuellement, par l'exploitation de leurs domaines et par la conquête ; tandis que les hommes de prière, exclusivement occupés des cérémonies saintes , de la méditation et de l'enseignement, se trouvaient, par la force des choses, soumis à la classe puissante des xattriyas. On vit donc, et le Vêda en cite un grand nombre, beaucoup de prêtres offrir le sacrifice pour le prince qui les gouvernait, et se faire leurs jomrôhitas , c'est-à-dire leurs chapelains. Dans cette condition, ils étaient vraiment au service du prince et de sa famille. Ils composaient pour lui des hymnes, dont beaucoup sont entre nos mains ; ils demandaient et obtenaient en son nom la protection des dieux ; ce pouvoir mystique, qu'ils mettaient à 5a disposition, relevait encore son prestige aux yeux

des populations. Et le prince donnait en échange au prêtre les biens matériels, qu*il possédait en abondance et dont le prêtre n'était pas aussi bien pourvu. Telle fut cette antique alliance des rois et des prêtres, décrite, avec une sincérité et une naïveté qui nous étonnent, dans un grand nombre d'hymnes : naïveté qui prouve après tout que cette alliance avait été l'œuvre du temps et de la force des choses, qu'elle était acceptée par tous et qu'elle n'était pas le produit d'une convention tacite formée pour l'asservissement des peuples. L'étude sans préjugé du Vêda réduit à rien, selon nous, les théories haineuses et les déclamations, que nos jours ont entendues sur ce sujet. Voici quelques passages, pris sans" choix et au hasard, qui montrent la condition des prêtres au milieu de la société féodale du Vêda.

A t Aurore.

• Ainsi que tu nous as déjà éveillés, ô brillante Aurore, éveille-nous aujourd'hui pour nous combler de biens, à la voix du Vâyya Satyaçravas, ô illustre. par ta naissance et célébrée pour tes coursiers...

» fille du ciel, riche en présents, lève-toi pour nous aujourd'hui; toi qui t'es déjà levée à la voix du puissant Satyaçravas, ô illustre par ta naissance et célébrée pour tes coursiers...

« riche et brillante, ceux qui t'apportent l'offrande et qui te chantent dans leurs hymnes deviennent fameux, opulents et capables d'être bienfaisants, ô illustre par ta naissance^ et célébrée pour tes coursiers...

n Opulente Aurore, accorde une mâle abondance à ces nobles

seigneurs, qui nous ont comWés de présents, ô illustre par ta naissance et célébrée pour tes coursiers. . .

» Opulente Aurore, donne la force et la prospérité à ces seigneurs, qui nous ont distribué des yacbes et des chevaux, ô illustre par ta naissance et célébrée pour tes coursiers...

n fille du ciel, fais-nous riches en troupeaux de vaches et apporte-nous ces biens, avec les rayons purs et brillants du soleil, ô illustre par ta naissance et célébrée pour tes coursiers... »

{Satyaçravas, fils d'Atri, II, 373.)

A Indra,

« Faible que je suis, je voudrais faire un brillant éloge du grand et robuste Indra, qui donne la force aux hommes, qui vient au milieu du peuple et, pour prix' de ses louanges, au moment du combat, lui assure sa protection...

» Nous sommes à toi,' Indra, nous et ces prêtres qui engendrent la force. Les chars arrivent. toi dont la mort d'Ahi a prouvé la vigueur, qu'il en vienne un vers nous, beau comme Bhaga, puissant et chargé d'offrandes.

» Indra, en toi réside la force adorable, l'abondance. Immortel danseur, • fais notre fortune et donne-nous une brillante opulence, pour que nous puissions célébrer les bienfaits d'un maître magnifique...

» Que ces coursiers ornés d'or que m'a donnés le généreux Trasadasyu, fils de Purukutsa, que les dix chevaux blancs du fils de Gfma?if a me transportent à l'assemblée du sacrifice.

» J'ai aussi reçu de Vidafa, fils de Mâriitâçwa, de forts et magnifiques chevaux, distingués par leur couleur rougeâtre. J'avais répondu à son appel; il m'a donné des milliers de parures; il a voulu que je fusse orné comme un seigneur.

» Qu'on attelle aUssi à mon char les beaux et brillants chevaux de Dwanya, fils de Laxmana. Que les richesses viennent avec grandeur vers le risi Samvarana, comme les vaches viennent au pâturage. »

{Samvarana, fils de Prajâpati, II, 395.)

Voilà donc un brahmane avide de richesses, qui recevait de toutes mains. Voici une pièce, qui semMe être la réunion de deux hymnes en un seul, et où Ton trouve quelques détails de plus sur le mêïae sujet.

A Agni.

« Âgni Yêçwânara, un roi pieux, prudent et généreux, Tryaruna fils de Trivrisna m'a rendu riche; il m'a donné deux bœufs attelés à un char, avec dix mille vaches. Qu'il te souvienne de lui.

» Il m'a donné cent vingt vaches et deux chevaux de trait, traînant une charge précieuse. Âgni vêçwânara, pour prix de nos louanges et de nos offrandes, accorde à Tryaruna ta pro* tection.

» admirable Âgni, Trasadasyu en te louant a pu obtenir ta faveur. Qu'il en soit de même de Tryaruna qui, d'une âme dévote, s'est uni aux prières et aux libations, que moi Twuyâia, l'ai faites en ton honneur.

» — Moi Açwamêcia, ^'Oulant sacrifier, j'ai entendu quelqu'un, me dire : « Allons. » Je viens avec mon hymne, je me présente avec mon offrande. Mais que celui-là me donne la richesse et tes moyens d'exprimer mes pieuses pensées.

» Cent mâles taureaux m'ont été donnés, à moi AçwamêEaj'^t accroissent ma fortune. Que la triple o&ande soit aussi douce que la liqueur du sôma.

» Indra et Âgni, vous qui avez cent trésors à votre dispositioa, drainez à Açwamêcia une mâle vigueur' et un large domaine. Qu'il soit comme le soleil immortel dans les cieux. » II, 282.

L'œuvre sainte s'offrait donc à l'encan ; à moins que le premier verset d'Açwamêâa ne soit une forme poétique^ pour faire savoir aux assistants que

ïitil d'entre eux ne saurait égaler en largesses son bienfaiteur. Quoi qu'il en soit, pour qu'il ne reste aucun doute sur ce point, nous citerons encore i'hymne suivant :

A Agni.

« Que, dès le matin, des louanges soient données au bienfaisant Agni, hôte et ami des hommes, immortel qui chérit tous les holocaustes des mortels.

» Augmente la force de Dwita, qui te présente une pure offrande. immortel, ce chantre aime à t'honorer par ses diverses Hhations.

» J'invoqpie dans ma prière le dieu aux splendeurs immortelles, en votre faveur, ô seigneurs. — Puisse leur char voler sans crainte, ô toi qui donnes les coursiers !

1) Protège ceux qui accomplissent les œuvres variées du sacrifice, dont la bouche a le dépôt de l'hymne, qui dans ce sanctuaire étendent le gazon sacré et rassemblent les offrandes.

» Ces princes m'ont donné cinquante chevaux, et j'ai payé ce présent par mes hymnes. immortel Agni, accorde à ces maîtres généreux une large et brillante abondance, une grande et mâle famille. »

{Diuita, fils d'Atri, II, 273.)

La vente est réelle, quoique le marché soit tacite et hors des règles ordinaires du négoce. Que le prêtre vive de l'autel, il n'y a en cela aucune anomalie, lorsque le prêtre remplit sa fonction sacrée pour le public; il conserve en effet son indépendance spirituelle dans toute sa plénitude. Mais les exemples modernes ne prouvent-ils pas surabondamment que la prière pour le roi peut devenir pour le prêtre une

servitude, lors même que le prêtre ne tient du roi aucune partie de son avoir? Si l'on suppose que la classe des purôhitas soit devenue nombreuse à la fin de la période des Hymnes, on conçoit aussi qu'il a dû en résulter deux conséquences : premièrement, grâce à la protection spéciale et à la libéralité des princes, les purôhitas ont surpassé en autorité les simples prêtres et ont tenu la tête de cette sorte de clergé; en second lieu, leur sujétion étant réelle, leur fonction s'est trouvée dégradée comme leur condition personnelle ; ces dignitaires, pour ainsi dire, ont eu par le fait moins de dignité que les risis ordinaires, parce qu'ils ont eu moins d'indépendance. Or le nombre des poètes védiques, ainsi subordonnés aux princes, est considérable, surtout à la fin de la période. Vâmadêva, Parasâra^ JDîrga- - tamas, Kaxîvat, Agastya, Yasista lui-même, et beaucoup d'autres, reçoivent des présents, payent en hymnes, et vont ainsi soumettant le pouvoir spirituel des dêvas au pouvoir temporel des râjas.

Mais c'est là une anomalie, un état transitoire et violent, dans une société qui tend à se constituer en castes et à se fonder sur une véritable hiérarchie. En effet, si hidra ou Agni sont la source du pouvoir royal des râjas légitimes et sacrés, ceux qui sur terre représentent Agni ou Indra, qui parlent au nom des dieux, qui lient et délient les hommes des chaînes où leur fonction et leur état naturel les retiennent, ceux enfin qui font les rois sacrés, occupent naturel-

lement un rang supérieur à ces rois. Ajoutez que le brahmane est l'homme de la prière et l'auteur de l'hymne ; il en est donc aussi l'interprète. A lui par conséquent appartient l'enseignement moral et religieux ; les âmes sont à lui pour ainsi dire, sinon les corps ; c'est lui qui imprime aux idées leur direction, qui règle les mouvements des cœurs, les retient ou les pousse, et qui peut, par la seule vertu de son enseignement, que la foi autorise, les précipiter où il lui plaît. Que peut le râja? En paix, imposer aux hommes des redevances, les forcer à les lui servir, juger leurs procès et les condamner même à la mort; qu'est cela pour des hommes de foi? En guerre, les mener à sa suite contre des ennemis qui parfois sont les siens, mais non les leurs, et les obliger par le serment ou par la terreur à livrer pour lui leur vie. Ce sont là des actes de puissance, mais qui n'atteignent que les corps. Le pouvoir mystique, qui s'exprime par le symbole de la foi religieuse et qui se personnifie dans le prêtre, atteint l'homme dans le fond le plus intime de sa conscience. Il est donc en fait le premier.

Que le prêtre, et, dans une religion centralisée, le souverain pontife lui-même, soit pauvre comme le Yasista des Hymnes, cela n'atteint aucunement son pouvoir spirituel, comme le prouve la lutte de ce. même Vasista avec le riche Viçwâmitra, qui fut vaincu (Râmâyana i) ; mais à une condition : c'est que le prêtre fasse acte de pauvreté, comme les

B'ixus du buddhisme, d'autant plus puissants qu'ils ne possédaient rien ; ou que, s'il a cette richesse qui constitue le pouvoir temporel presque à elle seule, il la tienne du peuple des croyants et non d'un certain prince , quel qu'il soit. Là subordination , disons mieux, la soumission des brahmanes védiques aux râjas venait uniquement, comme on le voit, de l'avidité des prêtres, qui couraient à la richesse et ne la pouvaient recevoir que de leurs seigneurs. Lorsque le Buddha voulut séculariser le sacerdoce et lui donner l'indépendance absolue, dont il jouit encore en Orient dans plusieurs de ses églises, il renonça d'abord aux biens de ce monde et fit de la pauvreté une obligation rigoureuse. Mais à la fin de la période védique, on voit cette même question , non encore mûrie pour ainsi dire, se présenter sous un tout autre aspect. En effet, l'indépendance du sacerdoce, dans le régime des castes qui tendait à s'établir, ne pouvait exister, que si le pouvoir spirituel des prêtres venait à être reconnu comme supérieur à tous les autres ; et cette reconnaissance ne pouvait avoir lieu, que si un jour ce pouvoir se trouvait réuni avec le pouvoir temporel entre les mains d'un même homme, possédant d'ailleurs une noblesse héréditaire solidement établie et universellement reconnue. On conçoit bien que, chez un peuple jeune encore et plein de foi, l'autorité du sacerdoce devait avoir un prestige supérieur au pouvoir féodal luimême, lequel ne s'exerçait que dans un rayon terri-

torial très-court, tandis qu'un prêtre d'antique famille sacerdotale , parlant au nom de la religion commune, pouvait exercer son empire sur le peuple aryen tout entier.

Il faut lire, dans le Râmàyana et ailleurs, la lutte de Vasisïa, représentant le pur sacerdoce, pauvre et obséquieux, mais non subjugé, et du riche Yiçwâ-mitra, non encore parvenu à la dignité de brahmane ; et il faut voir par quels moyens et par quels efforts prolongés , ce puissant seigneur sut y parvenir. Lorsque l'on compare ces faits, tels que la tradition épique les a conservés, avec les hymnes de Vasisïa et avec ceux de Yiçwâmitra et de sa famille, qui sont très-nombreux et qui sont aussi les plus authentiques de tout le Vêda , un grand jour est répandu sur cette lutte, qui devient dès lors un véritable point d'histoire, et des plus instructifs pour nous. En effet la lutte des deux rikis, racontée avec une exagération symbolique dans les Epopées , se trouve aussi dans ces hymnes, sombre et parfois farouche, exprimée avec cette violence contenue et par ces allusions mystérieuses , les seules que l'Hymne pieux puisse comporter. Viçwàmitra, devenu brahmane, acquit, comme on le sait, par la supériorité de son génie et par l'énergie de ses austérités, une grande autorité dans le sacerdoce aryen. Le nombre et la beauté de ses hymnes lui donnent une place à part dans lé Vêda ; un d'eux eut même la réputation singulière d'effacer les fautes et de pu-

rifier les âmes; c'est celui qui renferme la belle prière nommée Savitrî , signalée dans les lois de Manu (il, 77). Mais Viçwâmilra mourut avant que les castes fussent organisées ; ce rôle était réservé à sa famille; lui-même avait toutefois donné dans sa personne l'exemple d'un râja devenu brahmane et mettant le pouvoir sacerdotal au-dessus de l'autorité du seigneur.

Yiçwâmitra était fils de Gââi, petit-fils de Kuça qui donna son nom à la famille des Kuçikas. Kuça descendait en ligne directe de Purûravas, par Yîjaya, frère à^Ayu eu qui le plus antique sacre royal avait été accompli, selon la tradition. Roi lui-même et père de rois, Purûravas était fils d'//d, fille de Manu, et de Buda, fils de Sôma qui est le régent de la Lune. Par Manu cette famille se rattachait à Yivaswat qui est le régent du Soleil. Ainsi, par toutes ses origines, Viçwâmitra était le descendant et l'héritier légitime de l'une des plus grandes familles royales des Aryas.

Viçwâmitra avait une sœur nommée Satyavatî^ qui épousa le brahmane Riéika. Celui-ci descendait de B'riffu, l'un des antiques instituteurs du sacrifice, et représentait par conséquent la puissance sacerdotale dans l'une des plus anciennes familles de risis : on sait que plus tard ce fut sous le nom de B'rigû que furent édictées les lois de Manu, code brahmanique par excellence.

Riéîka et Satyavatî eurent un fils nommé Jama-

dagni, poëte \êdique, qui épousa Rênukâ, fille de Rênu. autre poëte védique, fils de Viçwâmitra. Jamadagrii et Rênukâ eurent un fils nommé Rama, célèbre dans l'orient indien sous le nom de Paraçu- Râma, qui veut dire Râma-à-la-hache, par opposition avec un descendant royal à'Ixwâku frère d'//a, nommé Râma-candra, venu beaucoup plus tard et qui est le héros du Râmâyana.

Voici le tableau qui représente les ancêtres de Paracu-Râma.

Sôma

BuSa

~Purûravas.

Vijaya, Ayu, etc

Vivaswat.

Manu.

lia et les autres.

Bhrigu.

Kuça.

Gâdî.

Viçwâmitra — Satyavatî.

Rênu.

Rênukâ. Jamadagni.

Paracurâma.

Riciha.

Il est évident, par cette simple généalogie que les Purânas et les Epopées nous donnent et que le Yêda ne contredit pas, que Paraçu-Râma réunissait en sa personne le pouvoir sacerdotal, tout spirituel alors mais opprimé, et le pouvoir d'action des xattriyas. Car en ses veines coulait le sang des Piirûravas et celui de B'rigu. Or Paraçu-Râma n'est pas dans le Vêda ; mais son père y est encore et son bisaïeul y

occupe la première place. Depuis Viçwâmitra, la famille de Kuça était devenue sacerdotale , sans perdre son autorité temporelle; car, outre la noblesse de son origine, le Vêda nou§ montre qu'elle possédait de grands biens, et, comme dit Vasis'ta, « des trésors auxquels rien ne résistait. » Lorsque commença la lutte des rois et des prêtres, que rendait imminente l'orgueil des uns et l'avilissement des autres, le fils de Jamadagni, tout fils de roi qu'il était, n'en fut pas moins naturellement conduit à faire prévaloir, dans sa propre personne, le spirituel sur le temporel et à remettre au second rang les xattriyas, que leurs richesses et leur force avaient élevés au premier.

Nous appelons l'attention du lecteur sur ce grand fait, jusqu'ici peu compris ou peu élucidé, de l'histoire indienne.

Au moment où les anciens ordres aryens allaient se transformer en castes, une lutte accidentelle les précipita vers cette révolution. Voici comment le B'âgavata-Purâna raconte ce grand événement, qui mit fin à la période du Rig-Vêda, constitua les castes dans leur hiérarchie, et marqua le commencement de la grande ère brahmanique :

. « Le plus jeune des fils ûe Jamadagni fut célèbre sous le nom de Râma (Paraçuràma)... C'est lui qui détruisit la race corrompue des xattriyas qui pesait sur la terre, race ennemie des brahmanes, enveloppée par la passion et les ténèbres; et cependant il n'en avait reçu qu'un faible outrage... Arjuna, chef des xattriyas et souverain des Hœhayas, ayant honoré, en lui offrant

un culte, Datia, qui était une portion de Nârâyana, en reçut pour récompense mille bras, la faculté d'être invincible devant ses ennemis..., la beauté, l'éclat, la vigueur, la gloire, la force; irrésistible dans sa marcbe, il parcourait les mondes, semblable au vent... Un jour qu'il parcourait en chassant une épaisse forêt, il entra par hasard dans la partie du bois où se trouvait l'ermitage àe Jamadagni. La vache qui donne le beurre de l'offrande fournit à l'ascète solitaire le moyen de rendre les devoirs de l'hospitalité au roi, ainsi qu'aux ministres, à l'armée et aux bêtes de somme qui le suivaient. Â la vue de cette précieuse vache, qui surpassait ce que pouvait sa propre puissance, le roi, avec ses Hxhmjas, ne se trouva pas satisfait, parce qu'il désirait posséder la vache du sacrifice. Le brahmane la lui ayant refusée, le roi, dans son orgueil, ordonna à ses hommes de la saisir, et ceux-ci emmenèrent de force la vache, qui se lamentait, avec son veau. Quand le roi fut parti, Râmà revint à l'ermitage ; et en apprenant l'acte de violence qu'avait commis Arjuna, iî fut transporté de colère, comme un serpent qu'on aurait blessé. Prenant sa hache terrible, son bouclier, son arc et son carquois, le héros irrité se mit à la poursuite du roi, semblable à un lion qui s'élancerait sur la trace d'un éléphant. Le roi rentrait dans sa capitale quand il vit le fils de Bhrigu accourant de toute sa force, armé de son arc, de ses flèches et de sa hache, vêtu d'une peau d'antilope noire, et les cheveux tombant en mèches brillantes comme les rayons du soleil. Il lança contre lui dix-sept armées formidables, composées d'éléphants, de chars, de cavaliers et de fantassins armés de massues, de glaives, de flèches, de cimeterres, de projectiles enflammés et de lances. Seul, le bienheureux Rama les détruisit toutes. De quelque côté que le héros, rapide comme le vent et la pensée, frappât avec sa hache sur l'armée ennemie, les guerriers, avec les écuyers et les chevaux, tombaient à terre, le cou, les bras et les cuisses coupés. En voyant couchée sur le champ de bataille, dans la fange formée par des flots de sang, son armée, oii les corps, les armures, les arcs et les étendards étaient brisés sous les coups de la hache et des flèches de Ràma, le roi des HiBhayas s'avança plein de fureur , ses bras ajustèrent à la fois sur cinq cents arcs

autant de flèches dirigées contre Mma ; le plus habile des archers brisa tous ces arcs au même instant, avec les flèches de son arc unique. Arrachant de ses mains des arbres solides pour s'en faire une arme, le roi courut de nouveau impétueusement au combat; aussitôt, d'un coup de sa hache au tranchant aigu, Râma lui abattit violemment les bras, comme s'il eût coupé en deux un serpent. Puis le héros lui trancha la tête, cette tête qui ressemblait au sommet d'une montagne; leur pore mort, ses dix mille fils s'enfuirent de crainte. Ayant ramené à l'ermitage la vache avec son veau, le héros, vainqueur de ses ennemis, rendit à son père l'animal, qui était agité d'un trouble extrême.

» Râma fit à son père et à ses frères le récit de l'exploit qu'il venait d'accomplir ; Jamadagni l'ayant entendu, lui parla en ces termes : « Râma, ô puissant Râma, tu as commis une faute en » tuant sans raison un roi, un dieu parmi les hommes, qui » réunit en sa personne tous les dieux. Nous sommes en effet » des brahmanes, ô mon fils, et c'est à la patience que nous » devons d'être honorés, la patience, qui a placé sur le trône » du Très-Haut le dieu précepteur du monde. C'est par la pa- » tience que la fortune de Brahmâ brille comme la splendeur n du soleil; le bienheureux Hari, qui est le Seigneur, est bien » vite satisfait des hommes doués de patience. Le meurtre d'un » roi, qui a reçu la consécration royale, est plus grave que celui « d'un brahmane; aussi dois-tu te laver de cette faute... en )) faisant un pèlerinage aux étangs sacrés, n Instruit par son père, Râma répondit qu'il suivrait ses conseils ; et après avoir, pendant une année entière, visité les étangs sacrés, il revint à l'ermitage.

» Cependant les fils d'Arjuna, pensant toujours à la mort dé leur père, ne pouvaient trouver un seul moment de joie. Un jour que Râma avait quitté l'ermitage avec ses frères, pour se rendre dans la forêt, ils saisirent l'instant de son absence et accoururent avec le désir de satisfaire leur haine. Voyant Jamadagni assis dans l'enceinte du feu et l'esprit absorbé dans la contemplation..., ces hommes aux intentions cruelles lui donnèrent la mort...; puis ils coupèrent la tête du sage et entraînèrent violemment sa femme avec eux. La vertueuse Rênukâ,

égarée par le chagrin et par la douleur, se frappant de ses propres mains, s'écriait : Râma ! Râma ! viens, mon cher fils ! Râma ayant entendu de loin ce cri lamentable, revint en toutQ hâte à l'ermitage, et vit son père égorgé. Transporté hors de lui par la violence de la douleur et de la colère : Ah ! père vertueux, s'écria- t-il..., tu nous a donc quittés poiir monter au ciel. Après s'être ainsi lamenté, il laissa entre les mains de ses frères le corps de son père, et lui-même ayant pris sa hache ne pensa plus qu'à détruire la race des xattriyas. S'étant rendu à Mahismatî, cette cité que les meurtriers d'un brahmane avaient ' privée de son éclat, il éleva au milieu de la ville une grande montagne des têtes de ses habitants. De leur sang il forma un fleuve redoutable, fait pour inspirer la terreur à ceux qui n'étaient pas amis des brahmanes. Ayant ensuite rapproché la tête de son père du cadavre qu'il déposa sur le tapis sacré, il honora par des sacrifices l'Esprit divin. A l'officiant hâtri il donna la partie orientale de la terre, au brahman la méridionale, à VaUwaryu l'occidentale, et à Vudgâtri la partie du nord. Aux autres officiants il donna les points intermédiaires, à Kaçyapa le centre, au surveillant du sacrifice VAryâvarta, et aux assistants ce qui restait encore après ces distributions.

» Se lavant ainsi de toutes ses souillures par le bain qui termine la célébration du sacrifice, Râma resplendit au miheu de la Saraswatî, fleuve de Brahmâ, comme le soleil que n'obscurcirait aucun nuage... Il réside aujourd'hui même dans la montagne de Mahêndra, où, entièrement calmé, il a déposé l'instrument de sa vengeance, pendant que ses actions sont l'objet des chants des SidSas, des GancLarvas et des Tchàranas.

» C'est ainsi que... le Seigneur, âme de l'univers, s'étant incarné dans la famiUe des Bhrigus, détruisit à plusieurs re-r prises les guerriers, qui étaient devenus un lourd fardeau pour la terre. »

Le fantôme immense du fils de Jamadagnî plan© en quelque sorte sur toute rantique période brahmanique. Pareil au Briarée d'Homère, il imprime

par sa seule préser-ce une terreur singulière dans l'âme des plus braves xattriyas. Longtemps après lui, Yisnu s'incarna de nouveau, et pour la 9*" fois, sous la forme du second Rama, fils de Daçarata ; ce prince n'avait en lui aucun caractère sacerdotal; plusieurs de ses ancêtres sont nommés dans le Vêda comme des xattriyas généreux et protecteurs des brahmanes ; on peut citer, par exemple, Pùrukutsa et Trasadasyu, dont les noms ont été signalés cidessus. Râma, par une longue suite de princes, énumérée dans le B'âffavata-Purâna, descendait à'Ixwâku, frère à' lia et fils de Manu. C'était une famille de purs xattriyas. D'après la tradition. Rama, conquérant du Sud et propagateur de la puissance aryenne, posa de nouveau la question de prééminence entre les brahmanes et les râjas, et la résolut à l'avantage de ces derniers, laissant aux prêtres la puissance de gouverner les âmes en matière religieuse, et affermissant entre les mains des rois le pouvoir politique et civil, qui, dès lors, n'en sortit plus. Voici en quels termes est racontée, sous la forme mystique et symbolique d'une entrevue des deux Râma, cette dernière et suprême lutte des pouvoirs, inaugurée par les derniers chantres védiques :

« Le roi d'AyôSyâ (Aoude), faisant marcher devant lui Vasisfa et les autres maîtres spirituels, se mit en route avec ses fils magnanimes. Pendant qu'il cheminait vers la ville suivi de son cortège, des oiseaux de mauvais augure traversèrent les airs

d'un vol sinistre; mais en même temps des bêtes sauvages, contredisant ce présage, funeste, se présentèrent à sa droite. A la. vue de ces prodiges, le roi, hors de lui-même, interrogea Vasist'a : Pourquoi ces oiseaux de mauvais augure, et ces bêtes à notre droite? Pourquoi, ô maître, mon cœur sans raison tremble-t-il ? Interrogé de la sorte , le sage répondit au roi Baçarafa : Écoute les suites de ces présages ; les oiseaux annoncent un terrible danger qui nous menace ; et les bêtes, qui courent paisiblement à notre droite, indiquent que tu triompheras du péril. Tandis qu'ils conversaient de la sorte, il s'éleva un grand vent de tempête, qui faisait voler dans l'air des fragmenis de rochers, et semblait ébranler la terre; tous les horizons se couvrirent de ténèbres; le soleil ne brilla plus, et le monde entier fut enveloppé de poussière comme d'un nuage de cendre. Tous les guerriers furent épouvantés, Vasist'a s'enfuit avec les autres sages et les fils de Ragu. ^

» Quand la poussière se fut calmée, les guerriers se retournèrent, et virent s'avancer le fils de Jamadagni, les cheveux noués ensemble, invincible comme le grand Indra, pareil au dieu de la Mort, lançant des éclairs comme un feu ardent, insupportable aux regards, portant sur son épaule une hache et un arc, et brandissant un javelot horrible, épouvantable. Quand ils virent debout devant eux Ràma, fils de Jamadagni, embrasé de colère et tel qu'un feu enveloppé de fumée, les brahmanes et Vasisfa leur chef murmuraient de mystiques prières pour apaiser son courroux, et ils se disaient entre eux : « Irrité du meurtre de « son père, ce puissant Râma vient peut-être exterminer encore )> toute la race des guerriers. Pourtant sa fureur était calmée. » Après avoir déjà fait d'eux un horrible massacre, il va peut- » être de nouveau détruire les xattriyas. »

Puis ils lui rendirent hommage. Alors le fils de Jamadagni parla ainsi au fils de Daçaraïa :

« "Vaillant Mma, on dit que ta valeur est merveilleuse ; je l'ai compris d'après l'arc que tu as déjà brisé. J'ai appris cet exploit, et je suis venu ici, apportant avec moi mon grand arc; c'est

avec cet arc que j'ai conquis la terre. Tends-le à ton tour; mets-y cette flèche, et lance-la, fils de Ragu. Allons, prends cette arme que je te présente ; si tu es assez fort pour le plier, je t'offrirai un combat singulier qui honorera ta vaillance... Ces deux arcs divins, Râma, sont célèbres dans les trois mondes; ils sont solides, difficiles à courber pour une main débile. L'un d'eux, celui que tu as brisé, avait été donné par les dieux à Çiva ; celui-ci fut donné par eux à Visnu ; il est égal à l'autre par la force et la matière, la grandeur et la forme... Visnu l'a remis entre les mains du fils de Bhrigu, Ricîka. Le glorieux Ricîka l'a transmis à son fils Jamadagni , qui fut mon père. Plein de mauvais desseins, Ârjuna donna la mort à mon père, qui avait déposé les armes et qui vivait au désert loin de tous les désirs. Courroucé par sa mort, j'ai plusieurs fois avec cet arc exterminé les xattriyas. Avec lui, j'ai vaincu la terre, je l'ai conquise et donnée à Kaçyapa. Moi-même ensuite, j'ai quitté mes armes , et je suis allé sur le Mêru , me livrer à de saintes austérités... En apprenant que tu venais de briser l'arc de Çiva, je suis venu ici pour te voir. Conforme-toi donc à les devoirs militaires; prends, ô Râma, cet arc de Visnu; tends-le et mets-y cette flèche; si tu es capable de le bander, je t'accorderai ensuite la bataille. »

Râma lui répondit :

« On m'a raconté tes actions horribles; je ne te reproche pas ce que tu as fait pour venger ton père. Mais tu avais auparavant détruit des guerriers pleins de force et de vaillance; ne sois pas trop fier de cet acte cruel. Donne donc cet arc divin, et regarde ma force et ma puissance. Sois témoin aujourd'hui que la race des xattriyas conserve encore quelque pouvoir. » Là-dessus, avec un léger sourire, Râma prit l'arc divin des mains du fils de Jamadagni; prenant aussi la flèche et l'encochant, il tendit avec une extrême promptitude le grand arc du dieu Visnu. Et le tenant dans ses mains , il ajouta ces mots : u Tu es brahmane ; pour cela même et par égard pour Viçwâmitra (ton aïeul et mon maître) je te dois le respect ; je ne lancerai donc pas contre toi

cette flèclie meurtrière; mais je couperai devant toi cette voie supérieure que tu poursuis par tes austérités; et par la vertu de cette flèche, je t'exclurai des saintes demeures. Car ce trait divin àe Visnu, qui brise la force et l'orgueil d'autrui, ne saurait être par moi décoché en vain. Aussitôt, rapide comme la pensée, Brahmâ et les dieux vinrent pour contempler le fils de Daçarafa, armé de l'arc tout-puissant. »

Le fils de Jamadagni, les mains jointes, lui dit alors :

« Quand je donnai la terre à Kaçyapa^ il me dit : « Tu ne dois plus avoir ton siège dans les limites de mon empire. » Depuis lors, en effet, je n'habite plus en aucun heu de cette terre, et je suis résolu à tenir ma promesse. Veuille donc, ô Xattriya, ne pas couper pour moi la voie céleste; exclus-moi seulement du séjour de la pureté suprême. Je reconnais que tu es l'Immortel, l'éternel meurtrier de Madu. Salut à toi? Pardonne!... Je n'ai point de honte, seigneur des trois mondes, d'avoir été contraint à courber mon front devant toi. » ^

Alors le fils de Daçaraïa lança la flèche yers la demeure élevée du fils de Jamadagni, et dès ce moment celui-ci demeura banni du séjour suprême. Quand la flèche fut partie, les dieux, s' élevant dans les airs sur leurs chars glorieux , célébrèrent le fils de Ragu; tous les horizons et les cieux s'éclaircirent, et Paraçu-Râma s'en retourna dans son ermitage.

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