DES ASURAS OU PRINCIPES DE VIE
Ce chapitre est un exposé de la doctrine fondamentale sur laquelle repose l'édifice du panthéon védique. Celte doctrine consiste toute entière dans l'idée que les Aryas antérieurs à la période du Vêda se sont faite de la divinité, notion exprimée par le mot asura. Pour saisir la portée et la valeur réelle de la théorie des Asuras, il faut remarquer que l'esprit des peuples de race supérieure ne s'élève pas d'un bond à l'idée d'un dieu métaphysique et absolument parfait, tel que l'admettent les écoles modernes de l'Occident. Cette idée, en effet, ne se dégage du milieu des autres qu'à la suite d'une longue et patiente analyse, qui est l'œuvre, non d'un homme, mais des siècles. Nous voyons qu'en Grèce ce fut Anaxagoras qui le premier, selon Aristote, désigna le vous, c'est-à-dire l'Intelligence pure, comme auteur du monde ; cette opinion du philosophe parut au milieu de la société hellénique comme une sorte de révélation soudaine ; et pourtant Anaxagoras n'en tira presque aucun parti pour sa propre philosophie. Il fallut, pour féconder cette idée, le génie de Pla-
ton, fécondé sans doute lui-même par son contact avec l'Asie. Or Platon vivait au commencement de la décadence hellénique, lorsque l'esprit grec avait produit ses chefs-d'œuvre. Quand on en vint à tenter la démonstration en règle de l'existence de Dieu, les preuves, que l'école nomme métaphysiques, furent si longtemps à s'éclaircir et à se consolider, qu'indiquées jadis par Platon, elles ne sont arrivées que dé nos jours à leur forme dernière, après avoir été l'objet des critiques les plus approfondies. C'est donc, pour ainsi dire, à la fin des temps, que ces preuves transcendantes parviennent à être accueillies dans le domaine de la science. Encore n'y entrent-elles pas sans résistance,
Au contraire, le spectacle de la nature est accessible à tous : il inspire aux hommes de race supérieure, c'est-à-dire blanche, la pensée d'un ordre établi autrefois puis maintenu de moment en moment dans toutes les parties du monde visible, et le désir de connaître les causes qui le produisent et l'entre- 'tiennent. Telle a été certainement la situation d'esprit 011 se sont trouvés les antiques Aryas, longtemps avant la période des Hymnes. Le besoin d'expliquer les phénomènes du monde par leurs causes premières et par leur loi, ressort, non-seulement de la lecture des chants védiques, qui en sont pour ainsi dire l'expression, mais de l'examen des doctrines et dés conceptions symboliques, signalées comme primitives par le Vêda lui-même. Ces conceptions, plus
OU moins figuratives, se trouvent reportées à un temps fort reculé, par la comparaison que l'on peut faire des croyances védiques et des croyances iraniennes contenues dans l'Avesta ; car ce livre n'est guère moins ancien que le Rig-Vêda et il offre avec ce dernier des traits de ressemblance allant souvent jusqu'à l'identité. Comme il est incontestable que l'Avesta ne vient pas du Vèda, ni, à plus forte raison, celui-ci de l'Avesta, on est autorisé à conclure que les idées et les doctrines également contenues dans ces deux livres, faisaient partie du domaine commun de la raçejirj'enne, avant la séparation des Aryas du sud-est et des Aryas du sud-ouest. Or, le temps où cette race était indivise parait de beaucoup antérieur aux Hymnes du Vêda. C'est donc dans ces temps reculés, dans le centre asiatique, vers le bassin de rOxus, qu'ont été élaborées les doctrines fondamentales dont nous allons nous occuper.
Ce qui frappa surtout nos ancêtres dans le spectacle de la nature, ce fut la vie, non dans ce qu'elle peut avoir d'abstrait, mais dans sa réalité et dans son énergie. Ils voyaient autour d'eux les animaux venir au jour en sortant du corps les uns des autres, et devenir à leur tour la souche d'autres animaux semblables à eux. Le même fait éclatait dans les plantes d'une manière plus étendue encore et plus universelle. De sorte que leur esprit se portait naturellement à parcourir ces séries d'êtres vivants, où les mêmes formes animées se perpétuent sans cesse
en se reproduisant. Comme une bête ou une plante morte est hors d'état de se reproduire elle-même, ils voyaient bien que la \ie seule engendre la vie ; au point que, si une série de formes vivantes venait à disparaître un seul instant; il ne serait plus possible qu'il s'en reproduisît de semblables.
A côté de ce fait général, ils en voyaient un autre qui ne l'est pas moins : c'est que la vie nourrit la vie. Certains animaux mangent, pour vivre, d'autres animaux ; ceux-ci vivent de plantes; et les plantes elles-mêmes croissent sur les débris d'autres végétaux ou sur les restes des animaux eux-mêmes. C'est ce que l'on appelait le mouvement circulaire de la vie, éakra, laquelle tourne comme une roue, qui se détruirait entièrement et tomberait en pièces si une seule petite portion manquante venait à briser sa circonférence. La circulation de la vie à travers les êtres, et la solidarité qui les tient unis, est un des faits généraux de la nature qui ont le plus frappé l'esprit des antiques Aryas.
Quand ils ont voulu se rendre compte de ces phénomènes de la vie, le principe qu'ils ont essayé de concevoir pour les expliquer, a dû être lui aussi un Vivant. Or la raison qui les portait à chercher dans cet Etre la cause suprême et la première forme de la vie, leur montrait également, de lui aux choses vivantes, un lien nécessaire, et les conduisait à penser que, la nature de cet Etreélant d'expliquer la production de la vie dans l'univers, il était nécessaire-
ment lui-même le producJeur de la vie. L'antique langue d'où le zend et le sanscrit sont issus, offrait heureusement dans le suffixe ra une forme de noms pouvant exprimer ce double point de vue, et permettait de former de la sorte un mot qui signifiait à la fois vivant et qui donne la vie; ce mot est asura, formé avec le substantif asu, la vie, lequel vient luimême de la racine as, être, en grec èa^.i [eiy-i) et en latin esse^ Ce mot se relrouve sous la forme iraiiienne ahvra, dans le nom zend du grand dieu des anciens Mêdo-perses, qui est Ormuzd aujourd'hui, qui fut énoncé Opoi^xa^rj^ par les Grecs, et qui est Ahura-mazda, dans l'Avesta.
On appelle donc Asura tout principe supérieur possédant et produisant la vie. Voici quels caractères on attribuait à un Asura. Ce qui suit se trouvera confirmé de la manière la plus complète pour toute personne lisant les Hymnes du Vêda dans leur texte ; car elle y rencontrera à chaque pas le mot Asura, et les circonstances nombreuses et variées, oîi il se trouve employé, en détermineront la valeur de la façon la plus saisissante.
Dans la nature la vie et le mouvement sont étroitement unis l'un à l'autre. Quand une chose perd le mouvement, elle perd presque aussitôt la vie. Ce n'est pas seulement de la locomotion que nous voulons parler ; c'est bien plutôt du mouvement interne, lequel s'exécute sur place, dans le corps même de l'être vivant; comme sont le mouvement du sang.
de la respiration et de la digestion dans l'animal, la marche de la sève dans la plante; comme est en général lé mouvement de croissance dans l'un et dans- l'autre. Quand ces mouvements divers viennent à cesser, c'est aussi la fin de la vie et le commencement de la destruction des formes. L'universalité de ce fait conduisit les Aryas primitifs à se représenter les Asuras comme doués de mouvement, puisqu'on ne voyait pas qu'une chose absolument immobile pût être tenue pour vivante.
Nous dirions aujourd'hui que le principe du mouvement doit être au contraire cherché dans un être immobile, et qu'autrement cet être aurait lui-même besoin d'un principe supérieur, qui expliquât sa mobilité. Mais combien a-t-il fallu de siècles à la métaphysique pour parvenir à ce résultat? Ne voyons-nous pas la question posée et discutée dans l'école platonicienne, et résolue par de bonnes raisons dans celle d'Aristote pour la première fois? Si l'on se reporte douze ou quinze siècles au moins en arrière, on concevra aisément que la mobilité ait été attribuée au principe de mouvement, surtout lorsqu'il s'agissait particulièrement d'expliquer la vie des êtres doués de corps, que la simple vue montrait aux Aryas. Un Asura est donc un être qui se meut lui-même et qui est pour les choses qui se meuvent la première cause du mouvement.
Or le mouvement suppose que l'objet qui se meut €st corporel ; c'est du moins le fait que présente aux
yeux la nature entière. Car nous ne parlons pas ici de l'àme qui ne semble pouvoir être mise en mouvement et déplacée dans l'espace qu'avec ce char qui lui sert de véhicule et qui est le corps. C'est le point de vue simplement physique qui semble avoir été celui des Aryas. Lors donc qu'ils attribuèrent à l'Asura la faculté de mouvement, il fallut bien qu'ils se le représentassent aussi comme corporel. Une difficulté toutefois se présentait à leur esprit dans cette première conception des êtres divins. La raison qu'a une personne de voir, dans un phénomène de la vie, la présence d'un Asura, elle l'a aussi de la voir dans tout autre phénomène; et, comme on n'avancerait point dans l'explication des choses si l'on mettait en elles autant d'Asuras qu'il y a de phénomènes à expliquer , le besoin d'unité conduisait les esprits à placer dans tout un ensemble de faits un seul et unique Asura, et à donner par conséquent à ce dernier l'ubiquité. 11 fallut dès lors étendre pour ainsi dire à l'infini le corps de l'Asura et admettre sa présence réelle dans toute la nature. Or, on voyait bien les effets du principe de vie dans chacun des êtres vivants et mouvants ; mais on ne le saisissait pas lui-même; c'était une difficulté nouvelle s'ajoutant à la précédente, et qui força les antiques auteurs de la symbolique à préciser cette notion des corps divins, ou , pour mieux dire, à la soustraire davantage aux conditions de la matière. C'est alors que furent conçus les corps glorieux.
divyavapus, dont la principale vertu fut de pouvoir être répandus dans tous les objets visibles, pour y produire tous les effets et les actes de la vie. Dans le langage moderne de la métaphysique, le caractère essentiel d'un corps glorieux est de n'être pas impénétrable, et de pouvoir par conséquent occuper la place que tout corps ordinaire occupe, sans déplacer aucunement ce dernier. Cette vertu en engendre une autre, qui est de pouvoir se transporter en tous lieux avec une rapidité infinie, et par conséquent d'occuper à la fois toute une région du monde et même le monde dans toute sa profondeur. Un corps glorieux n'est donc pas, comme un bloc de pierre ou d'argile, confiné en un certain lieu très-borné; il est présent partout et en tout; et, sans cesser d'occuper tout l'espace, il peut manifester sa présence par des actes locaux, par des formes définies, par des sensations bornées à un seul homme ou à un animal beaucoup plus petit.
La perpétuelle reproduction des êtres vivants, que l'on voit naître les uns des autres, conduisait aussi par une pente naturelle les Aryas , nos aïeux, à prêter aux Asuras l'immortalité. Car en quoi le grand problème de la vie aurait-il marché vers sa solution, si, les Asuras étant mortels, il eût fallu supposer que de temps en temps, et même à toute heure, il s'en produisît de nouveaux? C'eût été la répétition vaine du problème des générations terrestres, transporté dans le monde des êtres divins.
D'ailleurs on voyait bien que les générations des êtres vivants sont soumises à une action, à une loi constante et perpétuelle. Pourquoi en effet le lion n'engendre-t-il pas un cheval, ou le figuier une herbe des champs? Et pourquoi faut-il que, quand la vie a revêtu une forme déterminée, elle la conserve et la transmette à travers des générations sans fin? C'est donc que dans le Principe même de la vie, qui est aussi celui des générations, il y a une constance d'action qui s'exerce pendant une durée immense. Le corps glorieux d'un Âsura n'est point sujet à se détruire et à disparaître ; s'il possède la vie, c'est une vie immortelle et supérieure, répandue en tout temps comme en tout lieu. La même raison qui le fait apparaître dans certains lieux déterminés, sous ces figures innombrables des choses qui se meuvent, fait aussi qu'il remplit de ces formes passagères la série infinie des temps. Tel est le corps glorieux d'un Asura.
On se demande comment il est possible que ces penseurs profonds, qui ont composé les religions aryennes primitives, en soient venus à concevoir de tels corps, (|ui n'offrent pour ainsi dire aucune prise à l'imagination, et qui ne ressemblent presque plus aux corps réels que nous voyons et que nous touchons. Je vais me mettre à la place de ces ànciens^ hommes, oublier, s'il est possible, notre mélaph^=sique d'école et regarder les choses comme la simple nature me les présente. C'est l'ombre d'un nuage
qui passe ; un froid subit, un vent léger l'accom-i pagne ; la poussière du* grand chemin est soulevée, les arbres se courbent et leurs branches s'agitent ; la surface unie de l'étang se ride de sillons innombrables et mouvants : c'est le vent qui a produit tous ces effets ; je n'en fais aucun doute. Mais où est-il ce vent? J'irai, je chercherai à le saisir, je fermerai sur lui mes mains et mes bras. Il m'échappe, il est invisible; au contraire c'est lui qui m'enveloppe, me pousse, pénètre jusque dans les ouvertures de mon corps, les remplit et les dessèche. Où est-il donc, cet invisible que je touche, qui semble venir de si loin, qui semble passer, et qui pourtant est toujours là? Il remplit donc le temps et Tespace? Mais l'ombre du nuage vient d'aller plus loin. Le venta cessé; l'air est calme; on dirait que son corps invisible s'est rendormi dans son immensité.
Un autre jour, c'est un parfum léger qui se fait sentir. Wi mes yeux, ni mes mains, ni mon oreille, ni ma bouche n'en attestent la présence. Je Je connais pourtant, il est répandu tout autour de moi, il circule tantôt faible, tantôt plus fort. C'est Todeur des pins de la montagne que le soleil échauffe. J'irai encore, je prendrai cette résine transparente qui s'est durcie surl'écorce de l'arbre; je la pèserai aujourd'hui, demain, chaque jour; elle ne diminue pas; elle est toujours la même. forêts des monts, quel est donc ce corps insaisissable que. vous en-
voyez ainsi de toutes parts et à toute heure sans en être amoindries?
Hier un pasteur allumait un feu de broussailles sur le penchant de la colline, au bord des eaux, sous l'ombre d'un grand arbre : c'était pour préparer ses aliments. Deux morceaux de bois étaient entre ses mains, froids et d'une couleur obscure. Il frotta l'un rapidement contre l'autre ; une fumée, une étincelle, une petite flamme s'échappe; reçue dans les herbes sèches, elle les embrase ; le feu passe aux branches mortes du foyer, s'élève dans l'air; et bientôt, une vive raffale des montagnes l'animant outre mesure, l'arbre s'allume, flamboyé, et la forêt offre l'image d'un vaste incendie. Une effroyable chaleur remplit les airs, pénètre le sol, en fait sortir par myriades les insectes et les serpents qui y font leur demeure; les troupes effrayées des oiseaux, dont le corps est percé d'ardeurs insupportables, s'envolent et se dispersent; les bêles sauvages, saisies dans leurs repaires, courent au hasard, éperdues; l'insaisissable les poursuit, les pénètre, les rend haletantes, les jette à terre, et avant même de les avoir atteintes, les fait expirer dans d'horribles convulsions. L'incendie dure ainsi huit jours, embrassant au loin le ciel et la terre et remplissant le monde de sa chaleur. Saisissez-là celte chaleur. Prenez-en seulement une parcelle, si vous le pouvez. Les huit jours écoulés, elle a consumé son propre corps : la forêt n'est que cendre, et la pluie du ciel l'a re-
froidie. La chaleur est dissipée. Certes ce tie chose insaisissable, invisible, qui n'a ni son, ni goût, ni odeur, et qui pourtant a détruit en quelques jours l'œuvre de plusieurs siècles, est bien l'imagé d'un corps glorieux. Qui la voyait dans Varanî du berger? Qui la voit, maintenant? Elle a paru un instant, elle a manifesté sa force d'une terrible manière: et il semble qu'elle soit rentrée dans un repos éternel. Mais comme il m'est loisible de l'en faire sortir encore, et ainsi demain, et ainsi toujours, elle est donc là, cachée partout et partout prête à manifester sa présence.
Mais voici une plus grande merveille. Tout dormait dans la nuit obscure; j'étais au sommet du mont; une affreuse solitude me dérobait toutes choses, qui semblaient avoir entièrement cessé d'être. Mes yeux grands ouverts cherchaient des formes et n'en pouvaient saisir. Enfin une imperceptible blancheur se répand dans le haut des airs; elle grandit, elle se colore, elle passe par toutes les teintes de l'arc en-ciel ; l'horizon du levant resplendit et devient éblouissant. Mes yeux charmés revoient tous ces êtres, qui sont comme mes frères et qui semblaient perdus. Mais à peine le petit bord du disque du soleil a-t-il dépassé l'horizon, qu'aussitôt, plus vite que la pensée, un rayon de lumière, une flèche, transperce ma vue. Je n'ai point tourné la tête, que déjà les sommets et les crêtes des montagnes en sont atteints ; la grande lumière a parcouru
tous les horizons, la terre entière se couvre de sa splendeur. Et ainsi chaque jour le « Voyageur céleste » parcourt le monde en Tilluminant. Dans son mouvement circulaire, ilverse à flots l'insaisissable lumière; il rend visible ou invisible tout ce qui est; il revêt les êtres de ces belles formes si variées et, sans rien s'ôler à lui-même, il les fait participants de sa propre beauté. corps imprenable de la lumière, qui es si prompt à traverser les espaces et si paisible à te reposer sur tous les objets, n'es-tu pas un corps glorieux?
Je pardonne aisément à mes pères d'avoir donné un tel corps aux Asuras ; car c'est à peine un corps. Savons-nous nous-mêmes ce que c'est que ce corps de la chaleur et de la lumière, cet éther partout répandu, partout présent, partout agissant? Quelques uns disent « ce n'est rien ; c'est une manière d'être des corps». D'autres disent « c'est quelque chose, mais plus subtile que l'air et que là plus subtile vapeur». Qu'est-ce donc enfin? Je l'ignore. Nos pères pouvaient bien l'ignorer aussi, il va quatre mille ans. Et quand ils vinrent à se demander d*où venait à ces choses si insaisissables le mouvement dont ils les voyaient animées, est-il si étonnant qu*ils se soient répondu à eux-mêmes: « C'est le corps glorieux des Principes de vie, qui est pour soi et pour les autres l'origine du mouvement? »
Or toute celte vie mobile se peut-elle aisément concevoir privée d'intelligence? Le spectacle des
choses visibles nous montre au contraire la vie ordinairement unie à la pensée, et aune pensée d'autant plus intelligente qu'elleest elle-même plus complète. Cest ainsi que les vies les plus éphémères et les corps vivants les moins artistement compliqués, sont aussi ceux où les fonctions de l'intelligence sont les plus obtuses ; les bêtes d'un ordre plus élevé sont plus intelligentes; et parmi elles, il en reste une qui les surpasse de beaucoup par la perfection de ses organes vivants et par la supériorité de sa raison : c'est l'homme. A moins donc de supposer qu'il y a moins dans les principes suprêmes de la vie que dans certains vivants qui en proviennent, il faut admettre que les Asuras sont aussi des êtres intelligents. Comme leur corps glorieux est partout répandu et que leur action se manifeste en tout lieu et en tout temps, il faut bien aussi que leur intelligence soit présente en tout temps et en tout lieu. L'esprit divin qui nous anime est ainsi le régulateur de la vie, le modérateur du monde, anuçâsitri. L'Asura est l'agent universel, doué par conséquent de désirs infinis, toujours renaissants et toujours satisfaits.
Jusqu'ici j'ai énoncé dans un style moderne la pensée antique, ordinairement moins abstraite et plus saisissable à l'imagination. Il faut maintenant se placer de nouveau dans la situation d'esprit de ces premiers hommes en présence de la réalité. Or il est visible que quelle que soit la nature du Principe suprême, son action se manifeste par des catégories
de phénomènes et non au hasard et tumultueusement. Non-seulement les astres se meurent dans le ciel avec une constante uniformité, mesurant le temps et partageant l'espace par une invariable division. Mais dans les airs l'œil saisit les mouvements des nuages, leur formation, leur accroissement, leurs violentes agitations, et leur chute : il assiste par là aux premières origines des fleuves et de la végétation. Les grands mouvements de la vie végétative, de la naissance et de la nutrition des animaux, de leurs amours et de leur reproduction; la vie, la mort, toutes choses enfin dans le ciel et sur la terre, s'accomplissent suivant des périodes et présentent de véritables catégories. Il était donc naturel qu'un premier regard porté sur le monde montrât aux hommes l'action de l'Asura dans sa diversité et pour ainsi dire dans sa multiplicité : sauf à revenir plus tard à l'unité absolue du principe de la vie. Quand on voulut exprimer ses actions diverses, on trouva dans la langue, ou l'on fit des noms, appropriés par leur signification à chacun des ordres de phénomènes dont il s'agissait. Par exemple, au lever du jour, les formes des objets sont tout à coup manifestées par la lumière du soleil, dont l'absence les avait fait disparaître. L'Être divin qui meut le monde et qui
« ramène ainsi chaque jour l'Immortel resplendissant »
put donc être envisagé simplement comme produc-
teur des formes, et porter à jusle titre le nom d'Âsura Savitri. De même celui qui excite les vents el dont le corps glorieux est répandu au milieu des airs, celui qui gémit toujours, dans les roseaux, dans les forêts, à la surface des plaines et dans les ouvertures des maisons, put être regardé par ce seul côté et porter justement le nom de pleureur, d'Asura Rudra.
Bientôt il ne fut même plus nécessaire de répéter, comme le fait encore souvent le Vêda, le nom d'Asura devant chacun de ces autres noms, lesquels se suffirent à eux-mêmes et exprimèrent, dans la pluralité de ses manifestations, l'action mystérieuse du grand Asura.
Mais le nom d'Asura disparaissant peu à peu, à sa plxice s'établirent dans les croyances populaires ces divers dieux, comme autant de personnes et de principes séparés. Ceux qui connaissent l'histoire des religions savent que telle est la destinée de la plupart d'entre elles. Le grand Être divin est si éloigné de la nature humaine, que le peuple préfère s'adresser, s'il lui est permis, à des personnes moins haut placées, dont le commerce peut en quelque façon lui-être plus familier, et, croit-il, plus profitable. L'unité divine se subdivise, et déchoit ; et, de décadence en décadence, on en vient au polythéisme et à l'idolâtrie. Pendant ce temps, les hommes d'un esprit plus élevé, prêtres, poêles, philosophes, par une sorte de mouvement inverse, vont généralisant de plus en plus, dégagent par degrés l'idée de l'Être
divin des imperfections que les ancêtres y avaient laissées; au-dessus du principe corporel de la vie, conçoivent un principe absolument incorporel ; et même, franchissant une dernière limite, parviennent à ce Neutre indivisible, auquel il n'est même plus possible de donner un nom. On voit alors, dans un même peuple, des hommes d'un génie philosophique, ne reconnaissant comme Dieu que cet Indivisible, coudoyer dans la rue d'autres hommes qui gardent chez eux de peliles images collées au mur, pour se préserver de l'incendie. Mœv Hpœvat, s'écrie le bon paysan Strepsiade. Tô iv ov, disait Platon. Tel est aussi l'état présent de l'Inde. Nous verrons, plus bas, que cette double tendance est fortement marquée dans le Vêda.
Quand on a tant fait que de personnifier de plusieurs manières le grand Asura, on n'est pas loin de donner une figure à chacune de ces personnes divines. Les traits se forment pour ainsi dire d'euxmêmes et par métaphore, d'après les caractères les plus sensibles des objets naturels, auxquels préside le dieu. Nous décrirons tout à l'heure, d'après le Vêda, les principaux êtres divins, tels qu'ils sont dépeints dans les Hymnes. En ce moment nous ne faisons que signaler en termes généraux l'origine de l'anthropomorphisme, ou pour mieux dire du symbolisme indien. Les divinités védiques ont généralement une figure humaine plus ou moins modifiée et des attributs empruntés à la vie sociale des Aryas. Mais plu-
sieurs conceptions symboliques du Vêda sont tirées du règne animal, ou des formes de la végétation; quelques-unes sont empruntées à la nature inanimée ou sont même tout à fait imaginaires. On voit se développer ainsi dans les Hymnes tout un panthéon d'êtres et d'objets divins, qui ne le cède guère à celui des anciens Grecs. 11 n'y a entre les deux systèmes qu'une seule différence importante: c'est que le panthéon grec, au moins dans les figures auxquelles il s'est définitivement arrêté, offre plus de régularité, d'harmonie, de mesure et de proportion que celui des Indiens. La principale cause de cette différence' est, selon nous, que de très-bonne heure les divinités grecques ont été représentées par la peinture et par la sculpture, arts qui ne tolèrent pas aisément des formes trop éloignées de la forme humaine. Ces arts se sont développés en Grèce, lorsque les symboles n'étaient pas fixés d'une manière définitive et invariable, et ont eux-mêmes contribué pour une large part à donner le canon, c'est-à-dire le type le plus beau et le plus vrai, de chaque divinité. Dans l'Inde au contraire, la poésie théologique devança de beaucoup les arts du dessin ; et, lorsque les castes eurent été instituées, ces arts ne furent point cultivés par les hommes de la caste supérieure, entre les mains de laquelle étaient à la fois, et pour ainsi dire exclusivement, la grande poésie et l'autorité sacerdotale. Les types des personnages divins reçurent donc la sanction de la théologie avant de pouvoir
être représentés aux yeux. Or la poésie, qui ne parle qu'à l'esprit, jouit d'une liberté beaucoup plus grande que les arts plastiques, qui s'adressent aux sens. On dira bien en vers et l'on dépeindra la Renommée aux cent bouches, mais on ne la dessinera pas. La divine Saraswatî, c'est-à-dire la poésie théologique, conçut les symboles et les imposa tout faits aux artistes, qui n'avaient pas, dans les attributions de leur caste, une autorité suffisante pour les changer.
Au temps des Hymnes, on ne voit pas que les symboles fussent encore représentés aux yeux. Mais ils sont l'objet ordinaire des chants des poètes. Le phénomène naturel excite la pensée philosophique du prêtre; l'explication qu'il en trouve dans les grandes conceptions symboliques de ses pères, le ravit ; son imagination prend des ailes ; elle monte au ciel avec la prière, comme l'épervîer rapide, Çyêna. Là elle converse véritablement avec les dieux, principes de vie ; elles les voit face à face, avec leurs formes symboliques et leurs pittoresques attributs; elle les célèbre, elle les dépeint ; et la peinture est si vraie que nous, à plusieurs mille ans de distance, nous reconnaissons aisément dans le dieu les phénomènes naturels dont il est la personnification vivante.
Ainsi, de très-bonne heure, avant même que les Aryas eussent commencé à chanter en vers dans le SaptasincLu, la religion de l'Asura avait pris un caractère anthropomorphique bien dessiné. Le panthéon populaire allait grossissant. Les dieux se multi-
pliaient autour du foyer sacré, allumé chaque jour dans chaque maison par le père de famille. Et moins ce dernier était lettré et capable de philosophie, plus il rapprochait de lui-même ses dieux et les intéressait aux actes de sa vie privée. On voyait déjà des prières adressées à des dieux particuliers, avec des cérémonies spéciales et des incantations, pour guérir un malade, pour délivrer une femme enceinte, pour favoriser l'acte de la conception. Pendant ce temps, des hommes d'un génie plus élevé et plus libre cherchaient, soit dans la solitude, soit dans de savantes conférences, à approfondir les anciens dogmes, à en fonder la métaphysique, à tirer de l'antique doctrine des Asuras une notion plus pure et plus incorporelle du Premier principe. Ces efforts ne demeurèrent point infructueux. Comme nous le montrerons bientôt, on vit grandir et s'épurer la notion d'Agni, la seule qui ne fût pour ainsi dire pas symbolique ; et vers la fin delà période des Hymnes, il semble que l'idée du Brahmâ éternel fût sur le point de se dégager entièrement et pour toujours.
Pendant plusieurs dixaines de siècles la poésie indienne, issue du Vêda, n'a cessé de vivre sur le fonds de l'antique symbolisme. Il ne faut point trop s'en étonner, puisque, si d'une part la poésie veut des figures, la religion, qui est une sorte de poésie, ne saurait non plus s'en passer. Comme rien n'a pu jusqu'à présent détruire la religion brahmanique, fondée sur le Vêda, la poésie indienne a continué de
prendre aussi ses figures dans le Vêda et dans la religion brahmanique. Il y a du reste une vie si puissante dans le symbolisme en général et dans Tanthropomorphisme en particulier, que, si l'on en excepte l'islamisme, qui a voulu substituer l'histoire et la réalité au symbole, on ne trouve aucune religion qui l'ait exclu totalement. Le christianisme (le catholicisme du moins et l'Église orthodoxe) admettent les symboles et les répandent dans les livres de toute nature, dans les arts- plastiques et dans les temples. L'agneau, la colombe, images du Fils et de l'Esprit, la figure du Christ lui-même et celle de la Vierge, dans une certaine mesure, les corps célestes des Anges, qu'une personne de sang froid n'a jamais vus, qu'est-ce autre chose aux yeux de l'artiste que des conceptions symboliques et idéales, qu'il se représente librement à sa fantaisie, sans que l'autorité sacrée lui fasse aucun reproche? Si l'on pénétrait plus avant et que l'on s'approchât du sanctuaire, on verrait là encore beaucoup d'objets qui sont de purs symboles, quand ils ne sont pas de simples souvenirs de l'ancienne histoire des Juifs. Le feu, l'encens, la nappe, l'autel, le tabernacle, l'ostensoir, le calice, le vin lui-même et l'hostie ou victime, ne sont-ils pas, du moins à un certain point de vue, des symboles pieux, sous lesquels une idée métaphysique ou surnaturelle est cachée ?
Le symbolisme védique, issu de la notion primitive d'Asura, est donc doué d'une force vitale et d'une
durée que l'on ne saurait apprécier. Pour lui porter une atteinte sérieuse, il faudrait l'attaquer dans son origine même, et montrer que la notion fondamentale et première est fausse. Or une telle démonstration est fort difficile. Car les Aryas, nos ancêtres, se sont élevés à l'idée d'Asura par la même voie naturelle qui conduit à Dieu l'immense majorité des liomraes. A la vérité les corps glorieux, admis dans le christianisme lui-même pour les anges et les élus ressuscites, ne sont pas le dernier terme où l'esprit doiye s'élever, puisque Dieu est au-dessus des corps glorieux. Mais les Indiens non plus ne se sont pas arrêtés à cette limite; ils l'ont de beaucoup dépassée, comme nous le verrons plus bas-. De sorte que si les propagateurs de la foi chrétienne voulaient tenter de les convertir aujourd'hui, le débat devrait être porté sur le terrain le plus élevé, le plus abrupt et le plus difficile de la métaphysique. L'Inde ne manquerait pas d'hommes parfaitement capables de le soutenir ; il en est même que nous pourrions nommer. Il conviendrait donc aux chrétiens de se préparer à la lutte dès à présent.
Un dernier mot touchant l'origine de la croyance aux dieux symboliques. Deos fecit timor, dit le poëte latin. C'est une assertion que l'histoire ne confirme pas et qui semble avoir été inspirée par le spectacle des abus et des superstitions. Mais la croyance aux Asuras est une religion et non pas une superstition. Le Yêda tout entier est là pour l'attester. Sans cher-
cher ailleurs, on se convainc bientôt, en lisant les Hymnes, que c'est par des raisonnements, et non par des terreurs, que les Aryas ont été conduits à ces grandes conceptions symboliques. Combien de chantres védiques ne déclarent-ils pas d'eux-mêmes et sans qu'on les y invite, que les prêtres sont les inventeurs des symboles et les auteurs des dieux? Comprendrait-on qu'ils eussent eu assez peu de ruse pour faire une déclaration pareille, si leur intention eût été de présenter aux hommes des objets d'épouvante? Enfin l'hymne est un acte d'adoration et de respect; c'est en même temps une rogation, toute pareille à celle que célèbre chaque année au milieu des champs l'Église catholique. Il faudrait chercher longtemps dans le Vêda pour y trouver des passages à l'appui de l'opinion du poêle latin. Il est donc possible de trouver une religion sans terreurs, et d'adorer la divinité sans la craindre. Telle a été la religion de nos ancêtres aryens : le reste est venu plus tard.
Ce chapitre ne serait pas complet, si nous ne disions comment la doctrine , toute théologique et abstraite, des Apuras, a donné naissance à une religion positive, à un culte.
Les dieux a la vérité sont des principes de vie et, comme tels, doivent se suffire à eux-mêmes. Mais comme ils sont vivants et qu'ils ont un corps, ils se trouvent, tout immortels qu'ils sont, dans la condition nécessaire des corps vivants. Us ont besoin de
s'alimenter sans cesse et de se nourrir, en quelque sorte, de corps glorieux comme le leur; c^st ainsi que se perpétue leur immortalité. D'ailleurs la raison qui a forcé le prêtre à découvrir les dieux, c'està-dire le besoin de connaître les principes de la vie, se retourne en quelque façon, et montre à l'esprit que le lien entre les dieux et les autres êtres vivants est réciproque. En effet , seraient-ils principes dé vie, vivants eux-mêmes et agissants, s'ils ne produisaient rien et s'ils passaient leur immortalité dans une entière inertie ? Ils ne sont ce qu'ils sont, qu'à la condition de produire. D'un autre côté, comme ils sont les ordonnateurs du monde et les auteurs de tout bien, la félicité et la vie même des vivants sont leur ouvrage. Ce qu'ont les hommes, de vie et de bien-être, ils le tiennent des dieux; ce qu'ont les dieux, de force active et d'immortalité, ils le tiennent des aliments dont le monde entier les nourrit. Les dieux vont quêtant par le monde la nourriture qui leur convient; laquelle venant à leur manquer, ils seraient hors d'état de produire la vie, avec ses formes sans nombre et ses biens multipliés. Par exemple, si les mille particules de la terre et les êtres vivants en nombre infini, qui végètent ou se meu^ vent sur elle et en elle, retenaient les gouttes d'eau dont ils s'abreuvent et se remplissent, une grande sécheresse se produirait dans l'air ; les nuages ne se formeraient plus; les sources des ruisseaux et les fleuves tariraient ; les herbes périssant, tout ce qui
vit d'herbe mourrait, -et ceux qui "vivent d'animaux mourraient de même; la vie s'éteindrait ici-bas ; et ainsi seraient réduits à l'impuissance et détruits dans leur principe les êtres divins qui font mouvoir toutes choses et produisent tous les corps vivants.
On voit par là que les dieux sont compris dans le cercle de la vie, et qu'un lien très-réel unit toutes les parties de ce cercle. C'est par lâ coopération de chaque être au grand acte, karma, que se maintient la circulation générale de la vie. Celui qui se retire, et qui refuse de coopérer à l'œuvre commune, nonseulement ne rend pas aux vivants qui l'entourent le service qu'il reçoit d'eux, mais il prive les dieux d'une portion de leurs aliments et travaille ainsi contre lui-même. La nature entière accomplit continuellement, soit qu'elle le sache, soit qu'elle l'ignore, la grande œuvre de la création, sous l'influence vivifiante et l'action ordonnatrice des Asuras. Chaque jour, à son réveil, ses mille voix chantent l'hymne de la vie (m, 419). Au retour du printemps, les cris des bêtes sauvages, pleines d'ardeur à se reproduire, les chants variés des oiseaux autour de leurs nids, célèbrent la transmission de la vie. L'homme intelligent compose l'hymne et le chante avec eux au lever du jour ; et comme, entraîné par les soins nombreux qui l'assaillent, il peut « errer loin du sentier divin, » oublier le sens de ses propres actions et le but de sa vie, il choisit une heure dans le jour, oîi il accomplit exprès une œuvre toujours
la même, qui doit être l'œuvre par excellence (Jiratu) et le symbole de toute son activité. Cest le Sacrifice.
Hormis l'œuvre sainte, ce monde nous enchaîne par les œuvres. Lorsque jadis le^ Souverain du monde créa les êtres avec le Sacrifice, il leur. dit : u par lui multipliez; qu'il soit pour vous la vache d'abondance; nourrissez-en les dieux, et que les dieux soutiennent votre vie. Par ces mutuels secours, vous obtiendrez le souverain bien; car, nourris du Sacrifice, les dieux vous donneront les aliments désirés. Celui qui, sans leur en offrir d'abord, mange la nourriture qu'il a reçue d.'eux, est un voleur... » En effet, les animaux vivent des fruits de la terre; les fruits de la teiTe sont engendrés par la pluie; là pluie par le Sacrifice; le Sacrifice est engendré par l'Acte. Or, sache que l'Acte procède de Brahmâ et que Brahmà procède de l'Etemel. C'est pourquoi ce Dieu qui pénètre toutes choses est toujours présent dans le Sacrifice. Celui qui ne coopère point ici-bas à ce mouvement circulaire de la vie, celui-là vit inutilement.
{Bhagavad-gîtâ, 3.)
L'auteur qui écrivait ainsi vivait longtemps sans doute après la période du Vêda; mais il ne faisait que développer une pensée continuellement exprimée dans les Hymnes et si vivement rendue par ces mots de Dîrgatamas déjà cités :
L'onde descend égale à l'onde; si les nuages réjouissent la terre, c'est que les feux sacrés ont réjoui le ciel.
L'œuvre sainte est donc à la fois réelle et symbolique. Dans sa réalité, elle offre véritablement à Dieu la victime qui lui convient et qu'il paye en retour
par ses bienfaits. Comme symbole, elle est un abrégé de toute l'activité humaine ; et comme , dans ce monde des vivants, nul être animé ne déploie une activité d'un ordre aussi élevé que celle de l'homme, on peut dire que l'œuvre sainte résume en elle l'œuvre entière de la nature. On comprend que les ancêtres qui ont créé le Sacrifice, c'est-à-dire les B'riffus, les Angiras et les autres, l'aient institué de manière que toutes ses parties eussent une valeur symbolique à la fois très-grande et très-intelligible. Aussi les auteurs du Vêda sont-ils sans cesse préoccupés du besoin d'éclaircir, d'interpréter les moindres détails du Sacrifice, sans cesser néanmoins d'en conserver les formes primitivement créées.
Le Sacrifice, c'est la religion. Car outre les Rites, il comprend l'Hymne, et l'Hymne contient le dogme avec la morale. Otez le Sacrifice, c'est-à-dire le culte, vous ôtez l'œuvre symbolique, destinée à se reproduire chaque jour pour être la lumière qui éclaire tous les actes ordinaires de la vie et en montre le but. Vous vivez dès lors sans religion ; vous vivez sans intelligence. A moins que vous ne vous sovez fait à vous-même un culte intérieur et metaphysique qui vous suffise : ce qui est toujours périlleux. L'Arya védique affirme sa foi et son culte d'une façon énergique , dans ce passage d'un hymne de Nêma, descendant de B'rigu,
u Indra n'est pas, dit l'un. Nêma affirme le contraire^ je l'ai vu : chantons. » lit, 419.
La réciprocité qui unit la nature entière avec les Asuras, réciprocité dont la tendance est évidemment panthéistique, donne au culte une puissance singulière, partout proclamée dans les Hymnes : cette puissance s'exerce à la fois sur les hommes et sur les dieux. Dans les religions fondées sur la doctrine de la création, l'indépendance absolue de Dieu et l'absolue inutilité du monde sont cause que beaucoup d'hommes regardent le culte comme inutile aussi, à cause de son impuissance réelle. Le besoin de rattacher plus étroitement l'homme et Dieu a conduit quelquefois à admettre l'efficacité de la prière, même sur la nature physique, dans les apparitions, l'extase et les rogations. Mais plusieurs docteurs réduisent l'efficacité de la prière à un pur effet moral et interne. Cet effet, les auteurs du Vêda ne l'ignoraient pas, comme on le voit dans ce passage :
Par sa vertu, ce sage Âgni donne à celui qui l'alimente la connaissance de toute la nature. Gôtama.
et dans cet autre :
La libation qui sent le péché est un ornement sans effet.
Vrihaspati.
et dans l'hymne de Kutsa (i, \ 85) qui a pour re- ^ frain :
Que notre faute soit effacée.
Citons encore ces mots de Praée^fl^ (iv, 1 60) : Pendant le sommeil, comme pendant la veille, nous sommes
sujets aiï mal, qu'il vienne ou non de notre volonté. Qu'Agni nous délivre de toutes nos fautes, de tous nos péchés.
Mais si c'était là toute l'efficacité du culte admise par Ja croyance universelle d'un peuple, presque tous lès esprits se seraient bientôt détournés du culte positif, devenu pour eux impuissant et inutile. C'est précisément ce qui arrive en Europe à beaucoup de personnes, auxquelles la science d'une part montre les lois de la nature dans leur abstraction invariable, tandis que de l'autre la religion théorique leur montre un Dieu suprême séparé du monde. D'un côté ce Dieu impassible ne saurait être touché par les prières au point de rien changer à l'ordre des choses ; de l'autre, l'ordre nécessaire du monde ne saurait être altéré, dans quelqu'une de ses parties, sans qu'il se produisît un trouble universel. Les doctrines religieuses fondées sur le système de la création sont, dans la pratique, obligées de présenter Dieu comme moins séparé du monde que la théorie ne voudrait l'admettre, de le montrer accessible aux supplications, plein de mansuétude et de miséricorde dans sa providence, modifiant au besoin ses décrets éternels et se mêlant perpétuellement aux moindres actes de sa créature. Pratiquement donc le Dieu Créateur se rapproche des Asuras, quoiqu'il ne soit pas comme eux enchaîné à la marche des événements; et l'on en vient, par la force des choses, à attribuer au culte une vertu mystique, dont l'effet remonte jusqu'à Dieu même. Dieu rend en
grâces ce qu'on lui offre en nature, ou ce que Ton offre en son nom. Ces grâces ne consistent pas seulement en biens spirituels, mais encore en dons corporels, tels que la santé, la réussite d'une entreprise, l'abondance des moissons et la fécondité des troupeaux. Le Sacrifice et la prière franchissent même le cercle de la vie terrestre et exercent leur action jusque dans le monde mystérieux des morts : comment pourrait-on s'expliquer autrement l'usage touchant des cérémonies funèbres, la croyance à la réversibilité des mérites et à la délivrance des âmes pécheresses obtenue par les fidèles et par les saints?
Nous avons touché ce dernier point, afin que l'on comprenne comment de la doctrine, presque panthéistique, des Asuras, a pu naître un culte et un ensemble de pratiques, qui se rapprochent de ce que nous voyons chez nous. Ces ressemblances des idées et des cérémonies chrétiennes avec les usages indiens, tirés du Vêda et suivis encore aujourd'hui, sont en effet une difficulté de plus à vaincre, pour ceux qui voudront substituer le christianisme au brahmanisme. Il est peut-être plus aisé de changer un culte et d'en introduire un autre, que de donner à celui qui existe un autre sens et une nouvelle interprétation. Dès lors, en effet, la dissidence porte sur un point de doctrine et ne peut se résoudre que par les discussions les plus calmes et les plus approfondies.