I. AGNI. SYMBOLIQUE DU FEU
Y a-t-il, dans la nature, de grandes et permanentes manifestations des Asuras ? La réponse vient d'ellemême, puisque c'est le spectacle de la nature qui a servi de base à la doctrine des Principes de vie, et qui l'a suscitée. C'est par une suite d'observations, vagues et générales si l'on veut, mais très-réelles et généralement justes, que les Aryas sont parvenus à cette théorie. Nous pourrions donc, en mettant de côté tout ce que la science des temps postérieurs et surtout la science moderne y ont ajouté, reprendre les mêmes faits, les envisager de ia même manière, et nous verrions que l'ordre des idées nous conduirait naturellement aux mêmes résultats. Ce retour sur le passé n'est point impossible, puisque nous avons le Vêda lui-même pour nous guider. S'il y a quelques lacunes dans l'explication qu'il donne de ses propres symboles, et dans l'exposition des idées par lesquelles on s'est élevé des faits naturels aux Asuras, ces faits sont généralement assez précis.
assez saisissants et assez bien décrits dans les Hymnes, pour que nous puissions, aidés du Vêda, rétablir le lien qui les unit à la doctrine religieuse fondée sur eux.
Or, c'est une opinion vulgaire que le grand dieu de rinde, comme de la Perse, était le Soleil. Cette opinion est fausse. Elle a de plus le défaut de supposer que dans ces contrées l'on adorait un objet matériel, un astre, ce qui est absolument erroné. Le cierge qui brûle sur l'autel, le vin, l'eau, le pain, ne sont point les objets adorés par les chrétiens, non plus que l'agneau de pierre ou d'or ou la colombe, symboles de Jésus et de l'Esprit. D'ailleurs ce n'est point l'Asura du ciel, celui dont le Soleil est le char, qui était la première et la principale conception symbolique des Aryas. Qu'on le nomme Indra, B'aga, Savitri ou de tout autre nom, cet être céleste n'est que là seconde forme ou manifestation du grand principe de vie. Gelui-ci est A^m.
Nous allons passer en revue successivement les principaux points de vue, d'où les Arj'as ont envisagé le principe igné qui est Agni.
C'est d'abord simplement le feu, nommé agni qui est le latin i'gm's et dont la racine se retrouve en grec dans àj/Xaôç, «îyXï?, ocv-yn, et dans plusieurs autres mots. C'est en effet un des plus grands phénomènes
de la nature et l'un de ceux qui se mêlent le plus ordinairement à la \ie de l'homme, que celui du feu. Lés Aryas le tiraient, par le ^frottement, des deux pièces de bois composant Varanî, et non du caillou frappé avec le fer et faisant jaillir une étincelle. Ce dernier procédé n'est nulle part mentionné dans le Rig-Véda, fait intéressant à plusieurs titres, surtout si l'on observe la manière dont on se procurait le feu chez les plus anciens Sémites et chez les peuples des autres races voisines des Aryas. Le feu apparaissait lentement au point de contact des deux pièces de bois ; on lui fournissait alors les aliments les plus combustibles ; il grandissait, s'enflammait, consumait la matière sèche ou liquide destinée à le nourrir ; puis il diminuait par degrés, s'affaissait sur lui-même, s'éteignait, et ne laissait après lui qu'une tache noire et un petit monceau de cendres. Ce développement du feu offre, comme on le voit, une période assez semblable à celle de la vie d'un animal : celle-ci commence par être très-faible et même insaisissable , grandit , arrive à sa maturité , puis décroît, s'affaisse et s'éteint ; et le corps ne laisse sur le sol qu'une pourriture, puis une tache et un peu de terre.
Or, le feu peut se produire de cette même manière en tout lieu, en tout temps ; et les périodes par lesquelles il passe s'accomplissent toujours de la même façon. Cette ubiquité, cette uniformité du grand phénomène conduit à penser que la cause d'où il
"vient est elle-même partout présente et toujours prête à agir : en effet, ce n'est pas seulement avec les deux espèces de bois dont Varani se compose, que le feu peut être mis au jour ; il s'engendre de mêmCj plus ou moins lentement et après un effort plus ou moins prolongé, au moyen de toute sorte de bois. Ces arbres qui se balancent devant ma fenêtre, cette table où j'écris, cette chaise où je suis assis sont autant de matières dont je pourrais composer des aranîs; de telle sorte que le feu pourrait être tiré de toutes les substances végétales. C'est ce que rendait très.-clair aux yeux des Aryas, la. propriété qu'ont toutes ces substances, sans exception, de pouvoir servir d'aliments au feu. Ils en concluaient avec vraisemblance que le feu est répandu dans toutes les plantes, et qu'ainsi chaque feu qui s'allume n'est qu'une simple manifestation locale et temporaire d'un principe igné universel.
Or une vertu singulière réside dans le feu et lui constitue une sorte de vie : lorsque, par la force d'un mouvement rapide, il a été tiré du bois, il s'accroît de lui-même, sans le secours de personne, pourvu seulement qu'il trouve des aliments à sa portée ; si les aliments ne lui faisaient pas défaut, il pourrait s'étendre à l'infini et embraser toute la terre. L'homme qui lui avait donné naissance, par une simple opération de ses mains, ne tarde pas à reculer devant lui, à le reconnaître pour son supérieur, et à voir qu'il existe en lui une force active véritablement
irrésistible. Tel est Agni. Ce n'est plus simplement ce petit foyer destiné à cuire des aliments; c'est une grande puissance, à laquelle le monde tout entier succomberait, si elle venait à se tourner contre lui toute entière.
L'union de cet être puissant et du feu du foyer est marquée dans l'hymne suivant de Dirgatamas (i, 344), pris entre beaucoup d'autres.
A Agni.
Le dieu, en prenant une forme app'arente, se distingue par sa substance lumineuse, qu'il doit à la force dont il est né. Une fois produit, il est fortifié par la prière, et les Yoix du sacrifice le soutiennent et l'accompagnent.
Les offrandes constituent une de ses formes. Nos libations la perpétuent dans le foyer où il réside...
Quand les seigneurs et maîtres du sacrifice ont, par la force, tiré Agni de l'asile où gisait sa forme auguste; quand ils l'ont, suivant l'antique usage, alimenté du miel des libations, Mâtariçwan (le Vent) vient dans le foyer exciter son ardeur.
Cependant les diverses offrandes du père de famille sont . apportées; et Agni rdonte rapidement dans les branches du bûcher. Ce n'est plus alors la jeune et faible lueur, qui brillait quand ses deux mères venaient de lui donner le jour.
Bientôt il pénètre dans les branches encore intactes, qui sont aussi ses mères;, il s'étend, il s'élargit. Il envahit d'abord les plus élevées, et, toujours plus pressé, il va plus loin en attaquer de nouvelles...
Mais voici que l'Adorable a changé de forme : agité par le vent, il a courbé sa taille, et il produit, en" résonnant , des espèces de tourbillons. Toujours brillant, il brûle en divisant ses voies, et en laissant des traces noires de son passage.
Partant comme un char , il se dresse en crêtes rougeâtres;
dont il va frapper le ciel. Aussitôt, loin de sa clarté, fuient les ténèbres, de même que les oiseaux se cachent des ardeurs du Soleil.
Par toi, ô Âgni, apparaissent et Varuna qui aime le beurre consacré, et Mitra, et le bienfaisant Aryaman. Dans tes œuvres successives tu semblés te multiplier; tu t'entoures d'autres êtres, comme la roue de ses rayons.
Agni, en faveur de l'homme qui l'adresse des hymnes et de précieuses libations, ô toujours jeune, tu viens à cette fête célébrée en l'honneur des dieux. Enfant de la force, source de tout bien, Feu nouveau, nous t'honorons.... dans l'œuvre du sacrifice....
Qu'il nous entende , le Sacrificateur aux belles clartés, aux , chevaux rapides, au char magnifique. Que l'heureux et prudent Âgni se rende à nos vœux et nous conduise rapidement vers le bonheur et la richesse.
Nous avons célébré Agni, qui, par la vertu de ses feux puissants, est vraiment roi souverain....
Considéré de ce simple point de vue tout physique, Agni porte dans le Vêda plusieurs noms dont voici les principaux. C'est Harï le Jaune, Itita le Brillant, Samidda l'Enflammé ; et, dans un degré plus élevé de personnification, Tapurmûrddan à la Face-brûlante, Hiranyahasta au Bras-d'or; Tanûnapât vndiïigeur de son corps ou enfant de son corps ; Vâjin plein de nourriture ; Çyâva le Noir.
Un premier mystère préside aux naissances successives et multipliées d'Agni. Que le feu soit en quelque sorte caché dans les matières combustibles, dans le bois par exemple, c'est ce que l'on peut admettre sans hésiter ; mais quand cette sorte d'agent universel est mis au jour par le simple frottement, il
y a là un phénomène mystérieux et tout à fait surprenant. L'habitude nous le fait regarder avec une sorte d'indifférence. Toutefois, malgré le perfectionnement que la science moderne a apporté dans la préparation de Varanî, transformée, par l'addition de matières phosphorées et oxigénées, en appareils beaucoup plus commodes, le mystère est toujours le même. Les analyses chimiques ont donné les formules des corps et de leurs combinaisons ; la physique a découvert et énoncé les lois de la chaleur. Mais nous nous tromperions étrangement, si nous croyions avoir expliqué dans son principe le phénomène de la combinaison des corps et du développement de la chaleur et de la lumière. Je crois même pouvoir dire que la solution d'un tel problème n'est pas du domaine de l'observation, et que par conséquent la théorie de l'Asura Agni ne serait guère plus déplacée aujourd'hui qu'elle ne l'était il y a quatre ou cinq mille ans. Il ne s'agit plus en effet ici du fait purement matériel de l'inflammation des corps; il s'agit de la cause même et de l'origine des mouvements qui s'accomplissent dans les profondeurs infinies de la matière.
Les Aryas ne tardèrent pas non plus à s'apercevoir que les liquides ne contiennent pas moins que le bois un principe igné. Tels sont particulièrement les liquides fermentes, parmi lesquels \q sôma tenait le premier rang. Ce mot qui veut dire extrait peut également être dérivé de la racine su, engendrer, et être
comprit dans le sens de liqueur de génération ou eau de vie. Bien que le sens d'extrait soit probablement le sens primilif, on \it aussi dans le sôma un symbole : cène M pas seulement un aliment pour Agni et un principe de force courageuse pour Indra et pour les guerriers, ce fut encore une image des liquides, au moyen desquels se transmet et s'entretient la vie dans les animaux et dans les plantes. D'ailleurs un fait non moins général frappait la vue : la chaleur du feu solaire, dont il sera parlé plus bas, en pénétrant dans la terre et les eaux, soulevait des vapeurs qui, invisibles d'abord, allaient visiblement se condenser le long des flancs des collines, sous la figure de nuages floconneux et légers. Ces- nuages grossissant toujours devenaient comme de vastes réservoirs oii s'accumulait, pour ainsi dire, le feu qui les avait produits; et quand ils en étaient chargés outre mesure, les Aryas voyaient ces feux s'en échapper subitement avec lumière et avec bruit, et les eaux redescendre en pluie sur la terre, d'où la chaleur les avait tirées. Ce grand phénomène, auquel ils assistaient toujours, leur montrait bien que les eaux aussi peuvent contenir du feu ; et comme une eau n'est jamais si froide qu'on la puisse dire entièrement privée de chaleur, ils concluaient avec raison qu'il y a du feu dans toutes les eaux. L'Asura qui portait le nom de Yanaspati, maître du bois, quand on l'envisageait dans les substances végétales, pouvait dès lors à juste titre s'appeler aussi l'Enfant
des Eaux, Apâm napât (aquarum nepos, en latin), ou bien Aptya, Purîsin, l'Aquatique, Yêdyuta, le Feu de l'éclair.
Dix jeunes ministres (les dix doigts) amènent au jour celui qui a plusieurs demeures et qui, plein de gloire, vient briller parmi lès hommes.
On célèbre sa triple naissance : il naît au sein des libations, dans le Soleil, au milieu dés Eaux...
Qui de vous l'a vu, quand il se cache?... Grand et sage il engendre l'eau du nuage, et puis s'élève glorieux au sein des voyageuses...
Pareil à Savitri, il étend au loin ses bras... Il emprunte partout les vapeurs qui composent son corps éblouissant , et il donne à ses nourrices fécondes des vêtements nouveaux.
Quand ce dieu sage et protecteur élève ainsi dans les airs sa forme brillante, se mêlant aux Eaux voyageuses, il couvre au loin la voûte céleste d'une armée de nuages, qu'il soutient et qu'il a rassemblés.
"Tu ressembles à un roi grand et victorieux, dont les splendeurs s'étendent par tout le ciel qu'il aurait pour palais. Agni, ô toi qui t'environnes de feux d'une nature glorieuse et invincible, défends-nous, sois notre protecteur.
Il fait du nuage un torrent qui arrose les airs ; il couvre la terre de flots limpides; dans son sein il conserve tous les germes de l'abondance; il pénètre dans|les plantes nouvelles.
Agni purifiant, que notre foyer recueille et nourrit, brille et pourvois à nos besoins...
{Kuisa, I, 183.)
Quand les premiers pontifes aryens eurent « suivi ses traces et retrouvé cet Agni qui, tel qu'un brigand
qui se renferme dans sa caverne avec son bétail, » se cachait partout dans la nature, ils ne tardèrent pas à concevoir qu'il est un agent universel de la vie, qu'il est véritablement le grand Asura. En effet, contenu dans les liquides, il n'est pas seulement la première et la plus évidente condition de l'existence des plantes, il l'est aussi de celle des animaux. Quand il semble se retirer, l'animal tombe aussitôt dans^ l'abattement, languit et meurt ; et, Agni se retirant toujours, ïe corps devient froid et comme glacé ; il ne se meut plus lui-même ; une rigidité progressive envahit ses membres ; rien désormais ne peut le rappeler à la vie. On voit bien en effet, et dans la flamme mobile qui souffle comme le vent, et dans les eaux aériennes qui montent et descendent, et dans 1& sillon de l'éclair, que le Feu est un principe universel de mouvement, et que, si le feu cesse d'être présent ou d'agir, la vie, qui est un mouvement, doit cesser elle-même,
Un grand fait d'ailleurs enhardissait les Aryas et les poussait dans cette direction d'idées. Les animaux qu'ils voyaient habituellement, les chevaux, les moutons, les bœufs, les bêtes sauvages, l'homme aussi, grandissent en se nourrissant du liquide par excellence, qui est le lait. Par une opération de la nature, qu'une douce chaleur favorise, le lait produit la crème qui , barattée j donne naissance au beurre ; à son tour chauffé, le beurre laisse se séparer des matières solides, que l'écumoir enlève, et se réduit
de la sorte en une matière homogène et persistante qui est le beurre clarifié, havis. Cette substance, mise dans le feu, s'enflamme a\ec une impétuosité singulière, et brûle sans laisser aucun résidu. De sorte que le lait est à la fois l'aliment le plus fortifiant pour les jeunes animaux et pour le feu nouYeau-né. Comme le sôma, extrait de son liquide nourricier par une décomposition analogue et par une filtration du jus de la plante, produit aussi dans le feu une flamme vive et pure, comment n'aurait-on pas conclu de là qu'Agni est à la fois le principe du feu et celui de la vie ?
Le beurre est la matrice d'Agni; Agni est renfermé dans le beurre; le beurre forme. son rayon {Gritsamada, I, 448.)
Sôma est l'essence immortelle de Rita. {Kaxîvat, IV, 50.)
On implore Agni; on le sent partout, au ciel, sur la terre, dans les plantes, dans Yaranî d'où le tire la force.
{Kutsa, I, 188.)
Agni est la source des êtres animés et inanimés.
(Trita aptya, IV, 137.)
Or il est aisé de voir que la vie se présente toujours sous une forme déterminée. Qu'on la prenne dans sa plus haute expression, qui est l'homme, ou dans la plus infime, c'est-à-dire dans les plantes qui ressemblent à peine à des végétaux, partout on la trouve unie à des formes précises et parfaitement définies. Ce fait va même si loin que, malgré les ressemblances générales des êtres de même espèce, si
l'on observe attentivement deux d'entre eux se ressemblant plus que tous les autres, on trouve qu'il n'y a pas en eux deux parties homologues même très-petites, qui soient tout à fait les mêmes. Les formes sont donc individuelles, comme la vie, et l'accompagnent jusque dans ses plus intimes profondeurs. On en peut conclure légitimepoent que le principe de la vie est aussi le principe des formes. Or Agni est l' Asura qui donne la vie, il est donc en même temps le principe formateur des êtres. C'est ordinairement sous le nom de Twastri qu'il est alors désigné.
Le feu plastique est d'un usage nécessaire, quand on veut donner aux métaux une forme déterminée ; Futilité du feu parut si grande aux Aryas occidentaux, qu'ils l'envisagèrent surtout de ce côté et le symbolisèrent, dans les mythologies, sous les noms de Héphaistos, de Yulcain et du grand Forgeron germanique. Mais l'action du Twastri védique s'étend beaucoup plus loin ; il n'est pas seulement le fabricant des armes et des attributs des dieux ; il intervient pour sa part dans la production de tout objet ayant une forme quelconque. C'est lui qui a construit dans ses formes tout cet univers et qui en est \% démiourgfos ; c^est lui aussi qui donne auxanimaux et aux plantes, en les faisant naître et grandir, les figures et les couleurs dont elles sont revêtues. Il en est le vavri, c'est-à-dire le couvreur, le vêtisseur. Il en est leââin, c'est-à-dire le fondateur. On l'ap-
pelle sûrya et viçwakarman, parce que tout ce qui se fait dans le monde \isible est son ouvrage. Et les choses n'étant utiles que par les propriétés qui les caractérisent, propriétés qui tiennent non à la matière dont elles sont faites, mais à leur forme actuelle, les biens de toute sorte viennent d'Agni, nommé pour cela dravinôdâs.
Le même ordre d'idées, bien simple selon nous et bien naturel, aboutit à une autre conséquence, partout proclamée dans le Vêda. Celui qui est l'auteur de la vie est par cela même l'agent propagateur de la vie, le principe fécondant. Que l'on veuille en effet observer ce fait universel, que la vie seule engendre la vie, et qu'elle s'engendre elle-même, pour ainsi parler. Une bête morte, un homme mort, une plante morte, est hors d'état de se reproduire ; ce cadavre, en se décomposant, sert de pâture à un nombre souvent très-grand d'animaux, mais pas un seul de ces derniers n'est semblable à celui qu'il mange ; pas un ne peut se dire son fils ou sa fille ; tous sont nés de germes qui existaient dans ce corps quand il vivait, ou qui sont venus du dehors depuis que'le feu de la vie l'a quitté. Comment ce fait a-t-il si peu frappé nos philosophes? Il est pourtant assez visible et se reproduit assez fréquemment autour de nous. Il est du domaine de la philosophie ; car il se produit dans l'infini de la réalité, lequel est inaccessible aux sciences d'observation. D'ailleurs il ne s'agit point ici de savoir comment et sous quelles figures initiales
s'agglomèrent les premiers matériaux du corps -vivant dans l'œuf où il se développe; mais de rendre compte de la transmission des formes de la vie ; la même matière peut servir à former tour à tour des corps vivants de bien des espèces et peut par conséquent se revêtir de formes très-diverses. Est-ce donc que la vie individuelle réside dans la forme, et non dans la substance que cette forme revêt? Or je suis frappé de ce fait, que la forme ne peut se transmettre si elle n'est vivante. Pourquoi?
On voit même que le plus souvent (et toujours dans les formes animales de l'ordre le plus élevé) la capacité de se reproduire est contenue entre deux âges : ni l'extrême jeunesse, ni la vieillesse extrême, ne peuvent propager et multiplier leurs formes et engendrer la vie. Ainsi la femme qui allume le feu du foyer voit souvent ses efforts superflus, quand elle n'a, pour embraser le bûcher, qu'une petite flamme à peine vivante ou qu'un reste de feu prêt à s'éteindre. Pourquoi ces limites imposées à la puissance reproductive? Et d'où viennent-elles?
Enfin une forme ne saurait reproduire autre chose qu'elle-même : le lion n'engendre que le lion, l'homme que l'homme, le figuier que le figuier. Pourquoi? Et comment expliquer ces ressemblances locales, qui se transmettent des parents à leurs descendants, ressemblances qui portent sur les vices comme sur les qualités corporelles, sur les vertus de l'âme et sur ses mauvaises dispositions, sur les facul-
tés ou les incapacités de l'intelligence ? Comme si les caractères qui constituent l'individualité et qui lui sont imputables, avaient eux-mêmes la propriété d'être reproduits par la génération.
Voilà certes de graves questions et qui ne sont nullement résolues en Occident : à peine y sont-elles posées. Yoici ce que le Vêda répond.
Si Agrii est le principe de la vie et par conséquent l'auteur des formes, il est aussi le transmetteur des formes ou le principe fécondant. Il réside, caché, dans la semence des plantes et des animaux, laquelle ne peut se former que dans un être vivant, parce qu'Agni n'est plus dans celui qui est mort ou du moins n'y opère plus de la même manière. Agni a pris dans ce vivant une forme déterminée : la raison qu'a eue ce sage Asura de l'y revêtir, il l'a encore de l'y conserver, ce qui ne peut se faire que par la reproduction. Puisqu'il réside dans la semence des êtres vivants, c'est par ce moyen qu'il produit les formes, sûyatê.
Tes serviteurs demandent que tu répandes dans leurs corps une semence de vie. {Parâsara, I, l33.)
Cette semence réside dans le mâle. C'est la doctrine constante de l'Inde; c'est déjà celle du Vêda. Chacun sait sous quelle forme elle se transmet du mâle à la femelle soit dans les plantes, soit dans les animaux. C'est en elle que se cache ce principe igné, cette étincelle invisible de la vie, qui, parvenue dans la
matrice OÙ elle doit trouver un aliment favorable, s'y développe et y revêt un corps semblable au premier. Cette petite flamme n'est pas , dans son fond, différente de la première. De même qu'Agni demeure toujours identique à lui-même, quoiqu'il s'allume chaque jour sur un grand nombre d'autels, ainsi l'Agni de la vie demeure inaltérable, quoiqu'il s'incarne sous mille formes diverses par la génération et par le moyen d'une multitude innombrable de germes vivants, déposés dans autant d'œufs que luimême a disposés tout exprès. Agni est, à cause de cela même, nommé Puruéa, qui veut dire mâle et rien autre chose.
Dans l'Hymne nuptial, cité et interprété ci-dessus, nous avons vu Agni, mystérieusement uni à la jeune fille, prendre successivement les noms de Sôma, de Gandarva, à^Agni, et enfin de Manu, qui est le fiancé lui-même, ou pour mieux dire l'homme en général et en particulier.
Agni est le fiancé des filles et 1 époux des femmes.
(Parâsara, I, 130.)
Partout cet être puissant est appelé lion, taureau, ch€fval rapide et fougueux, et jamais ces mots ne sont au féminin ; ses surnoms sont tous masculins. 11 est le producteur et le générateur des vivants; au-dessus de lui, il n'y en a pas un autre qui l'égale, ni qui soit comme lui répandu dans le monde entier. Les Aryas ont pu dès lors le désigner par Purusa;
et nous^ pouvons traduire ce mot en langage moderne par Principe masculin suprême.
Uunivèrsalité d'action de ce principe lui fait donner à juste titre le rôle de Prajâpati, qui signifie maître de la créature, ou plus exactement maître des générations. C'est dans son sein et pour ainsi dire dans la matrice qu'il a préparée et que l'on nomme Asurasyajatara, la matrice de l'Asura, qu'il engendre lui-même éternellement tous les vivants.
Le rôle du principe masculin attribué à Agni et le nom de Purusa qu'on lui donne alors, ont eu dans la philosophie brahmanique une merveilleuse destinée. En effet, lorsque le corps glorieux d'Agni ne fut plus regardé que comme un symbole, la notion métaphysique, cachée dans la théorie de l'Asura, fut rendue par le mot hrahmaji.. Mais le grand problème de la vie et de sa transmission subsistant toujours, le rôle àe purusa ou de mâle fut naturellement attribué à Brahman, dont le nominatif singulier est Brahmâ. C'est pourquoi, dans la théologie des temps postérieurs , Purusa désigne Brahmâ , principalement comme père du monde, comme auteur des générations et propagateur de la vie. Enfin, lorsqu'en y réfléchissant davantage, on se fut aperçu que cette action d'engendrer était peu conforme à la nature absolue du Souverain Être, on désigna ce dernier par le mot Brahman mis au neutre, et on le considéra comme dégagé du rôle et de la fonction àe purusa. Mais ce Neutre, insaisissable à la pensée et supérieur
à la pensée, ne devait pas être et ne devint jamais l'objet d'un culte, parce que, ne dépensant aucune activité, il n'avait nul besoin de sacrifices destinés à l'entretenir. Purusa est un des termes de théologie métaphysique sur lesquels on a le plus discuté ; les ouvrages brahmaniques ne suffiraient peut-être pas à en donner exactement la valeur. Le Rig-Vêda nous semble en fournir une complète interprétation.
Souvent en effet l'on traduit ce mot par Esprit divin, par Ame du monde ou même par Ame individuelle. Tous ces sens sont également bons, suivant le point de vue où nous placent les auteurs, encore bien que le mot sanscrit ne signifie pas autre chose que mâle. Car Agni est aussi l'auteur de la pensée. Non-seulement les formes individuelles les plus parfaites sont accompagnées d'intelligence et de sentiment, ce qui suppose dans leur producteur des vertus analogues ; mais, comme nous l'avons dit cidessus, on voit que la perfection des intelligences est en raison de celle des organismes, c'est-à-dire des formes; et que là où l'organisme vivant se trouve réduit à ses formes les plus élémentaires, la pensée ne se remarque pour ainsi dire plus. Forme et pensée sont donc deux choses inséparables et proportionnées l'une à l'autre ; de sorte que l'auteur de la vie est en même temps l'auteur de la pensée, et que le Mâle et l'Esprit sont deux termes qui ne doivent pas être disjoints.
Mais ce sont là des considérations abstraites, que
quelques auteurs védiques seulement semblent avoir abordées. Agni est aussi l'auteur de la pensée d'une autre manière, plus aisée à comprendre. Chacun sait que la pensée sans idées n'est rien , puisqu'elle serait comme une représentation qui ne représenterait rien et comme un principe actif hors d'état d'agir ; ce serait moins encore, si c'est l'idée même qui constitue l'intelligence, comme l'admettaient les Indiens. Or c'est le même mot qui en grec signifie forme et idée; c'est aussi le même en sanscrit, riiL]pa ; car les idées sont les formes mêmes des choses que nous concevons. Un même mot en grec signifie voir et savoir, â'Sw, et c'est encore cette même racine qui produit le mot idéix. Le producteur qui fait apparaître les formes se trouve être aussi le producteur des idées et par conséquent l'auteur de l'intelligence et delà science. Ce producteur c'est le feu, avec sa lumière; c'est Agni. De plus, comme il fait voir les objets par une lumière qu'il tire de lui-même et dont il est le dispensateur, les auteurs des Hymnes ont pu dire sans métaphore :
Ton regard perce l'otscurité de la nuit. (Kutsa, I, 180.) Il a l'œil ouvert sur toute la nature. (Id.)
et attribuer à ce grand Principe igné de la vie et des générations la suprême intelligence :
Nous sommes des ignorants, 6 sage et prudent Agni. Nous ne connaissons point ta grandeur; toi seul en as le secret. (IV, 135.)
Agni se connaît en science divine. {Kaxîvat, IV, 132.)
Pour cela il est appelé Vêâas, c'est-à-dire qui distingue les objets, et Jâtmêdàs, c'est-à-dire naturellement savant; les prêtres, qui connaissent la science sacrée mieux que tous les autres hommes, sont dits fils aînés de Rita.
La théorie d'Agni, reproduite de mille manières dans les Hymnes, donne en résumé une première et puissante explication des choses. La yie s'y trouve envisagée sous ses deux formes essentielles, dans ses deux grandes manifestations, la génération des êtres et l'intelligence. Les raisonnements qui la composent sont fondés sur les faits les plus frappants de la nature, et forment entre eux un enchaînement très-fort. Cette théorie ne laisse de côté aucun des grands phénomènes que la simple observation nous révèle. Une seule chose n'est point abordée dans la doctrine védique et par conséquent n'y est point expliquée : c'est celle que l'on nOmme en Occident l'existence substantielle des êtres finis. Mais c'est là précisément, sauf les idées propres à certaines écoles, le grand point de dissidence entre l'Occident et l'Orient, ou pour mieux dire entre les Aryas et les Sémites. Nous y reviendrons plus bas.
Il nous reste à montrer, dans ce chapitre, le rôle que l'Asura Agni joue dans les cérémonies sacrées. Si l'œuvre sainte est un abrégé du grand œuvre
de la nature, Agni se retrouvera nécessairement à l'autel avec ses fonctions, mais symbolisées. La plus ordinaire qui lui soit départie est d'être le Messager qui porte aux dieux les offrandes, vêtarana : le feu rend glorieux tout ce qu'il consume ; il s'éteint après qu'il a consommé l'holocauste; et les vapeurs qu'il a formées avec le grita, le sôma et les gâteaux sacrés, s'élèvent dans l'air et vont se mêler au grand corps des dieux. Quoique les objets présentés au foyer d'Agni aient été purifiés et bénis par le prêtre , néanmoins, le feu, qui les transforme en matières invisibles, peut bien être appelé par excellence le purificateur, pavamâ?ia. Ces matières si pures servent dès lors à nourrir les dieux, qui les rendent en biens de toute sorte et surtout en richesses , en troupeaux et en nombreux enfants. C'est à cette fonction de porteur de l'offrande que semble se rapporter le nom de gandarva, donné souvent à Agni. Ce mot, par son étymologie, signifie le chevalr des-odeurs, c'est-à-dire qui transporte les odeurs vers les régions célestes habitées par- les dieux. Le Vêda fait observer plusieurs fois qu'Agni naît et grandit entouré de suaves odeurs, qu'il développe lui-même en consumant l'holocauste. Quand on voit l'importance attachée dans tous les cultes à l'encens et aux parfums brûlés sur l'autel, on ne saurait être surpris qu'un fait naturel, aussi considérable et aussi mystérieux que celui des odeurs, ait été représenté par un symbole, et qu'Agni, agent universel, en ait
reçu le nom de Gandarva, Du reste, le cheval a été ]ui-même de bien bonne heure en quelque sorte consacré à Agni, soit à cause de sa force et de la rapidité de ses mouvements, soit parce qu'il était la bête par excellence des Aryas guerriers et voyageurs. L'hymne de Dîrgatamas que nous allons citer en entier, expliquera suffisamment peut-être celui que nous avons cité plus haut et donnera le sens du grand sacrifice de V açwœnêda.
Au cheval du sacrifice.
A peine es-tu né, que tu fais entendre ta voix en sortant de la poche des eaux ou plutôt de ,1a corruption. Tes bras, ô Brillant, ressemblent aux ailes de l'épervier. cheval, ta naissance est grande et digne de nos louanges.
Yama l'a remis à Trita, et celui-ci lui a donné un char. Sur ce char, Indra est monté le premier. Le Gandarva a pris les rênes qu'il emprunte au Soleil. Les Vasus ont orné le cheval.
cheval, tu es Yama, tu es Aditya, tu es Trita, par un mystérieux accord. A des moments marqués, tu es arrosé de sôma : car on te reconnaît dans le ciel trois stations.
Oui, on te reconnaît trois stations^ d^ns le ciel, comme tu en as trois dans les eaux et trois dans le grand fleuve de l'air. Mais j'aime surtout, ô cheval, à te voir, ainsi que Varuna, revenir au lieu où tu nais (chaque jour).
cheval, ce sont là tes relais ; là sont les impressions de tes pieds, ô bienfaiteur! Là j'ai vu tes rênes fortunées, que vénèrent les gardiens du feu sacré.
Je t'ai reconnu de loin ; c'était bien toi-même, volant à nous du haut du ciel. J'ai vu une tête s'avancer rapidement par des routes faciles oii la poussière est inconnue.
J'ai vu ici ta forme merveilleuse, elle semblait animée du
désir de recueillir nos ofifrandes dans cette enceinte sacrée. Quand un mortel prépare pour toi les mets, tu viens comme affamé vers l'herbe.
cheval, après toi, les mortels, et leurs chars, et leurs vaches, et le bonheur des jeunes filles! Tous les vivants recherchent ta faveur; les dieux voudraient égaler ta force.
Sa crinière est d'or; ses pieds, rapides comme la pensée. Indra est descendu, les dieux sont réunis pour consommer l'holocauste ■de celui qui le premier a monté le cheval.
Des coursiers héroïques, divins, aux membres élancés, au ventre ramassé , tels que des cygnes qui volent en troupe, s'élancent à travers les routes de l'air.
cheval, ton corps marche, mais ta pensée est rapide comme le vent. Les poils de ta crinière s'étendent partout et se jouent dans les branches du bois.
Voici le cheval arrivé au lieu du sacrifice, l'air pensif et l'âme «oumise aux dieux. Devant lui est mené le bouc enchaîné à ses •destins. Voici venir aussi les sages et les chantres.
Le cheval occupe la place principale en face du père et de la mère. Comblé d'honneurs, qu'il aille ters les dieux. Que son serviteur reçoive les biens les plus précieux.
Quoique Dîrgatamas soit un des poêles védiques qui emploie le plus de métaphores et recherche le plus les expressions mystérieuses, on peut néanmoins reconnaître sous la figure fort idéalisée du cheval, Agni lui-même ; et, dans le cheval vivant, l'on doit voir encore Agni s'immolant en quelque sorte dans une de ses productions, dans une de ses incarnations, pour procurer le bien de l'assemblée pieuse.
La persistance et l'extension de la théorie physique qui attribue au feu la vertu de porter l'holocauste vers les dieux d'en haut et de nourrir les corps célestes avec ses vapeurs odoriférantes, ont été
beaucoup plus grandes qu'on ne saurait le croire. Cette théorie se retrouve toute entière dans les cérémonies catholiques, accomplies le Samedi-Saint à Rome. Le cierge pascal en effet répoad très-exactement à ce que nous voyons dans le Vêda, la cire au beurre clarifié, la mèche au bois de l'autel, le flambeau lui-même, avec sa forme particulière et son chapiteau, au trône élevé d'Agni. Le feu s'allume à la porte de l'église au moyen d'un fusil , moyen évidemment moderne oii le silex remplace Varanî. Il est communiqué à trois bougies, qui forment un véritable tryagni, un Agni à trois têtes, triçiras; et qui sont disposées à l'extrémité d'une canne repon- ' dant au vêtasa (roseau) des Hymnes védiques. Le thuriféraire marche le premier, comme le nêstri des Aryas, qui semble conduire lui aussi le Gandarva, porteur des parfums. En trois stations , pareilles aux trois vêdis ou autels d'Agni, la procession est arrivée au cierge pascal, que l'on allume ; et le diacre dit une prière finale commençant pas ces mots :
« nuit Traiment heureuse, qui a dépouillé les Egyptiens et enrichi les Hébreux ! Nuit en laquelle les choses du ciel sont réunies à celles de la terre, et les divines aux humaines. Nous te prions donc, Seigneur, que ce cierge consacré en l'honneur de ton nom, persévère sans se consumer, pour détruire l'obscurité de cette nuit ; et que, reçu comme une vapeur odoriférante, il se mêle aux luminaires de là haut. Que l'astre qui, le matin apporte la lumière, reçoive ses flammes ; cet astre, dis-je, qui ne se couche jamais et qui, revenu des régions inférieures a lui avec sérénité sur le genre humain. »
Ce sont là évidemment des paroles symboliques et que leur auteur a pu composer jadis sans avoir été inspiré, même indirectement, par le Vèda. Je les ai cités pour avoir une occasion' de dire que les analogies, mêmes fortuites, que le culte chrétien offre avec les cultes orientaux, sont une difficulté de plus à vaincre pour les propagateurs de la foi catholique. Car il est peut être plus difficile de modifier chez un peuple la signification des symboles que d'y introduire des symboles nouveaux.
Agni, messager du sacrifice, héraut qui convoque les dieux au banquet sacré, étendard lumineux autour duquel ils se rassemblent en compagnie du peuple des fidèles , Agni reçoit les offrandes et les consume ; mais il ne les garde pas , puisque son corps mortel , qu'il manifeste chaque jour , n'a qu'une très-courte durée et ne laisse rien après lui qu'un peu de cendre sur l'autel. Ce sont les dieux qui perçoivent les vapeurs odoriférantes du foyer. Agni reçoit des mains du prêtre les diverses offrandes et les transmet aux dieux. Il est ainsi le vrai «acrificateur, hôtri, le premier pontife, angiras, le brahman par excellence; et, en prenant possession de ce qu'on offre aux dieux par son intermédiaire, il €st le maître du sacrifice, vrihaspati, et le maître de la piété, brahmanaspati.
Dans l'assemblée pieuse, réunie autour de l'autel et assise sur le gazon sacré, il est encore le chef de la séance, sadasaspati. Dans la maison du père de
famille, il réside à la fois dans l'époux, dans le père et dans le foyer domestique; il mérite donc d'y porter le nom de gârhapatya. Son culte est en honneur chez tous les Aryas ; le surnom de Yêçwânara peut ddnc s'entendre simplement, avec le sens que sa composition lui donne, et signifier qui est chez tous les hommes. Enfin la vertu génératrice d'Agni fait qu'étant le même dans tous les êtres vivants, il constitue entre tous les Aryas une véritable fraternité et peut lui-même porter le nom d'Aryaet de bon parent, subandu. Cette idée que tous les hommes sont frères en Agni est Tivement exprimée dans cet hymne de Savanarasa, le dernier du recueil ;
A Agni.
Agni, maître généreux, tu te mêles à tout ce qui existe. Dans la demeure de l'Ofîrande, tu allumes tes feux. Apportenous la richesse.
Venez, rassemblez-vous pour vous entendre. Que vos âmes secomprennent. C'est en s'unissant que les antiques dêvas ont obtenu leur part.
Les hommes ici rassemblés n'ont qu'une prière , un vœu, une pensée, une âme. J'offre dans ce sacrifice votre prière et^ votre holocauste, présentés par une intention commune.
Que vos volontés et vos cœurs soient d'accord, que vos âme& s'entendent, et le bonheur est à vous.
Nous terminerons ce chapitre par une remarque générale touchant le caractère d'Agni. Cet Asura semble né, dans le symbolisme aryen, de la simple
observation des phénomèDes physiques que présente le feu. Puis, la réflexion se portant sur le développement de la vie dans les corps des plantes et des animaux. Ton en attribua l'origine à ce même principe igné, qui dès lors prit un caractère spiritualiste. Cette notion reçut une extension nouvelle, lorsqu'on s'aperçut que les formes des choses sont le produit et l'accompagnement constant de la vie. En outre l'union étroite des formes de toute nature avec l'intelligence qui les conçoit et qui ne serait rien sans elles, conduisit les prêtres aryens à voir dans Agni un principe tout spirituel, un être trèsintelligent, une personne morale. Enfin, l'ubiquité de son action, selon les lieux et selon les temps, en faisait le Principe universel de la vie et de la pensée et l'auteur de tout bien. C'était presque Dieu ; la notion de Brahmâ était sur le point d'éclore. Aussi trouvons-nous dans le Rig-Vêda un grand nombre d'hymnes où Agni est conçu comme une véritable personne divine, comme un esprit pur, très-parfait, auteur de toutes choses et maître du monde ; producteur des hommes, il leur donne la vie, afin qu'ils l'aiment comme un père, qu'ils le servent et que par là ils parviennent au bonheur et à l'immortalité. Voici la belle prière de l'angiras Hiranyastûpa, I, 53 :
A Agni.
Agni, tu as été l'antique risi Angiras. Dêva, tu es l'heureux ami des autres dêvas. Dans ton œuvre sainte sont nés les Mamts, sages, agissant avec prudence, et chargés d'offrandes.
Âgni, toi le premier et le plus grand des pontifes, sage, tu pares les cérémonies sacrées ; tu es né de deux mères. Puissant et intelligent, pour le bien de l'homme et des mondes, tu reposes partout dans la nature.
Agni, montre-toi d'abord à Màtariçwan (le Vent) : qu'il vienne avec respect te donner des forces Que le ciel et la terre soient illuminés; choisi pour notre sacrificateur, porte notre offrande. toi notre refuge, exerce ta haute fonction.
Agni, c'est toi qui as révélé à Manu, la région du ciel, toi qui as été généreux pour le généreux Purûravas. Qiiand du sein de tes parents, tu as été extrait par le frottement, on t'a porté d'abord du côté de l'orient, puis du côté opposé.
Agni bienfaisant, auteur de notre prospérité, tu es digne d'être célébré par celui qui, élevant le calice, connaît la vertu des invocations et des prières. Agni, tu es la vie; tu es le protecteur de l'homme.
Agni, sage, tu places dans la bonne voie l'homme qui s'égarait daùs la mauvaise. Dans ces rencontres où le combat s'engage, 011 le guerrier va recueillir un heureux butin, c'est par toi que quelques hommes triomphent de la multitude.
Agni, tu entretiens chaque/jour dans une,; sorte d'abondance immortelle l'homme qui t'honore; ton sage serviteur obtient de toi le bonheur et la nourriture qu'il désire, dans les deux espèces.
Agni, pour prix de nos louanges, donne au père de famille, qui t'implore, la gloire et la richesse; à nos hommages nous
ajouterons des hommages nouveaux. Ciel et terre, protégez-nous avec les autres dieux.
Agfli, à côté des parents qui t'ont produit, dieu vigilant et irrépréhensible parmi les dieux, toi qui t'es donné une forme sensible, sois-nous propice : accueille le sacrifice du père de famille- Toi qui possèdes la fortune, tu peux bien conférer la richesse.
Agni, tu es pour nous un défenseur prudent et un père : à toi nous devons la vie, nous sommes ta famille. En toi sont les biens par centaines, par milliers; invincible, tu es la force des héros et le gardien des sacrifices.
Agni, alors que tu pris une forme humaine pour le bien de l'humanité, les dêvas te donnèrent comme général à Nahusa. Quand le fils de notre Père naquit, c'est eux aussi qui choisirent Ilâ pour commander aux enfants de Manu.
Agni, dêva, par tes secours protège nos biens et nos personnes. Tu mérites nos louanges. Tu conserves les vaches du fils de ton fils, toujours attentif à perpétuer ton culte.
Agni, tu étends ta protection sur le serviteur, constant dans ses hommages. Tes quatre yeux brillent et s'allument. Tu chéris la prière du prêtre, qui te présente l'holocauste. Car tu es bon et miséricordieux.
Agni, tu aimes cette richesse enviée, qui est le premier vœu de ton chantre respecté. Protecteur prévoyant du faible, tu reçois le nom de père. Ta haute sagesse gouverne depuis l'enfant jusqu'aux régions célestes.
Agni, l'homme qui se répand en pieuses générosités, tu le couvres de tout côté d'une épaisse cuirasse. Celui qui aux agréments qu'il prépare à ses hôtes, aux doux aliments qu'il leur donne, ajoute encore l'o&ande au prêtre, ne peut être comparé qu'au ciel.
Agni, si nous avons péché, si nous avons marché loin de toi, pardonne-nous : tu es un parent, un père, un défenseur pré-
■voyant. En faveur des hommes qui offrent le sôma, tu apparais pour accomplir le sacrifice.
Agni, toi qui fus Angiras, 6 saint, -viens ici avec ces sentiments qu'eurent autrefois Manu, Angiras, Yayâti et les anciens. Viens, amène la troupe céleste, fais-les asseoir sur le gazon et consomme le sacrifice.
Agni, que ta grandeur croisse par l'effet de cet hymne, que nous t'adressons suivant nos forces et notre science. Conduisnous à la fortune, et accorde nous l'abondance avec la sagesse.