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DU SACERDOCE

Le culte était-il public ou privé ? S'il était public, en quel sens et dans quelle mesure Fétait-il?

Il est difficile de ne pas admettre que dans les plus anciens temps de la race aryenne le culte était privé, c'est-à-dire individuel. Toutefois, comme nous voyons encore dans leVêda de nombreux exemples de cérémonies s'accomplissant en famille, suivant les rites et les usages les plus antiques, tout nous porte à croire que le culte, tout privé qu'il fût, s'étendait néanmoins à tous les membres de la communauté domestique. Le père et la mère de famille ne sont appelés dêva et dêvi qu'à cause de leur fonction sacerdotale ; et comment croire que le rôle des enfants pût, du moins jusqu'à un certain âge, être autre chose que celui d'auditeurs, de disciples et de serviteurs pour les choses sacrées? On est ainsi conduit à penser qu'aux heures de la prière, la famille toute entière se réunissait et, sous la direction du

père, qui était alors un Yéritable pontife, accomplissait une cérémonie, où chacun avait sa fonction déterminée. Lorsque le culte se développa et prit un caractère public, les- cérémonies de famille subsistèrent encore : on continua d'allumer le feu sacré dans les maisons et d'offrir aux dieux par son intermédiaire l'oblation des gâteaux et du lait; ces usages pieux, propres aux familles et perpétués à travers les générations, portent dans la langue brahmanique le nom de kuladarma et sont considérés comme un des principes conservateurs de la société.

Mais dès l'origine, le culte d'Agni, avant lequel il ne semble pas qu'aucun autre ait existé chez les Aryas, prit un caractère symbolique. Or conçoit-on qu'un symbole puisse exister sans qu'une notion métaphysique, ou du moins abstraite , s'y trouve cachée? Autant vaudrait dire qu'il y a des représentations qui ne représentent rien et des idées sans objet. Quelle que soit la valeur scientifique d'un symbole, il suppose toujours une vue d'ensemble prise sur la nature, et une première tentative d'interprétation. Le symbole fixe, conserve et transmet cette donnée initiale de la science, et peut jensuite servir de point de départ à des explications plus analytiques et plus vraies des choses. On peut donc regarder comme supérieur à la foule l'esprit qui conçut le premier symbole. Admettons que ce symbole fut Agni, puisque, d'après le Rig-Vêda, nul autre ne l'avait précédé et ne lui est demeuré supé-

rieur. Mais ce symbole, comme tout autre, exige une interprétation pour être compris, un maître spirituel enseignant pour être transmis, un lieu d'assemblée, une réunion d'hommes pour être vulgarisé, un ensemble d'actes physiques pour être autre chose qu'une abstraction, à peine saisissable au. vulgaire et promptement effacée des esprits. Ce sont là les nécessités, pour ainsi dire absolues, sur lesquelles reposent tous les cultes, sans exception. Si maintenant on tient compte de l'inégalité naturelle des hommes, on voit que quelques-uns d'entre eux seulement sont capables de comprendre la valeur des symboles créés par les premiers pontifes, hommes d'une supériorité intellectuelle évidente; et que, parmi ceux qui les comprennent, un plus petit nombre encore est capable de les interpréter et de les exposer par la parole. Ces faits sont d'autant plus frappants, qu'un système symbolique est plus voisin de son origine : car il arrive un temps où le dogme, parvenu à son développement, peut être fixé par l'écriture, arrêté dans ses moindres parties et livré à la mémoire inintelligente des conservateurs de la foi. Lors donc que le premier symbole aryen eût été créé, les nécessités dont je viens de parler se présentèrent toutes à la fois, ou le symbole lui-même dut péricliter et périr. Nous ne prétendons pas en effet que les premières créations religieuses de l'esprit humain n'aient pas eu cette destinée ; et nous serions portés à croire que, depuis la

première apparition de l'homme sur la terre, bien des ébauches successives se sont ainsi perdues sans retour. Nous voyons d'une part que le Yêda ne nous signale chez les Aryens aucune' doctrine antérieure au culte d'Agni, et de l'autre que ce symbole a déjà une étendue et une profondeur si grandes, qu'il lui a suffi de se transformer pour donner naissance au brahmanisme tout entier : or le brahmanisme dure encore.

Quoi qu'il en soit, le premier symbole aryen dut, par la force des choses, prendre un caractère public en se répandant, et demeurer en dépôt entre les mains des hommes capables de le comprendre et de l'interpréter. La perpétuation des cultes de famille ne fut pas un obstacle à la célébration de cérémonies publiques. Lorsque, B'rigu eut , selon la tradition védique, allumé pour la première fois le feu sacré, les faits nous prouvent que deux conséquences se développèrent simultanément : le culte d'Agni s'étendit à toute la race des Aryas, à l'orient et à l'occident; et le sacerdoce se fixa dans certaines familles, qui, dans l'Inde, donnèrent naissance à la caste des brahmanes.

Durant la période des Hymnes, il n'y a aucun doute que les mêmes cultes étaient pratiqués dans toutes les parlies du Saptasinâu; car nous avons des hymnes composés dans presque toutes les vallées- de ce pays, et d'autres dont les auteurs habitaient plus à l'est, sur la Saraswatî, sur la Yamunâ et même sur

le Gange. Dans un autre chapitre nous \errons que ces mêmes cultes existaient à une époque au moins aussi reculée vers le nord et le nord-est de l'Iran, dans les contrées arrosées par l'Oxus et ses affluents. Le culte d'Agni , avec ses principaux développements, était, au temps des Hymnes, commun aux diverses branches asiatiques de la famille aryenne ; il avait donc eu le temps de se répandre au milieu d'elles et de s'y faire adopter universellement ; et par conséquent il y avait longtemps déjà qu'il avait paru pour la première fois, lorsque furent composés les plus anciens hymnes de notre Recueil. La tradition rattache à certains noms l'invention des cérémonies sacrées : nous venons de citer B'rlgu comme celui qui le premier alluma le feu sacré. Il ne faut peut-être pas attacher une valeur bien positive ni une signification personnelle à ce nom, qui semble se rapporter à la racine 6/?/, faire cuire, frire ou griller sur le feu. La tradition ajoute qu'il avait reçu le feu de Mâtariçwan, qui est le vent. Elle attribue l'invention de \arani à l'antique Piirûravas, fils de Buda qui est le savoir, et d'7/a qui est l'invocation. Quant à Buda, il est fils de Sôma, fils dUAtri, né de l'Etre éternel ; lia est fille de Manu, personnification de la race humaine, issue de Yivaswat et, par lui, de l'Etre éternel. Mais ce sont là des généalogies, fondées plus tard sur des textes du Vêda, pour expliquer dans le brahmanisme l'origine de toutes choses ; ce n'est pas ici le lieu d'en discuter le sens

ni la valeur. Le Vêda rapporte généralement à Angiras l'invention des rites, c'est-à-dire des cérémonies usitées dans le sacrifice. Angiras est un ancêtre de B'rigu; il en résulterait que les rites existaient avant Finvention du feu, où du moins avant que B'rigu eût enseigné aux hommes à faire brûler ou rôtir au feu d'Àgni la chair des victimes et les offrandes non sanglantes, qu'Agni recevait pour les transmettre aux dieux. Nous ne prétendons point résoudre ici une telle question, qui exigerait de longues discussions et des documents puisés ailleurs que dans le Vêda ; nous ne faisons que la. signaler. Le sacrifice du matin fut attribué par la tradition brahmanique à Marvan, qui l'institua en l'honneur des Cavaliers célestes nommés Açwîns, et sous le nom duquel fut publié plus tard le quatrième Vêda.

Quant au second fait, que le sacerdoce se fixa dans certaines familles, le seul recueil du Vêda le prouve surabondamment ; nous y voyons en effet les auteurs des hymnes citer leurs pères et leurs ancêtres, établir, proclamer comme un fait la transmission de l'Hymne et des rites dans leur descendance, parler des dieux aux assistants avec une sorte d'autorité reconnue, marier les époux, sacrer les rois ; et cela, pendant que d'autres familles existent à côté d'eux, tout à fait étrangères aux cérémonies du culte, à la composition de l'Hymne et à l'enseignement sacré. De ces dernières, les unes sont des familles seigneuriales, adonnées à la guerre ou au

gouvernement, les autres sont plébéiennes et pratiquent les métiers, l'agriculture et le commerce. Ce fait est général dans le Véda ; mais nous n'avons pas besoin d'y revenir plus longuement ici, puisqu'aux précédents chapitres nous avons traité de la société védique. Il importe seulement de se rendre compte des causes qui ont produit ce résultat, et dont la principale me semble être la supériorité intellectuelle des anciens prêtres, supériorité que faisait valoir encore leur petit nombre et qui, par l'enseignement paternel, se perpétuait naturellement dans les familles et tendait à y constituer un droit divin. En vertu des mêmes causes, le culte prenait un caractère de plus en plus public. En effet, moins le nombre des familles sacerdotales était grand, plus étaient relativement nombreux les hommes qui avaient besoin d'elles pour l'accomplissement des cérémonies sacrées. Le prêtre officiait non-seulement pour lui, pour sa femme et pour ses enfants, mais pour le roi et sa famille, pour le village entier et pour la tribu. Lorsqu'une cérémonie solennelle s'accomplissait, telle que le sacre ou le mariage d'un prince, ou telle qu'un açwamêda (sacrifice du cheval) , le prêtrevoyait se réunir autour de l'autel des troupes nombreuses de fidèles accourues de tous côtés. Le culte alors était évidemment public et ne conservait plus aucun caractère dénotant une cérémonie privée. Ajoutpns que dans ces circonstances, que l'on pourrait appeler rares, les

frais du culte, nécessairement considérables, étaient supportés par ceux qui offraient le sacrifice et qui décrétaient la fête, et non par le pontife, souvent beaucoup moins riche que son seigneur ou même tout à fait pauvre. Or, nous avons vu que la fortune du seigneur, en majeure partie agricole, se composait des redevances que ses sujets lui payaient; il représentait l'Etat, pour ainsi dire, et son trésor était comme un trésor public, dont il avait la libre disposition. Les prêtres féodaux des temps védiques offraient ainsi un sacrifice dont tout le monde faisait les frais. Si, à force de piété, un seigneur venait à vider son trésor, c'était au peuple à le remplir de nouveau, souvent pour la même destination.

Que manquait-il à ces cérémonies pour constituer lin culte public, dans toute l'étendue de ce mot? Rien. Lors donc que la société aryenne se constitua définitivement en castes, ce ne fut point une révolution religieuse, ni même sacerdotale ; ce fut une révolution sociale et politique. De nos jours, si les efforts de TAngleterre parvenaient à faire disparaître le régime des castes, la puissance temporelle des brahmanes en souffrirait beaucoup, mais ce ne serait point un pas de plus vers leur conversion au christianisme. L'on verra de même que la suppression du pouvoir temporel des papes ne portera pas la plus légère atteinte au catholicisme, et que la foi n'en sera ni plus forte, ni plus faible.

Du reste nous voyons bien, dans le Vêda, que

les prêtres n'étaient pas toujours les aumôniers des seigneurs féodaux, et qu'ils offraient souvent le sacrifice en toute liberté. Peut-on dire qu'alors le culte fut vraiment public? Il n'y a pas à en douter. En effet, l'office divin exigeait pour s'accomplir la présence, non d'un prêtre, mais de sept. Qu'il y ait eu un temps où un prêtre unique ait offert le sacrifice, cela est probable, sinon certain. L'antique tradition védique, sans cesse répétée dans les Hymnes, où il est dit que les RilSus partagèrent en quatre la coupe sacrée qui était unique auparavant, ne semble-t-elle pas faire allusion à ce développement des cérémonies du culte? Mais ces personnages, RiM, ViUwai et Vâja, fils de Sudanwan, remontent, s'ils ont jamais existé, à une époque de beaucoup antérieure au Vêda. De sorte que, dès les premiers temps de la période des Hymnes, sept prêtres officiants participaient déjà au sacrifice et remplissaient, autour du foyer d'Agni, des fonctions différentes et parfaitement déterminées. Si le culte libre eût été privé, ou seulement s'il eût été contenu dans les limites de la famille, il eût fallu que chaque père trouvât sous son toit domestique six enfants pour compléter le nombre marqué par le rituel. De plus, il lui eût fallu attendre que ses fils eussent atteint l'âge de la prêtrise, avant de pouvoir offrir pour lui et les siens le sacrifice aux dieux. Ce sont là des impossibilités si manifestes, que Ton peut admettre, en toute sécurité, que les sept prêtres

officiants sont une preuve de la publicité du culte d'Agni. Rien ne s'oppose, du reste, à ce que parmi ces prêtres il y eût des parents, des frères, des pères et des fils, surtout dans les familles sacerdotales nombreuses, comme il en existe quelques-unes dans le Vêda.

Si l'on veut maintenant se représenter les Aryas répandus sur le sol du Saptasinâu, souvent dispersés dans les prairies ou sur le penchant des montagnes, souvent aussi groupés, par villages ou par hameaux, sous l'autorité d'un râja; et si, d'une autre part, on se souvient que les familles sacerdotales formaient une sorte de minorité dans tout le pays, on concevra que leur présence dans chaque village tendait à les rapprocher les uns des autres et à les constituer en autant de petits corps ecclésiastiques séparés. Et comme le savoir et le pouvoir se recherchent toujours, ,sous peine de périr l'un ou l'autre, ou tous deux, une fréquentation mutuelle s'établissait entre les seigneurs et les prêtres, les premiers assurant la richesse aux seconds, qui leur communiquaient en échange une portion de leur autorité divine.

Mais, répétons-le, il n'y a dans toute la période du Vêda, aucune organisation générale, du sacerdoce, nul clergé, nulle église, rien qui ressemble

au pape des chrétiens catholiques, rien même qui puisse être assimilé à l'autorité épiscopale. Les prêtres sont indépendants les uns des autres, étrangers les uns aux autres, comme les peuplades pour lesquelles ils célèbrent l'office divin. Du moins il n'y a dans les Hymnes rien qui indique une subordination quelconque des prêtres entre eux. Et comme les Hymnes sont intimement mêlés aux actes de la vie réelle, on peut en conclure qu'en effet une telle subordination n'existait pas. Elle ne se produisit pas non plus dans le brahmanisme : fait d'autant plus remarquable que nous l'avons encore sous nos yeux dans l'Inde contemporaine. La supériorité intellectuelle d'un brahmane sur les autres, sa science profonde, sa vertu éprouvée, son grand âge, en un mot tout ce qui aurait pu lui donner une sorte de suprématie, ne lui attirait que le respect et la déférence de ses pairs. La subordination ne put même pas s'établir en matière purement spirituelle : il est incroyable avec quelle audace se développèrent les théories philosophiques dans des écoles exclusivement composées de prêtres, et qu'elle hardiesse de pensée montrent déjà quelquelques-uns d'entre eux dans le Vêda. Un prêtre chrétien qui se montrerait aussi indépendant serait aussitôt banni de l'Eglise; .un chrétien laïque s'exposerait à des persécutions et à des vexations de toute sorte.

Tel est le fait que nous signale toute l'histoire de

l'Inde brahmanique et que nous voyons exister également dans le Vêda, d'où il a pris naissance. Nous allons en dire la cause, afin que s'il y a là quelque chose dont nous puissions profiter pour notre propre indépendance, nous ne manquions pas de l'y aller <:hercher.

Le système des castes est incompatible avec l'organisation hiérarchique d'un clergé. Car ici le simple prêtre tient tout son pouvoir de l'ordination , que lui confère son évêque ; et dans l'organisation catholique, la plus parfaite en ce genre, l'évêque lui-même ne peut rempUr ses divines fonctions sans être confirmé par le pape, qui est le successeur de Pierre ; quant à Pierre, il a été établi par Jésus, qui était le fils de Dieu. Telle est la procession du pouvoir sacerdotal dans l'Eglise catholique; et cette Eglise n'en reconnaît pas d'autre. Il en résulte que le prêtre est subordonné spirituellement à son évêque, comme à son père en Dieu, et que cette subordination est la condition même du pouvoir sacerdotal. Un prêtre, révolté contre son évêque, à plus forte raison contre son pape, est aussitôt frappé d'in- -lerdit ; sa doctrine est stigmatisée ; lui-même cesse de pouvoir accomplir les saintes cérémonies. Il n'a donc, en aucune manière ni à aucun titre, la liberté de penser en matière religieuse ; et comme il n'est presque aucune science qui ne touche de près ou de loin à la religion, cette liberté est généralement refusée en toute matière au clergé catholique. Nous

n'avons rien à dire ici des simples chrétiens, puisque ce chapitre roule principalement sur le sacerdoce. Cependant nous ferons observer que les prêtres sont pris sans distinction dans toutes les classes de la société laïque, ce qui établit entre elles et eux une sorte de solidarité. Si le prêtre appelle père son évêque, il appelle fils et filles tous les membres de la communauté catholique. Les gens croyants et vraiment pieux ne se révoltent jamais contre leur prêtre et le prennent en toutes choses pour leur directeur spirituel ; ils font à leur foi le sacrifice de leur liberté de penser, et subordonnent même la science aux doctrines établies par Tautorité ecclésiastique. A la vérité ces personnes sont aujourd'hui si rares que, pour ma psirl, je n'ai jamais pu en rencontrer une seule parmi les gens instruits, et qu'ayant conversé souvent avec des hommes et des femmes du peuple, j'ai trouvé le plus grand nombre toujours prêt à méconnaître un article de foi pour le plaisir de penser librement. J'aurais pu inférer de là que la liberté de penser n'est pas moins naturelle que la foi et que le règne absolu de celle-ci est une chose que les hommes n'accepteront jamais. Que d'autres, s'ils le veulent, tirent cette conclusion. Si je parle de ces faits, c'est pour faire comprendre, à fortiori, que la dépendance spirituelle est la condition inévitable d'un corps sacerdotal , constitué hiérarchiquement en Eglise et formant un clergé. J'aurai donné toute mon expHcation, si je prouve que l'indépendance

des doctriaes est au contraire un résultat naturel du système des castes.

Dans ce régime, nul ne peut être brahmane, si son père ne l'était avant lui ; on naît brahmane, on ne le devient pas ;■ telle est la règle générale, sinon absolue. C'est donc de la génération que je tiens ma qualité de prêtre et non d'une ordination venue du dehors. L'autorité divine que je possède, je la dois à ce dieu qui vit et agit perpétuellement dans la nature, et qui donne aux êtres, avec la vie, les qualités, les figures et les fonctions qui leur conviennent ; et puisque c'est par la génération, et non autrement, que les figures des pères se perpétuent dans leurs enfants, c'est aussi par elle que se transmettent^ les aptitudes naturelles et les rôles que chacun doit remplir. La même cause qui fait qu'un lion n'engendre pas un éléphant, ni la vache pesante un oiseau aux ailes rapides, fait aussi qu'un çûdra aux bras courts, à la face plate, au nez épaté, à la peau noire, ne saurait mettre au monde un brahmane au beau visage ovale, au nez légèrement aquilin, aux grands bras, à la peau blanche. Elle répartit, cette cause puissante appelée Purusa, les qualités entre les hommes ; et les fonctions dérivent naturellement des qualités natives. Je suis le raisonnement d'un prêtre indien, et je l'entends dire à ceux qui lui parlent d'ordination : « c'est le Principe Masculin suprême qui m'a fait ce que je suis ; mon père était brahmane, je le suis donc aussi; je voudrais cesser

de l'être que je ne le pourrais, puisque telle est la loi de ma nature, loi qui m'a été imposée, avant ma naissance même, dans le sein d'une mère brâhmanî où un père brahmane avait déposé le germe d'où je suis venu. Je n'ai nul besoin d'un secours étranger pour être prêtre ; mon esprit est fait pour étudier la science sacrée sous la direction de mon père, parce que telle est la fonction naturelle du prêtre et de ses enfants. Et quand mon intelligence aura atteint la limite de la science, si elle est capable de s'avancer au-delà , sa fonction naturelle l'y poussera même malgré elle, puisque telle est la mission de ma caste sur la terre. Si vous étiez brahmanes comme moi, ma maison vous serait ouverte ; nous converserions ensemble sur les sujets les plus élevés de la métaphysique, sur l'Etre suprême neutre et indivisible, sur la marche de l'âme et sur beaucoup d'autres choses ; mais vous êtes les enfants des laboureurs et vos sœurs sont des servantes ; je ne puis entrer en discussion avec vous ; allez , vous n'êtes que des çûdras. » Puis se tournant vers les brahmanes qui l'écoutent, je l'entends leur dire avec cette simplicité candide que seules possèdent les âmes libres : « pourquoi ces étrangers veulent-ils que nous nous soumettions à leurs chefs et que nous adoptions leur foi? Les brahmanes ne sont-ils pas tous également les conservateurs et les interprètes de la Sainte écriture? Quand les rièù, nos ancêtres, ont composé les chants du Vêda, n'étaient-ils pas tous également libres.

puisque le même Brahmâ parlait par leur bouche et, les inspirant tous, ne pouvait ni se contredire lui-mênie, ni se subordonner à lui-même? Et lorsque Manu énonça les lois qui règlent les fonctions des castes, n'établit-il pas la supériorité du brahmane sur les trois autres ordres? Mais il ne dit pas qu'un brahmane dût être supérieur à un autre; car, en nous créant de sa bouche, Brahmâ donna éofaleraent à nous tous pour fonction de composer l'Hymne et de célébrer le sacrifice. Nos premiers pères ont transmis à leurs descendants ce pouvoir que nous tenons d'eux ; et comme la génération d'un brahmane est en tout semblable à celle d'un autre brahmane, nous ne saurions comprendre qu'un prêtre puisse commander à un autre prêtre et lui imposer une foi dont il n'est ni le premier auteur, ni l'unique interprète. C'est dans nos ermitages, par la science et par la méditation, que chacun de nous donne à la Sainte écriture ses commentaires et ses développements légitimes ; là, Brahmâ habite avec nous et illumine le fond de notre pensée. Ensuite, dans nos savantes réunions, auxquelles président lia, B'arati et la divine Saraswatî, chacun de nous apporte et met en commun le fruit de ses contemplations solitaires, et chacun après se retire en liberté, pour méditer de nouveau et pousser plus loin, s'il le peut, la science des choses divines. Telle est notre vie, ô sages brahmanes, dont nulle puissance étrangère, nulle prédication venue du dehors, ne saurait détourner le

cours , ni soumettre l'indépendance. On raconte encote aujourd'hui qu'autrefois, dans le Jambudwîpa, le fils d'un râja nommé Çruddôdana voulut enseigner aux populations une doctrine nouvelle , livrer le Vêda aux castes inférieures et faire des prêtres avec des hommes dégradés ; mais comment un brahmane régénéré pourrait-il prendre naissance dans la matrice d'une çûdrâ? Et quelle autorité sacrée pouvait avoir ce Çâkya, qui n'était lui-même qu'un xattriya? Aussi tout roi et fils de roi qu'il était, et quoiqu'en se donnant le nom de Budda il affectât de paraître un sage et de mieux interpréter que nos pères la Sainte écriture, ne put-il tenir contre la divine autorité des brahmanes, en chacun desquels réside le Vêda tout entier. Son Eglise, comme il l'appelait, fut dispersée et chassée du Jambudwîpa et de l'Inde tout entière. Sa hiérarchie ecclésiastique, transportée au delà des grands fleuves, des montagnes et des mers, n'a pu prévaloir que chez des hommes inférieurs aux veeçyas et aux çûdras. Nos pères ont ainsi conservé cette indépendance et cette sérénité inaltérable de la pensée, que donne la science et dont le Vêda est l'éternel fondement. » La génération, fondant les castes, rend ainsi les brahmanes indépendants les uns des autres et changerait en usurpation toute tentative faite par un d'eux de se donner une suprématie spirituelle. Tel a été, en effet, à toutes les époques, le principe constitutif de la caste sacerdotale dans l'Inde ; et nous ne

trouvons dans le Vêda rien qui indique que, dans les temps les plus reculés, les choses s'y soient passées autrement. Si nous avons développé ce sujet et jeté même, à propos du Vêda, un coup d'œil sur les temps modernes, c'est pour faire comprendre contre quelle difficulté pratique les prédications catholiques vont se briser, quel obstacle elles auront à vaincre ou quelle étrange concession elles devront faire. Ainsi s'explique encore pourquoi les missionnaires anglicans, et généralement les chrétiens, dirigent particulièrement leurs efforts contre l'institution brahmanique, pour y substituer à l'indépendance individuelle leurs puissantes hiérarchies cléricales, renouvelant ainsi la tentative que le Buddhisme n'a pu faire réussir autrefois dans des conditions cependant plus favorables.

Aux temps védiques, nous voyons la classe des prêtres, tout en conservant à chacun la plus entière liberté de penser, prendre des forces et marcher vers l'unité de dogme et de caste à la fois, au moyen de certaines réunions ou conférences. Ces petits conciles se formaient d'eux-mêmes autour de l'autel d'Agni, où la réunion de sept prêtres officiants était une occasion toute offerte de conférer sur des sujets sacrés ou profanes :

« Celui qui ne connaît pas l'Etre ne comprendra rien à mon hymne; ceux qui le connaissent ne sont pas étrangers à cette

reumon. »

Ces paroles sont tirées du grand hymne de Dîrga-

tamas, où ce poëte, proclamant lui-même en face du foyer sacré sa propre inspiration, dit encore :

« Le Seigneur maître de l'univers et rempli de sagesse est entré en moi, faible et ignorant, dans ce lieu où les âmes obtiennent avec la science la jouissance paisible de ce fruit doux comme l'ambroisie. »

Ces réunions devaient sans doute être plus nombreuses et plus efficaces, lorsque, dans les sacrifices solennels, les rajas appelaient autour d'eux les prêtres des contrées voisines. Ces assemblées nous sont représentées par les poëmes épiques comme durant un assez grand nombre de jours, se formant autour de la demeure royale, et remplissant même les villes. Je suppose que la pompe était moins grande aux temps du Vêda ; mais il n'en est pas moins certain que des rois pieux et généreux, tels que Tryaruna, Raïavîti et d'autres encore, organisaient déjà de somptueuses cérémonies, où beaucoup de prêtres devaient se trouver rapprochés.

L'usage de se retirer dans des ermitages paraît avoir existé déjà à cette époque. Les traditions des temps postérieurs le disent ; mais il serait difficile de savoir dans quelle mesure la retraite au désert était alors pratiquée. Toutefois, quel que fût alors l'état du monachisme indien, on ne saurait méconnaître qu'il devait déjà contribuer pour sa part à la formation de la caste sacerdotale, à sa séparation d'avec les autres castes, au développement des dogmes et à la préparation des lois. Un ermitage en

effet n'est pas seulement l'habitation d'un solitaire livré: à la méditation ; c'est un point de réunion pour les hommes pieux et savants, qu'attirent les austérités et les profondes connaissances du Muni. On sait qUe plus tard ce fut dans ces solitudes, souvent enchantées, mais toujours paisibles, au sein de la grande et belle nature des montagnes de l'Inde, que s'élaborèrent la plupart des systèmes religieux et philosophiques du brahmanisme.

Les tîftas et les prayâgas commençaient aussi à être fréquentés. Les premiers sont des lacs d'eaux pures et salutaires, oii les personnes pieuses vont se livrer à la méditation et se laver de leurs péchés, comme en Occident les touristes se donnent rendezvous pour leurs plaisirs ou pour leur santé dans de semblables lieux. Les prayâgas sont les confluents des fleuves et des rivières ; celui du Gange et de la Yamunâ finit par l'emporter sur tous les autres ; il est encoTe aujourd'hui le plus célèbre de tous chez les Indiens ; les Musulmans eux-mêmes, séduits par la sainteté du lieu, y ont construit une grande ville, qui porte en leur langue le nom d'Allahâbad, la Cité-de-Dieu. Les confluents des rivières du Saptasinâu et les lacs situés au nord de cette contrée, dans les grands monts que traverse le haut Indus, étaient, au temps du Vêda, les lieux où se rendaient les « pèlerins » , qui pour les gagner accomplissaient souvent de « longs voyages » . Comment croire que des hommes de prière, dont l'esprit était toujours

occupé de théologie et de métaphysique, pussent s'y rencontrer et y séjourner, sans s'entretenir des sujets dont leur intelligence était remplie, ou sans traiter des relations qu'eux-mêmes et leurs pairs pouvaient avoir soit avec leurs princes, qui n'étaient pas toujours pieux, soit avec les gens du peuple, dont euxmêmes étaient les guides spirituels et presque les législateurs ?

Ainsi tendait à se former, non une Église, puisque l'indépendance des prêtres était un fait que rien ne tendait à détruire et que l'état social favorisait ; mais un corps sacerdotal, dont les membres étaient égaux entre eux, dont les doctrines se fondaient ensemble par de mutuelles réactions, dont les tendances dogmatiques et politiques, les traditions de race et l'autorité, étaient analogues ; une société sacrée dans la société civile; en un mot, une caste.

Nous allons dire sur quels fondements l'autorité spirituelle du brahmane reposait alors.

Dans les premiers temps, et plus tard aussi par un effet nécessaire de la constitution des castes, une alliance intime existait entre l'autorité du prêtre et l'autorité paternelle. Car le père de famille était pontife au milieu des siens, lorsqu'il célébrait trois fois par jour le sacrifice d'Agni ; comme père il était

le maître de maison ; comme pontife il dirigeait tous les actes de la cérémonie ; et les personnes auxquelles il donnait ses ordres étaient les mêmes dans ces deux cas : c'était les membres de sa famille. A l'égard du fils, le chef de maison n'était pas seulement le père selon la nature, l'auteur du corps et le propa- ' gateur de la \ie ; il était aussi le maître spirituel, qui transmet l'Hymne avec la science sacrée ; de sorte que le fils \oyait à la fois ces deux choses dans son père et confondait pour ainsi dire dans sa personne l'autorité naturelle, qui suit la marche de la génération , et l'autorité acquise , que la science donne au maître sur son disciple. Ce fondement du pouvoir brahmanique est très-solide ; et ce pouvoir prit beaucoup, plus d'empire sur les esprits , que l'ordination n'en put donner aux prêtres buddhiques et, plus tard, aux prêtres chrétiens. L'ordination, en effet, ne s'appliquant aux hommes que selon le hasard des vocations individuelles, et ne s'appuyant que sur une tradition souvent attaquée, a toujours quelque chose, sinon d'arbitraire, au moins d'artificiel. Au contraire, la transmission brahmanique de l'autorité sacrée ne quitte pas l'ordre de la génération naturelle, lequel ne peut jamais être troublé. Et lorsque le sacerdoce se fut fixé dans certaines familles, le parallélisme de ces deux choses se montra d'une manière plus évidente encore et plus incontestée. La tentative du buddhisme, de faire un bien commun de la puissance spirituelle du prêtre, et de

partager le sacerdoce entre toutes les castes, ne fît que confirmer, en fin de compte, ce pouvoir entre les mains des brahmanes, par le peu d'autorité que parurent avoir les prêtres nouveaux, issus de l'ordination, en présence d'une autorité héréditaire si antique.

Le père instruisait son fils. Ce dernier ne tardait pas à acquérir la science sacrée et, tout jeune encore, pouvait déjà surpasser en connaissances des hommes beaucoup plus âgés que lui, appartenant aux autres castes. Marié à son tour, et de bonne heure, à une jeune fille brâhmanî, il devenait père et réunissait en sa personne, la double autorité que son propre père possédait avant lui. Cet ordre de choses se perpétuant, une forte chaîne se formait, par laquelle les générations successives étaient unies l'une à l'autre. Quand on songe à la force réelle que les simples héritages mettent entre les mains d'un fils après la mort de son père, force qui pourtant est divisible, périssable, précaire, et ne peut être possédée à la fois par le père et par le fils, on peut imaginer quelle puissance spirituelle prodigieuse l'hérédité du sacerdoce constituait dans une famille, où la science du fils n'ôtait rien à celle du père, oii tous deux à la fois pouvaient exercer, sans dépréciation, une autorité qui n'allait pas s' amoindrissant, et qui se communiquait toute entière de l'un à l'autre sans se partager.

Cette autorité qui, en fait, était constituée par la

génération, l'était en droit par le rôle mystique du prêtre. La science qui enseigne les rites permet à ceux-là seuls qui la possèdent de les accomplir selon la règle et la tradition ; cette même science enseigne aussi à eux seuls la signification et la valeur des symboles. Par là, l'homme de prière, instruit dans la théologie, se trouve être le seul qui puisse entrer en relation directe avec la divinité, objet de sa science. En effet, c'est dans un sacrifice où les rites sont suivis que la divinité se communique au prêtre ; et c'est à la condition d'être invoquée par lui, c'est-àdire appelée, dans le langage fixé par la science ellemême. Le peuple ignorant et profane s'adresse à son prêtre quand il veut se mettre en rapport avec ses dieux. Or ces relations sont doubles, selon que le fidèle offre ou demande : celui-ci est de la sorte naturellement amené à présenter son offrande aux dieux par l'intermédiaire du prêtre, et à leur demander aussi par sa bouche leurs faveurs. Agni, visible dans le feu sacré, invisible dans son essence intime quand il a consumé son propre corps, Agni était le véhicule naturel, l'entremetteur et le messager, c'était, comme on disait alors, le cheval destiné à porter aux dieux du ciel les offrandes des fidèles, que lui transmettait le prêtre ; en retour, le prêtre demandait, en son propre nom et au nom des fidèles, la protection des dieux distributeurs de tous biens, dâtârô vasûnâm, ^o-rip-ç èa'œv. Les hommes s'accoutumaient ainsi à penser que les biens ne leur

arrivaient que par suite de leur propre piété, c'està-dire par le moyen du prêtre et des rites sacrés :

« L'onde descend égale à l'onde »,

d'abondant-es libations procurent des pluies abondantes ; le sacrifice engendre la fertilité. Telle est la doctrine constamraent reproduite dans les hymnes du Vêda ; et si on veut la voir mise sous une forme dramatique, il suffira de lire, au 1" chant du Râmâyanâ, l'histoire de ce jeune solitaire, Risyaçringa, dont le seul départ pour la ville royale fait tomber la pluie du ciel et rend la vie à une nombreuse population afî'amée par la stérilité. On ne saurait croire à quel point fut portée la confiance des Indiens en la puissance surnaturelle du prêtre. Nous renvoyons, sur ce sujet, aux récits des miracles accomplis par le BudUa Çàkyamuni, et surtout au merveilleux tableau de sa solennelle transfiguration. A l'époque védique, nous sommes loin encore de pareils excès : mais le principe existe ; la croyance à un pouvoir mystérieux du prêtre est solidement établie.

Ce pouvoir, du reste, ne s'étend pas seulement sur des phénomènes physiques, tels que la pluie ; il va beaucoup plus loin. Nous avons vu en effet que le prêtre intervient dans les actes les plus importants de la vie : par son pouvoir mystique il délie la jeune fille des chaînes où , depuis sa naissance, Yaruna

retenait sa virginité, et il l'autorise à s'unir sans péché à un époux; c'est lui aussi qui prend dans la main du xattriya mort l'arc, symbole de guerre et de science royale, et qui accomplit sur le cadavre la cérémonie où l'âme obtient sa délivrance. Par cette double vertu de son pouvoir mystique, le prêtre remplit aussi les rôles de médecin et d'enchanteur : rien ne paraît plus singulier et ne s'explique pourtant plus aisément, que de voir le même homme recourir aux propriétés de certaines plantes, bien connues de lui, pour guérir une maladie, et en même temps imposer les mains sur le malade, pour lui ôter son mal par une véritable incantation. Etait-il donc un trompeur et un charlatan? Nous ne le croyons pas ; car les hymnes védiques qui ressemblent le plus à une formule de magie, à un mantra, portent tous les caractères de la sincérité. Mais on doit considérer que dans cette société védique, où le peuple était tout occupé des métiers et les xattriyas de la guerre et du gouvernement, la science sous toutes ses formes était le domaine particulier des prêtres. Ils étudiaient les vertus des plantes , des terres et des eaux , comme ils étudiaient les mouvements des astres ; toutes ces diverses connaissances se rattachaient à la science sacrée et en faisaient en quelque sorte partie. Lorsque la théorie philosophique leur montra dans le feu l'une des formes sensibles d'un même principe universel, duquel ils tenaient eux-mêmes l'intelligence et la

\ie, ces hommes, qui s'élevaient déjà si haut audessus du vulgaire et qui avaient sur la nature une si vaste vue, purent et durent trouver dans la science un puissant moyen d'action, qu'ils employèrent. La croyance aux dieux leur faisait voir, dans toute la nature, des forces, non pas seulement matérielles comme les abstractions de nos physiciens , mais vivantes et intelligentes, auxquelles par conséquent l'homme de dieu pouvait adresser des adjurations en même temps qu'il appliquait au mal son remède empirique.

Ainsi le rôle mystique du prêtre et sa science lui donnaient en droit l'autorité spirituelle, qu'en fait sa naissance lui avait transmis. Lorsque l'usage de la retraite au désert se fut répandu , le sacerdoce en reçut un accroissement de pouvoir. En effet, pour mener cette vie solitaire des munis, il fallait avoir une grande force d'âme et exercer sur le corps un empire capable de réprimer les mouvements de la chair et de faire taire les réclamations des sens ; il fallait, dans un âge ordinairement avancé, briser et détruire des habitudes invétérées; on n'y pouvait réussir que par l'énergie de la volonté et par l'absorption de l'âme dans la méditation. Or la science d'une part, et, de l'autre, l'empire sur soi-même, sont deux choses qui attirent toujours l'admiration du vulgaire, étonnent notre faiblesse et notre ignorance et donnent à celui qui les possède un incroyable prestige. Les montagnes et les forêts de l'Inde

/virent bientôt s'élever en grand nombre des ermitages, où de pieux risis s'exerçaient dans l'art de méditer et de se dompter eux-mêmes. Là se développa cette théologie savante, dont les œuvres n'ont jamais été surpassées en profondeur et en subtilité. Quand un de ces austères savants allait ainsi se fixer au désert, il attirait autour de lui des légions de brahmanes avides de savoir, des rois pieux, des hommes dévots, qui venaient recueillir quelques mots de sa bouche ou seulement voir son visage ; et l'on disait que sa seule présence rendait la montagne resplendissante.

A la fin de la période védique, l'autorité spirituelle du sacerdoce était imm'ense. L'un des grands poëtes du Vêda, Yasièïa, n'était qu'un prêtre sans richesse, dénué par conséquent de tout pouvoir temporel. Et pourtant, lorsque le riche et puissant Yiçwâmitra, qui n'était encore qu'un xattriya, voulut lui faire violence , la tradition raconte avec quelle facilité il repoussa son attaque et dispersa ses soldats. Et, lors même que la tradition sur ce point serait artificielle et mensongère, ne suffit-il pas de signaler un grand fait : dans l'organisation hiérarchique des castes, celle des brahmanes fut la première.

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