‹ Essai sur le Vêda [microform]uChapitre 15 sur 31 · DES CEREMONIES DU CULTE · texte numérisé non relu

DES CEREMONIES DU CULTE

Dans les chapitres suivants, nous abordons les principales questions relatives à la religion des Aryas.

On peut se former une idée très-précise des cérémonies védiques en réunissant les nombreux passages des Hymnes où elles sont dépeintes.

Presque tous les détails de ces rites antiques sont donnés par les poètes ; quelques-uns de leurs chants les décrivent même dans leur ordre de succession ; l'heure, le lieu^du sacrifice, l'autel, l'holocauste, les prêtres, leurs mouvements et leurs fonctions, sont signalés, chaque chose à sa place, un si grand nombre de fois et avec une telle uniformité, qu'il ne reste dans tout cet ensemble qu'un très-petit nombre de points obscurs. Il serait d'autant plus digne d'intérêt de rassembler dans le Rig-Vêda tous les traits qui concernent les cérémonies, q#ïls peuvent fournir, sinon le point de départ historique, du moins l'explication de beaucoup de traits analogues dans les religions anciennes et modernes de l'Occident. Voici les principaux d'entre eux.

En un lieu découvert, d'où l'on pouvait com-

modément observer les mouvements des é toiles , dujoleil et de lajune, souvent sur les c ollin es, on dressait un espace circonscrit, que lion entourait d'une sorte de grille de bois ou de palissade formée de potCfiux. C'était renceinte sacrée. Des portes en fermaient ordinairement l'entrée, qui ne s'ouvrait qu'aux heures du Sacrifice :

« Ouvrez-vous, portes éternelles, II, 220. «

Aux jours de fête, des fleurs et des banderolles ornaient les poteaux sacrés de cette sorte de riixevoç, qui n'était point une habitation, et n'était saint que par l'usage auquel il était destiné. 11 y a donc une différence assez grande entre l'enceinte védique et le temple grec, qui paraît avoir été dès l'origine un naos, c'est-à-dire une maison, destinée à être le séjour constant et réel d'une divinité, représentée par sa statue. Il y a bien plus de différence encore entre cette enceinte et une église chrétienne : cette dernière n'est pas une demeure pour la divinité, laquelle n'est présente que dans l'hostie ; c'est un abri pour l'assemblée des fidèles, de sorte que le même mot sert à désigner le temple et la réunion des chrétiens.

Dans le lieu saint était construit un massif de terre, plat par-dessus et de forme carrée. C'était l'autel. On lui donnait le nom de trône d'Agni, ou de foyer d'Ild. Les quatre faces de l'autel étaient orientées de manière à regarderies quatre points cardinaux; le prêtre officiant se tournait vers l'est quand le

sacrifice se faisait à l'aurore; mais il pouvait se tourner aussi dans une autre direction aux autres heures du jour, de manière à regarder toujours le Soleil. A droite de l'autet, c'est-à-dire au midi, se trouvait un autre point déterminé, qui était lui-même comme un second autel; et un autre se trouvait encoraÀgauche. Ils étaient réunis à l'autel par une sorte de courbe tracée à terre, qui paraît avoir fait donner à leur ensemble le surnom de serpent (sarpa) ; son nom ordinaire était trivêdi, c'est-à-dire les trois vêdis ou autels. La forme quadrangulaire de l'autel principal n'est pas sans importance ; car de ce trône élevé, le dieu Agni regardait vers les quatre points de l'horizon ; et lorsque la notion du Feu, se développant, devint celle de Brahmâ, celui-ci fut représenté avec quatre visages tournés dans quatre directions et opposes deux à deux.

Un tapis formé d'herbe appelée kuça, qui est le poa cynosurdides des botanistes, était étendu autour de l'autel, suivant une courbe déterminée. Plus tard, et déjà durant la période védique, lorsque ce ta}»is de gazon fut devenu un pur symbole déjà vieilli, on le remplaça par le nombre mystique de vingt-et-un brins de la même herbe. Mais enfin, l'herbe sacrée était destinée à recevoir les dieux, lorsqu'ils viendraient assister à la cérémonie :

Baciihràs, à Açwins, venez-votis asseoir sur notre gazon,

telle est la demande perpétuellement répétée, que

les poètes adressent dans les Hymnes à leurs divinités. Les femnaes étaient ordinairement chargées d'aller le matin recueillir le kuça, comme aussi de maintenir la propreté dans l'enceinte du sacrifice; plus tard ce rôle appartint aux novices, c'est-à-dire aux jeunes garçons qui étudiaient l'Écriture sainte sous la direction des brahmanes, et qui remplissaient ainsi le rôle des diacres (Staxovoç) de la primitive Église chrétienne. Des calices et des assiettes, primitivement de bois et qui sont encore le plus souvent faits de cette matière dans le Vêda, étaient disposés à certaines places dans l'enceinte sacrée, là où devaient se tenir les prêtres et les dieux. Des fagots sur l'autel, un mortier avec son pilon, un pressoir, un filtre de peau de vache percée de petits trous ou, bien souvent, de laine feutrée, un grand vase, une cuiller, et enfin Vm^anî, forment à peu près tout le matériel nécessaire à la célébration du sacrifice, que nous allons décrire.

Au lever du jour, avant que le Soleil fût sur l'horizon, quand disparaissait une certaine étoile variant suivant les jours de l'année, les prêtres au nombre de sept se rendaient à l'enceinte sacrée; quatre d'entre eux s'asseyaient et entonnaient l'hymne qui évoquait les dieux ; les autres préparaient les objets du sacrifice. Allumer le feu divin et préparer le soma étaient leurs deux œuvres essentielles. Le mot sôma désigne la plante connue des botanistes sous le nom dH asclepiade acide ; les femmes l'allaient cueillir

sur la colline, où elle croissait à la lumière de la Lune, aussi nommée Sôma. Les prêtres détachaient les sommités laiteuses de ses tiges et les réunissaient dans le mortier, où le pilon les écrasait. De là, cette matière broyée était portée sur le plateau du pressoir, qui en exprimait le suc. Ce pressoir n'existait pas primitivement, ni même partout à l'époque védique ; car nous voyons souvent dix ministres, qui sont les dix doigts des mains, remplir cet office à eux seuls; ailleurs ou plus tard, ils furent remplacés par deux plateaux de bois, puis de métal, et même d'or. Le jus du sôma était reçu par le prêtre Tiomvaé pôtri (purificateur) sur le filtre, à travers lequel il tombait dans le vase nommé pôtra. Il n'est pas probable que l'on fit tous les jours la préparation de la liqueur sacrée : car il est dit dans un hymne qu'elle suffisait pour quinze jours (iv, 176). De plus il est évident que le sôma n'était pas, du moins ordinairement, employé aussitôt après son extraction ; car c'est une liqueur fermentée, qui d'abord est un suc blanchâtre aussi doux que le miel , qui prend ensuite une couleur transparente, une odeur agréable et pénétrante, qui pétille et qui, versé sur le feu, s'enflamme et disparaît dans l'air. Bu par les hommes, il les excite, les remplit de joie, d'ardeur, de courage, exalte leurs forces, et les enivre. C'est la liqueur du dieu des batailles, d'Indra ; c'est aussi celle des xattriyas et des guerriers au moment du combat. Impur, il se corrompt; filtré, il devient limpide et généreux.

A tous ces traits il est aisé de reconnaître une liqueur fortement spiritueuse, qui demande par conséquent un certain nombre de jours pour subir une « heureuse fermentation. y> Le sôma était donc une sorte de \in, dans un temps et dans un pays où le vin et la vigne étaient absolument inconnus.

Dans les sacrifices ordinaires le sôma, préparé à l'avance et fermenté, se trouvait disposé et mis en place avant le commencement delà cérémonie, pour être employé au moment convenable. Lorsque les quatre chantres avaient entonné l'hymne, les autres s'occupaient aussitôt à allumer le feu nouveau. La première partie de ce rite fondamental s'accomplissait à droite, au moyen de ^araî^^ : ce mot, qui est au duel, désignait deux morceaux de bois sec, dont l'un avait une petite fossette et l'autre, appelé pramanïa, était taillé en pointe ; c'étaient le père et la mère d'Agni. La pointe ayant été placée dans la fossette, un mouvement, de rotation rapide était imprimé au père au moyen d'une lanière de cuir , et, les deux pièces s' échauffant par le frottement, la fumée et les étincelles ne tardaient pas à paraître. La petite flamme, vive mais prêle à s'éteindre, est portée sur l'autel où un bûcher de bois et d'herbes sèches la reçoit. Aussitôt un puissant aliment lui est donné. Car la flamme, qui s'attache à la paille et aux branches les plus légères, monte en quelques moments à la partie supérieure, où il semble qu'elle va mourir ; mais un prêtre s'avance, portant dans un

vase le havis ou beurre clarifié, qu'il répand sur le foyer. Le beurre se fond, coule en brûlant, et ramène la flamme à la partie inférieure, d'où elle ne se détache plus jusqu'à ce que le bûcher tout entier soit consumé. Ce temps mesure celui de la cérémonie. Pendant que le feu divin illumine de ses rayons les prêtres ou dêvas qui l'environnent (m, 225), s'accomplissent les offrandes et les mouvements réglés par le rituel.

L'offrande est double , solide ou liquide. L'offrande liquide, c'est avant tout le sôma, que Ton offre seul ou mêlé avec de l'eau ou du lait. Le mélange des liqueurs sacrées se fait dans un grand vase nommé samudra. De là il passe dans les calices, que tiennent en main les sept prêtres; et ceux-ci, sous la conduite du tiestri, c est-à-dire du guide, tournent, en marchant vers la droite, autour de l'autel d'Agni, et répandent dans le feu la liqueur de leurs calices. Agni la reçoit, la consume, et, sous la forme de vapeurs invisibles, la transmet aux dieux. De la même manière se présente l'offrande solide, composée d'orge frite ou de gâteaux, ordinairement faits de farine et de beurre. C'est au moyen de la cuiller que cette offrande est jetée dans le foyer d'Agni.

Tel est l'holocauste. Son nom sanscrit huta dérive de la racine hu, qui est la même que celle du grec 5u&), et qui, comme ce dernier, signifie sacrifier. Le prêtre qui présidait à ce rite était appelé hôtri, c'est-

à-dire sacrificateur, 0ur>3ç. La nature de l'offrande est à remarquer ici : on voit en effet qu'elle n'était point sanglante. L'usage grec d'offrir aux dieux la chair des \ictimes et de nourrir ces Principes de \ie avec des aliments qui avaient eu vie, contraste avec celui des Aryas védiques, lesquels n'offraient aux Asuras divins que des céréales, du lait ou ce que produit le lait, et enfin cette spiritueuse et mystique liqueur du sôma. Cette différence dans les rites semble répondre à une différence dans l'alimentation des deux peuples : on voit en effet que les Grecs de tous les temps ont fait un usage continuel et général de la viande, tandis que les Aryas du sud-est se sont bornés aux végétaux et aux produits de la vache, ef ont proscrit l'usage de la viande à toutes les époques, au moins pour la caste supérieure des brahmanes. Nous verrons néanmoins tout à l'heure que dans certaines circonstances ils offraient aussi des sacrifices sanglants et mangeaient eux-mêmes la chair de la victime.

Voilà ce que renferme une cérémonie védique, d'après le Rig-Vêda. Il faut observer que pendant le développement de ces rites, l'hymne était chanté à baute voix par les prêtres, nommés udgâtri. Une importance majeure était attachée à l'Hymne, appelé stuti, c'est-à-dire louange. On comprend en effet qu'une cérémonie silencieuse serait d'une faible efficacité ; car les rites ont naturellement une signification symbolique. Les assistants en compren-

draieilt difficilement la valeur, si la parole sainte du prêtre ne venait la leur expliquer. C'est ce qui est iarrivé pour une notable partie des rites chrétiens : comme le prêtre ne les explique presque jamais au peuple, le peuple les \oit sans les comprendre : les ornements sacrés , les flammes qui brûlent sur Fautel , les mouvements variés et les chants du chœur, sont devenus pour les fidèles des objets de spectacle, dont le sens leur échappe entièrement. Nous voyons bien par les Hymnes qu'il n'en était pas ainsi des cérémonies aryennes au temps du Vêda : car l'hymne lui-même donnait perpétuellement aux assistants l'explication de ce qu'ils avaient sous les yeux. La langue védique avait en outre cet avantage qu'étant celle de tout le monde et ne tenant que d'elle-même ses racines et ses formes, elle était toujours comprise; les noms des objets sacrés, des rites, des prêtres et des dieux, portaient avec eux la lumière dans l'esprit des fidèles ; de sorte que par là encore, l'explication était à côté du symbole.

L'hymne interprétatif des symboles, les symboles idéaux, tous les actes de la cérémonie, la disposition des objets sacrés, leur nature et la destination qui leur était donnée, seraient autant de choses dépourvues de sens, si l'on n'admettait pas que les Aryas croyaient à la présence réelle des dieux. Un d'entre ces êtres idéaux se rendait visible chaque jour dans le Sacrifice, et perpétuellement dans la nature, partout où la vie, la chaleur et la lumière se manifes-

talent : c'était Agni. Dans la flamme du bûcher, il se montrait revêtu d'un corps mortel. Quand on ré-' pandait sur le foyer le beurre clarifié, c'était bien réellement pour nourrir ce corps, cette forme Yisible et mouvante du plus grand des dieux : car, privée d'aliments, elle ne pouvait vivre et allait aussitôt disparaître. La flamme d'Agni éclairant au loin tous les horizons, les dieux l'apercevaient et se rendaient autour du foyer dans cette enceinte qui leur était préparée. Quoique personne ne les vît , personne n'était admis à douter de leur présence : non-seulement, pendant le sacrifice, les rayons pénétrants d'Agni allaient frapper les regards des dieux, mais « dans quelque région lointaine qu'ils fussent », la voix de l'hymne retentissait à leur oreille. Aussitôt ils annonçaient leur venue par les signes ordinaires de leur présence : les Açwins et l'Aurore, par cette blancheur, qui aux approches du jour se répand de tous côtés ; Sùrya, par ces traits ardents que lance le soleil, quand le bord de son disque paraît au-dessus des collines; Indra, par les mouvements merveilleux des nuages suspendus aux flancs des monts, lorsque les premières chaleurs du jour viennent les dilater ; les Maruts, par ces brises vives et légères, qui le matin semblent marcher avec le soleil et lui faire cortège. Ces êtres brillants et rapides venaient tous au festin sacré. Chacun d'eux en prenait sa part. Invisibles dans leur essence surnaturelle et divine, on voyait bien cependant qu'ils étaient là, emportant

avec eux, dans les régions transparentes de l'air, ces treuvages et ces mets que le visible Agni leur transmettait. Le Gandarva immortel, ce coursier divin qui se charge de toutes les senteurs, Agni-et-Sûrya, dispersait dans l'atmosphère et assimilait au vaste corps des dieux l'offrande pieuse, aliment de leur immortalité . Pour nous , qui ne croyons plus aux dieux depuis qu'ils sont partis, et qui sommes à peine des Aryas, quand nous quittons le séjour des villes et que nous allons comme eux vivre aux champs ou sur le penchant des montagnes, nous ne pouvons, malgré notre science et notre incrédulité, échapper à ces impressions de la nature vivante et mouvante. Les merveilleuses lumières, dont le peintre éternel orne la terre, éblouissent et charment mes yeux ; les bruits infinis des êtres vivants que réveille le jour remplissent mon oreille ; leurs troupes sans nombre, qui dormaient sous la rosée de la nuit, secouent leurs ailes, s'envolent et se confondent; un grand bymne s'élève , inspiré par « le poëte antique , » auteur des rhythmes du monde ; mon cœur s'échauffe, ma pensée s'émeut en l'écoutant; moi aussi je suis prêt à mêler ma voix à celle de tous ces êtres qui célèbrent la vie, et à dire à cet Inconnu, qui manifeste ainsi sa présence jusqu'en moi-même :

« Vous êtes le Dieu suprême, l'Esprit éternel et céleste; c'est ce que confessent tous les Riêis ; c'est aussi ce que tu m'annonces; je crois en la vérité de ta parole ; mais je ne sais comment tu te rends visible. Toi seul tu te connais toi-même, être des

êtres, prince des vivants, Dieu des dieux. Seigneur des créatures. 1)

C'est en toi que nous sommes, moi et tous ces êtres qui m'environnent.

« Je vois dans ton unité tout l'Univers, avec les choses mobiles et immobiles. Tu brilles comme le feu et comme le soleil dans ton immensité, montagne de lumière de tous côtés resplendissante. Sans commencement, sans milieu, sans fin. Par ta chaleur tu échauffes cet univers; car tu remplis à toi seul toute l'étendue du ciel et de la terre et tu touches à toutes les régions. Voici les troupes des êtres qui vont vers toi et qui semblent dire swasti, c'est bien; et ils te célèbrent dans de sublimes cantiques. Raconte-moi donc qui tu es: sois-moi propice; louange à toi. Je désire te connaître, essence primitive; car je ne puis saisir la marche de ton action.

{La Bhagavad-gîtâ, 8 et 9. )

Et je chanterai avec Viçwâmitra :

La Sâvitri.

« Cet hymne excellent et nouveau t'est adressé par nous, 6 radieux et brillant Soleil : c'est notre hommage.

n Prends plaisir à ces chants que nous accompagnons d'offrandes. Aime notre prière, comme l'époux amoureux aime son

épouse.

1) Qu'il soit notre protecteur, ce Soleil qui voit et contemple

toutes choses.

n Nous adorons la lumière admirable' du Créateur resplendissant, qui lui-même provoque nos prières.

» Apportant avec nous la prière et l'offrande, nous soUicitons les bienfaits du Créateur adorable et resplendissant.

» Par des sacrifices et par de saints cantiques, les brahmanes honorent le Créateur resplendissant , guidés par l'intelligence et inspirés par la prière. »

Quoi d'étonnant que cette intelligence qui les guidait et qui s'exaltait elle-même au chant des hymnes, crût saisir dans la marche éternelle du monde de grandes puissances auxquelles elle prêtait la vie avec le gouvernement de toutes choses? Et quand ces êtres forts semblaient manifester leur action dans des phénomènes revenant chaque jour, quoi d'étonnant que les Aryas crussent naïvement à leur présence réelle autour du foyer d'Agni ? Qu'était-ce autre chose, sinon localiser pour ainsi dire dans un espace circonscrit le fait universel dont la nature leur offrait le spectacle? L'homme ne peut adorer toujours. Les besoins de la vie le ramènent, quoi qu'il fasse, aux fonctions naturelles de son être. Mais comme il faut qu'il adore, réglant lui-même ses actes d'après les mouvements divins du jour et des saisons, il accomplit aux heures les plus propices l'œuvre sainte, qui est l'acte principal de la vie et celui qui domine tous les autres.

Trois moments du jour étaient consacrés aux cérémonies du culte, le matin, le midi, le soir. C'est là les trois savanas, si célèbres dans toute l'Asie aryenne, et que l'Europe a depuis longtemps trouvés dans l'Avesta de Zôroaslre sous le nom, à peine mo^ difié, de kavana. Une étoile, paraisssant à l'horizon dans les premières lueurs de l'aurore, marquait, pour chaque époque de l'année , le commencement du sacrifice; elle portait le nom de savanagraha.hé Visnupâda, c'est-à-dire la station du soleil ou l'azi^

mut du méridien , était pour les pieux brahmanes un objet continuel d'étude; quand le disque du soleil atteignait cette élévation, d'où bientôt il allait redescendre, c'était le moment du savana de midi et le commencement du second sacrifice. Enfin quand le soleil disparaissait derrière les hauteurs du couchant (gayaçiras), c'était l'heure du sacrifice du soir; celui-ci se prolongeait quelquefois jusqu'à l'apparition des étoiles, lorsque la lune paraissait seule régner au milieu du ciel obscurci. Voyez l'hymne admirable de Kutsa, commençant par ces mots :

La Lune, poursuivant son vol à travers les vagues de l'air, s'avance dans le ciel. rayons du jour à la trace dorée, l'œil ne peut retrouver votre voie. Ciel et terre, voyez ce que je suis, etc.

(Kutsa, I, 201.)

Nous ne pouvons dans cette étude générale nous arrêter longtemps sur les époques de l'année ou du mois marquées par des sacrifices solennels. Les trikadrus, dont la nature est encore mal connue, la nouvelle lune et le jour qui la précédait, vraisemblablement aussi les solstices et les équinoxes, et en général" tout ce qui fait époque dans le déroulement astronomique de l'année, donnait lieu à des cérémonies particulières. Et cela se conçoit d'autant mieux que le développement de la vie, ou, pour parler comme les Indiens, la marche de l'âme, procède par des séries étroitement liées avec les

phénomènes du ciel. Nous ne parlerons pas non plus spécialement des sacrifices et des cérémonies accomplis dans certaines circonstances particulières, comme la. naissance, le mariage, la mort, le sacre d'un roi ; nous avons décrit à leur place quelquesunes d'entre elles. Mais nous ne pouvons passer sous silence l'antique açwamêda, le sacrifice du cheval. L'açwamêda est la seule cérémonie mentionnée dans le Rig-Vêda , où un être vivant fût immolé. Nous verrons ci-dessous la symbolique de cette immolation, que nous allons seulement décrire. Rappelons d'abord que le sacrifice du cheval était une œuvre solennelle, entourée de toute la pompe que comportaient ces temps anciens; qu'il était coûteux pour celui qui l'offrait; que par conséquent il était rare. Une description très-détaillée des préparatifs et de l'appareil exigés par [^açwamêâa, est donnée au 1" livre du Râmâyana. C'était à cette époque un sacrifice vraiment royal, dont bien peu de personnes auraient pu supporter les frais ; une foi ardente, ou une vaste ambition, ou enfin une circonstance unique , pouvaient seules entraîner un prince à l'offrir. Aux temps épiques c'était un grand mérite pour un prince aux yeux de ses sujets d'avoir offert Vaçwamêda; et l'on disait communément qu'en offrant cent fois dans sa vie le sacrifice du cheval, un roi pieux égalait Indra lui-même et prenait sa place sur le trône du ciel. Le Rig-Vêda ne renferme que deux hymnes composés spécialement

pour le sacrifice du cheval ; ils sont tous deux du même poëte, Dîrgatamas; l'un est descriptif, l'autre est symbolique ; de sorte qu'il ne serait nullement surprenant qu'ils eussent été composés tous deu:^ pour une seule et même cérémonie, Quoi qu'il en soit, quand on compare ce fait unique d'un sacrifice sanglant avec l'offrande perpétuellement nommée et décrite des gâteaux et du beurre, on ne peut s'empêcher de conclure que l'oblation d'un animal im.T mole était un fait très-rare dans la période des Hym^ nés, et que les sacrifices de tous les jours n'offraient aux dieux que des victimes non sanglantes. Plus tàr(} même, le corps de l'offrande put se réduire à si pei} de chose qu'il disparaissait pour ainsi dire devant l'offrande spirituelle d'un coeur pur et d'un esprit élevé vers Dieu :

Quand on m'offre en adoration une feuille, une fleur, un fruit ou de l'eau, je les. reçois pour aliments comme une offrande pieuse, Ainsi donc, ce que tu fa,is, ce que tu paanges, ce que tu sacrifies , ce que tu donnes , ce» que, tu t'infliges, fais m'en l'offrande... et avec une âme toute à la sainte communion, libre, tu viendras à moi. '

Ces paroles sont empruntées, à la W^B^^^^'Q^f^* poème appartenant à la doctrine brê^hni^nique la plus avancée. Pans le buddhisme, l'offrande disparr raît entièrement : l'homme s'immole lui-même ; U fist le sacrificateur et la victime ; pu pour mieux 4ire, il n'y a plus ^'oblattion ni de sacrifics^teur , parce que le principe absplu, dans lequel on atteint

V extinction de soi-même [nirvana) , ne résidant pas ailleurs que dans l'univers et dans l'homme qui en fait partie, le Yéritable sacrifice consiste dans la science et dans la vertu, par lesquelles on échappe aux conditions de la vie individuelle.

Chez les Grecs, le sacrifice du cheval était particulièrement célébré en l'honneur de Neptune : ainsi, chaque année, sur la côte d'Ârgolide, devant la grande source sous-marine de Diné, l'on précipitait un cheval dans la mer du haut des rochers du rivage. Mais l'usage des sacrifices sanglants était universellement répandu dans le monde grec. Sans compter les autels isolés, entourés seulement d'une enceinte de pierres, de bois ou de fer, ou simplement d'un fossé avec sa berge, on ne voyait guère de temple devant lequel il n'y eût un autel de pierre pour l'iinmolation des victimes. On doit même observer à ce sujet que l'autel est le véritable lieu du sacrifice. Le naos, qui est rhabitation du dieu, est, une simple maison, oii il demeure^, non-seulement sous la figure emblématique de sa statue, mais en réalité quand il lui plaît de s'y rendre. Après que la victime est im- BQolée, on en offre au dieu présent dans son temple, par l'intermédiaire du feu, les parties où semble résider pliis particulièrement la vie ; les prêtres et les assistants consomment le reste. Or, si l'habitation appelée naos est utile au dieu, quand, sous la forme humaine, il veut séjourner ici-bas, le§ dieux cependant ont une essence invisible, un corps glorieux.

que les injures de l'air ne sauraient atteindre ; par leur action continuelle , ils sont partout présents dans le domaine qui leur est assigné ; en quelque lieu que s'offre le sacrifice, ils s'y peuvent rendre en un instant très-court , et y recevoir leur part. L'autel et le bûcher se suffisent donc à eux-mêmes, et le temple n'est qu'une partie accessoire dans les cultes antiques de la Grèce. Mais à mesure que l'anthropomorphisme prit le dessus chez les Hellènes, le temple prit une importance majeure. De plus, le mystère divin s'accomplissait dans le temple ; c'est à sa porte que le prêtre appelé myste {^varrjç) recevait des mains des adorateurs ou du sacrificateur nommé BvTYjç [kôtri] l'offrande qu'il présentait à son tour à la divinité. Otez ce temple, renversez ces murailles ; le regard des profanes, y pénétrant avec le jour, verra ces mystères qui ne doivent être ni vus du peuple, ni racontés par ceux qui les ont vus.

Telle est l'importance du temple grec et généralement de tous les lieux fermés et impénétrables, oii s'accomplissaient des cérémonies mystérieuses. Il pouvait même, pour beaucoup de sacrifices et pour une partie notable des sacrifices sanglants, se passer entièrement de l'autel. Ainsi l'offrande des gâteaux, ou du miel, ou du vin, celle du voile et des autres objets sacrés, se faisait directement devant la porte du temple, entre les mains du myste et sans que l'on eût recours ni à l'autel, ni au sacrificateur. D'ailleurs, il en fut chez les Hellènes comme chez les

Indiens : les grands sacrifices entraînant des dépenses que peu de personnes étaient capables de supporter, l'usage des hécatombes dut subir avec le temps des modifications considérables ou disparaître presque entièrement, comme Vaçwamêâa des Aryas du sud-est. Nous voyons, en effet, dans l'histoire des cultes helléniques, l'immolation des bœufs par centaines cesser de bonne heure, et l'hécatombe ne continuer d'être que sous une forme symbolique et figurative. L'usage des gâteaux sacrés, faits le plus souvent de farine et de miel, permit à l'art religieux des Grecs de changer matériellement le corps de l'offrande,* sans en changer la forme, et d'offrir en hécatombe des bœufs de véritable pain d'épice. Il serait intéressant de savoir si ces figures d'animaux étaient offertes sur l'autel et brûlées en holocauste par les mains du sacrificateur, pu bien si elles étaient reçues par le myste et portées directement par lui sur la sainte table.

L'hymne de Dirgatamas nous montre que les victimaires étaient des hommes étrangers aux cultes ordinaires et aux fonctions brahmaniques , qu'ils accomplissaient leur œuvre sous la direction des prêtres officiants , et que dans cette cérémonie , comme dans les autres, il n'y avait aucun acte secret, aucun mystère à accomplir.

L' Açwamêda.

Que Mitra, Varuna, Âryaman, Vâyu, Indra, Riduxas et le^ Manits, ne réclament rien de nous, pendant que nous allons chanter dans le sacrifice les vertus du rapide cheval, né des dêyas.

Quand on amène la victime prisonnière, ce beau cheval magnifiquement orné, qu'on frappe avant lui un bouc de couleurs diverses. C'est là une offrande aimée d'Indra et de Pûsan. Ce bouc est conduit devant le rapide cheval, destiné à Pûsan et aux Yiçwadèvas. C'est aussi pour Twaslri une offrande agréable et précieuse à lui présenter avec le coursier.

Quand donc les enfants de Manu mènent trois fois autour du foyer ce cheval, qui dans le moment propice doit être immolé aux dieux, alors ce bouc, leur annonçant le sacrifice, marche le premier, consacré à Pûsan.

Que le prêtre sacrificateur, habile dans la science, le calice à la main et l'hymne à la bouche, s'approche d'A.gni qui l'éçlaire de ses rayons. Par l'appareil d'un brillant sacrifice et par le choix de nos offrandes, sachons plaire.

Vous qui coupez les pieux ou qui les portez, vous qui attachez au pieu l'anneau du cheval ou qui apportez sa nourriture, venez, nous avons besoin de vos soins.

Voici mes vœux : Que ce cheval à la croupo allongée, vienne heureusement combler les espérances des dêvas ! Que les sages risis l'accueillent avec joie; pour le bonheur des dêvas, qu'il devienne leur ami !

Quand on attache d'une courroie ton pied et ta tête, ou quand on te met dans la bouche de. l'herbe à manger, ô cheval, que tout cela soit d'un favorable augure parmi les dêvas !

La manière dont tu marches, dont tu te couches, dont ton pied est attaché, ton port, la façon dont tu bois, dont tu manges, ô cheval, que tout cela soit d'un favorable augure parmi les dêvas !

Quand on étend sur le cheval une couverture toute d'or,

quand on lui attache et la tête et le pied, ce sont là autant de choses qui doivent être de bon augure parmi les dêvas.

Quand dans ton écurie tu hennis fortement et qu'on te frappe avec le pied ou avec le fouet, ô cheval, je détruis toutes ces choses avec la prière, comme dans les sacrifices on épuise les libations avec la cuiller.

Quand la mouche s'attache à tes chairs, ou quand le bois, là hache, les bras du victimaire et ses ongles sont mouillés, 6 cheval, que tout cela soit d'un bon augure parmi les dêvas!

Quand tu t'en vas, ne te chagrine pas de ton sort. Que la hache ne s'appesantisse pas longtemps sur ton corps. Qu'un barbare et indigne victimaire n'aille pas, par ignorance, taillader tes membres avec le fer.

Ce n'est pas ainsi que tu dois mourir; la souffrance n'est pas faite pour toi. C'est par des voies heureuses que tu vas vers les dieux. Pour te porter, tu as les deux coursiers, les deux antilopes et le char léger traîné par un âne.

Un seul homme doit frapper le brillant cheval; deux autres doivent le retenir. Les membres que suivant l'usage je dois offrir en sacrifice, je les mets sur le plat des pinclas et je les jette au foyer d'Agni.

La hache tranche les trente quatre côtes du rapide cheval, ami des dêvas. Laissez entières les autres parties. victimaire, que chaque membre soit convenablement paré.

Quand l'odeur de la viande crue sort de son ventre, que les ministres du sacrifice achèvent leur œuvre ; qu'ils fassent cuire les chairs et accomplissent le vritapâJca.

Que le feu ne vienne pas en frémissant t'apporter une odeur de fumée ; que le vase ne sente rien. Les dêvas agréent l'offrande du cheval quand elle est pure, parfaite et accompagnée d'invocations.

Cependant on a apporté les vases , destinés à recevoir les chairs ou les sauces qui les arrosent, les marmites, les chaudrons, les plats, les instruments de cuisine, et on les place autour du cheval.

victime, quand de ton ventre, cuit au feu d'Agni, la broche

vient à sortir, que rien ne tombe à terre, ni sur le gazon. Que tout soit donné aux dêvas qui l'attendent.

Si ceux qui voient le cheval cuit, disent, « il sent bon, coupezen un morceau, » accueillez la demande de quiconque voudra de cette chair.

Que ce cheval nous procure des vaches nombreuses, de bons chevaux, des guerriers, des enfants, une abondante opulence. Toi qui es pur et sain, rends-nous sains et purs ; que le cheval, honoré par l'holocauste, nous donne la puissance.

{Dirgatamas, I, 376.)

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