I. AGNI. SYMBOLIQUE DU FEU
Y a-t-il, dans la nature, de grandes et permanentes manifestations des Asuras? La réponse vient d'ellemême, puisque c'est le spectacle de la nature qui a servi de base à la doctrine des Principes de vie, et qui l'a suscitée. C'est par une suite d'observations, vagues et générales si l'on veut, mais très-réelles et généralement justes, que les Aryas sont parvenus à cette théorie. Nous pourrions donc» en mettant de côté tout ce que la science des temps postérieurs et surtout la science moderne y ont ajouté, reprendre les mêmes faits, les envisager de la même manière, et nous verrions que l'ordre des idées nous conduirait naturellement aux mêmes résultats. Ce retour sur le passé n'est point impossible, puisque nous avons le Vêda lui-même pour nous guider. S'il y a quelques lacunes dans l'explication qu'il donne de ses propres symboles, et dans l'exposition des idées par lesquelles on s'est élevé des faits naturels aux Asuras, ces faits sont généralement assez précis.
La réciprocité qui unit la nature entière avec les Asuras, réciprocité dont la tendance est évidemment panthéistique, donne au culte une puissance singulière, partout proclamée dans les Hymnes : cette puissance s'exerce à la fois sur les hommes et sur les dieux. Dans les religions fondées sur la doctrine de la création, l'indépendance absolue de Dieu et Fàbsolue inutilité du monde sont cause que beaucoup d'hommes regardent le culte comme inutile aussi, à cause de son impuissance réelle. Le besoin de rattacher plus étroitement l'homme et Dieu a conduit quelquefois à admettre refficacité de la prière, même sur la nature physique, dans les apparitions, l'extase et les rogations. Mais plusieurs docteurs réduisent refficacité de la prière à un pur effet moral et interne. Cet effet, les auteurs du Vèda ne l'ignoraient pas, comme on le voit dans ce passage :
Par sa vertu, ce sage Âgni donne à celui qui l'alimente la connaissance de toute la nature, Gôtama.
et dans cet autre :
La libation qui sent le péché est un ornement sans effet.
Vrihaspati.
et dans l'hymne de Kutsa (i, 1 85) qui a pour refrain :
Que notre faute soit effacée.
Citons encore ces mots de Pracêtas (iv, 160) : Pendant le sommeil, comme pendant la veiUe, nous somme»
sujets aji mal, qu'il •vienne ou non de notre volonté. Qu'Agni nous délivre de toutes nos fautes, de tous nos péchés.
Mais si c'était là toute reffîcacité du culte admise par la croyance universelle d'un peuple, presque tous lés esprits se seraient bientôt détournés du culte positif, devenu pour eux impuissant et inutile. C'est précisément ce qui arrive en Europe à beaucoup de personnes, auxquelles la science d'une part montre lès lois de la nature dans leur abstraction invariable, tandis que de l'autre la religion théorique leur montre un Dieu suprême séparé du monde. D'un côté ce Dieu impassible ne saurait être touché par les prières au point de rien changer à l'ordre des choses ; de l'autre , l'ordre nécessaire du monde ne saurait être altéré, dans quelqu'une de ses parties, sans qu'il se produisît un trouble universel. Les doctrines religieuses fondées sur le système de la création sont, dans la pratique, obligées de présenter Dieu comme moins séparé du monde que la théorie ne voudrait l'admettre, de le montrer accessible aux supplications, plein de mansuétude et de miséricorde dans sa providence, modifiant au besoin ses décrets éternels et se mêlant perpétuellement aux moindres actes de sa créature. Pratiquement donc le Dieu Créateur se rapproche des Asuras, quoiqu'il ne soit pas comme eux enchaîné à la marche des événements; et l'on en vient, par la force des choses, à attribuer au culte une vertu mystique, dont l'effet remonte jusqu'à Dieu même. Dieu rend en
grâces ce qu'on lui offre en nature, ou ce que Ton offre en son nom. Ces grâces ne consistent pas seulement en biens spirituels, mais encore en dons corporels, tels que la santé, la réussite d'une entreprise, l'abondance des moissons et la fécondité des troupeaux. Le Sacrifice et la prière franchissent même le cercle de la \ie terrestre et exercent leur action jusque dans le monde mystérieux des morts : comment pourrait-on s'expliquer autrement l'usage touchant des cérémonies funèbres, la croyance à la réversibilité des mérites et à la délivrance des âmes pécheresses obtenue par les fidèles et par les saints?
Nous avons touché ce dernier point, afin que l'on comprenne comment de la doctrine, presque panthéistique, des Asuras, a pu naître un culte et un ensemble de pratiques, qui se rapprochent de ce que nous voyons chez nous. Ces ressemblances des idées et des cérémonies chrétiennes avec les usages indiens, tirés du Vêda et suivis encore aujourd'hui, sont en effet une difficulté de plus à vaincre, pour ceux qui voudront substituer le christianisme au brahmanisme. Il est peut-être plus aisé de changer un culte et d'en introduire un autre, que de donner à celui qui existe un autre sens et une nouvelle interprétation. Dès lors, en effet, la dissidence porte sur un point de doctrine et ne peut se résoudre que par les discussions les plus calmes et les plus approfondies.