II. SÛRYA. SYMBOLIQUE DU SOLEIL
Nous verrons, dans le chapitre suivant, comment la notion d!Agm, dépouillée de ce qu'elle pouvait avoir de symbolique , devint pendant la période même du Vêda une idée fondamentale, autour de laquelle tous les symboles tendirent à se grouper. Nous allons, dans celui-ci, donner une exposition abrégée de ces derniers.
La nature, prise dans son ensemble, porte le nom à'Aditi, qui veut dire indivise. Ce mot ne désigne pas l'indivisibilité substantielle d'un principe métaphysique, comme êka, unique, et acêdya, que l'on ne peut partager ; il exprime seulement l'ensemble de toutes les choses naturelles, considérées dans leur totalité.
« Aditi, c'est le ciel; Aditi, c'est l'air; Aditi, c'est la mère ,
le père et le fils ; Aditi, c'est tous les dieux et les cinq espèces d'êtres; Aditi, c'est ce qui est né et ce qui naîtra. »
{Gôtama, I, 169).
Le nom d^ Aditi est d'autant plus intéressant qu'ayant apparu dans le monde gréco-alexandrin au temps des Ptolémées, il pourra devenir, dans la critique moderne, un point de départ pour les recherches relatives à Tinfluence exercée par l'Inde sur l'Occident à cette époque. Ce fait quand il aura été élucidé, pourra sembler plus important encore, si l'on observe que le personnage, très-indécis dans ses formes, de la grande Aditi, a presque disparu dans le panthéon indien des temps postérieurs au Vêda, de sorte que l'on arrivera peut-être à conclure que les Hymnes du Vêda ont été positivement connus dans Alexandrie.
Quoi qu'il en doive être, Aditi engendre les Adityas, qui sont au nombre de douze et qui, dans la mythologie brahmanique, semblent répondre aux douze grandes divisions du ciel, c'est-à-dire, en un sens plus restreint, aux douze mois de l'année. Mais dans le Vêda cette signification n'est pas encore définie : les Adityas paraissent être bien plutôt des points de vue généraux pris, soit sur le monde visible tout entier, soit sur le Soleil et ses diverses énergies. Par exemple il est difficile de penser que Pûsan, Yivaswat et Yisnu soient autre chose que le Soleil, et ces trois êtres idéaux sont pourtant des âdityas. Parmi ces douze conceptions , un peu
vagues encore dans le Vêda, il en est trois dont les noms se présentent ordinairement ensemble et sont invoqués à la fois : ç^Q%i Mitra, Varuna et Aryaman. On s'accorde aujourd'hui à considérer l'âditya Yaruna comme étant l'Asura du ciel étoile. C'est en effet ce qui ressort assez bien des versets suivants, attribués à un poëte ancien souvent nommé dans les Hymnes, à Çunançêp'a :
Varuna.
... Sans racines, règne Varuna, fort et pur, trésor élevé de rayons lumineux. Ces rayons descendent, mais leurs racines sont en haut. Puissent-ils briller pour nous au milieu des airs !
C'est lui, c'est le royal Varuna qui prépara au soleil cette large voie oii il poursuit sa route; qui, dans une région dépourvue de chemins, en fit un pour le Voyageur...
' Ces étoiles qui brillent au-dessus de nos têtes apparaissent la nuit, et avec le jour elles se retirent; la lune aussi vient la nuit étaler ses splendeurs : l'œuvre de Varuna n'est jamais interrompue...
{Çunançêpa, I, 40.)
On dit que Varuna, dont le nom vient de vri, couvrir, comme pour désigner le ciçl étoile qui est pareil à « une toile » jetée sur le monde, répond à YOvpocvoç des Grecs, et que ces deux mots n'en font qu'un par leur étymologie. Cette explication du nom d'Uranus n'est pas invraisemblable, sans que cependant elle soit jusqu'à présent parfaitement établie ; il faut considérer en effet que si Varuna préside au
ciel étoile, Mitra semble présider au ciel de jour, et Aryamank l'un et à l'autre. On voit même, dans les hymnes de Vàmadêva , l'âditya Varuna presque identifié avec Indra, qui est une entité symbolique d'un ordre inférieur, et transformé en un véritable guerrier céleste, patron des xattriyas. Cette fonction, attribué par le poète à Varuna, ne l'empêche pas de faire de cet âditya une sorte de producteur universel des choses ; et ce grand rôle lui est également assigné par les poètes de la famille d'Atri. Au contraire Dîrgatamas, dont les hymnes marquent un génie beaucoup plus net et une science des symboles beaucoup plus précise, départit aux deux âdityas Mitra et Varuna le rôle que nous croyons être le véritable ;
Vos vêtements sont amples, et magnifiques. Quand vous les quittez, vous le faites avec sagesse, et ils ne se trouvent jamais déchirés...
Votre enfant (le Soleil) porte le fardeau de ce monde, soute nantce qui est bon, repoussant ce qui est mauvais.
Nous voyons cet époux des jeunes Aurores s'avancer, poursuivre sa révolution , et couvrir ces espaces élevés et vastes, demeure de Mitra et de Varuna.
Sur le même sujet, on peut lire encore plusieurs hymnes très-beaux de Vasisïa (m, 149 et suiv.), qu sont d'accord avec la pensée de Dîrgatamas.
On peut donc admettre, avec le commentateur Sâyana , que ces deux fils d'Aditi représentent le Jour et la Nuit, dans ce que ces phénomènes ont de
plus général et par conséquent de moins figuré. Quant au nom de Mitra, qui signifie ordinairement amiy nous pensons qu'il a ici une autre valeur et qu'il vient de la racine mây mesurer, qui fait au participe mita^ et que, sauf le genre, il est identique au grec ^xpnv. Il désignerait ainsi l'âditya du ciel, considéré comme mesurable, soit dans le temps, soit dans l'espace. On sait que le nom de Mitra joue un rôle important dans la symbolique des Mêdoperses et qu'il a aussi pénétré dans les cultes grécoromains au temps de leur décadence.
Nous avons hâte d'arriver à des symboles védiques d'une signification plus restreinte et par conséquent plus claire et mieux établie.
Le grand phénomène de la nature visible est évidemment l'apparition du Soleil , avec toutes les conséquences qu'elle entraîne. Les effets produits par la présence de cet astre sont si nombreux et si variés, et en même temps si bien définis et en quelque sorte si bien classés, qu'il a été possible aux anciens prêtres âryas de les représenter par des noms et par des figures mythologiques assez diverses. Presque tout le panthéon védique se rapporte à cet ensemble de phénomènes et présente lui-même ime unité, qu'une étude même superficielle des Hymnes
fait aisément ressortir. On peut en effet ranger les Boms du soleil sous trois chefs, suivant qne l'on considère cet astre comme père de la lumière , comme voyageur céleste, ou comme pro.ducteur des formes et appariteur de la nature.
Comme auteur de la lumière, il porte le nom de Sûrya, qui est le i.eipioq des Grecs et le Solàe^ Latins; c'est le Soleil. Le mot sûrya vient de la racine sur ou swar, qui veut dire briller et qui, prise comme substantif, répond au 2erp des anciens Grecs, Il est de toute vraisemblance que le nom grec ordinaire du Soleil, H/aoç, est lui-même, ainsi que Izlrm la Lune, une transformation plus complète du nom védique Sûrya. Ce Brillant s'appelle encore Çukra, mot qui a la même signification, et Hansa (ail. gans, gr. yriv) qui veut dire Cygne; le Vêda n'explique pas celte allégorie, qui se retrouve chez les Grecs dans le récit des amours du Cygne et de Lêda. Ce manque d'interprétation, fait rare dans les Hymnes, est un indice de la haute antiquité de ce symbole, lequel du reste ne doit pas nous surprendre quand nous voyons, de nos jours encore et chez nous, l'Esprit divin représenté sous la figure d'une colombe, sans qu'il soit possible à la majeure partie des chrétiens et même des prêtres de rendre raison de cette allégorie. Le Cygne, Hansa, est demeuré dans la théologie brahmanique comme un terme usuel pour désigner l'âme du monde, Paramâtmâ.
Au rôle de Voyageur que remplit le Soleil se rat-
tache la légende du Nain, déjà toute entière dans le Vèda, reprise et développée postérieurement par la poésie brahmanique jusqu'à nos jours. Quand le Soleil se lève, il semble qu'il gît à terre comme un petit enfant nouveau né, mal venu, avec une grosse tête qui ne s'élève guère au-dessus du sol. Mais ce nain ne tarde pas à grandir, il s'élance, s'empare du haut du ciel, domine le monde entier, le maîtrise, et, après lui avoir fait sentir sa puissance, va se reposer à l'horizon du couchant. Et ainsi chaque jour. Dans sa station supérieure, ce nain porte le nom de Yisnu, devenu célèbre dans les temps postérieurs, mais qui n'est ici qu'un simple âditya solaire.
Visnu, ton corps est immense, et nul n'en peut mesurer la grandeur. Nous connaissons deux de tes stations, qui touchent à la terre ; toi seul connais la plus élevée, yéritablement divine....
Ce dieu dans sa grandeur a mesuré en trois pas ce, monde brillant de cent rayons. Que Visnu soit célébré comme le plus rapide des êtres; mais sa gloire est aussi dans sa brillante solidité....
Rayonnant Visnu, je chante ta gloire aujourd'hui, moi qui suis maître dans la science sacrée. Faible, je célèbre un fort tel que toi, qui habites loin de notre monde.
Visnu, pourquoi quitter ta forme, sous laquelle tu t'es écrié : je suis le Rayonnant? Ne nous cache pas cette beauté, que nous avons admirée quand tu es venu parmi nous.
{Vasisfa, III, 175.)
Je chante les exploits de Visnu qui a créé les splendeurs terrestres, qui par ses trois pas a formé l'étendue céleste, de Visnu partout célébré...
Ses trois pas immortels sont marqués par de douces libations
et par d'heureuses offrandes. C'est Visnu qui soutieait trois choses, la terre, le ciel, tous les inondes.
Deux, des stations de ce dieu touchent au domaine des mortels. La troisième est inaccessible à tous, même à l'oiseau qui voie...
Visnu a développé là force suprême qui fait briller le jour, et, uni à ses amis, il a ouvert le pâturage J
Que le divin Visnu, plus puissant que le puissant Indra, daigne se joindre à lui. Que le Sage, qui siège en trois stations, se plaise à notre sacrifice^ et permette à l'Ârya qui le lui o&e d'en recueillir le fruit.
ÇOîrgatamas, I, 363 et sq.)
Le nom de Vzènu vient de la racine «zç, qui veut dire pénétrer, et il exprime la force pénétrante des rayons du Soleil à sa station de midi.
L'approche du Soleil, au moment de l'aurore, fait apparaître les formes des objets que la nuit avait rendues invisibles. La cécité, que les ténèbres nocturnes infligent à Thomme pour un temps, est un sujet de chants plaintifs et de métaphores hardies, qui revient assez souvent dans le Yêda. Ce mal est guéri par l'Asura dont la lumière semble chaque jour engendrer les formes des choses. C'est cette génération solaire dés choses visibles qui porte le nom de Savana, et dans laquelle on distingue trois moments principaux, qui sont les trois pas de Yimu, Le Soleil , ou pour mieux dire l'Asura du Soleil, l'âditya, dont cet astre est le char et projette au loin la splendeur, porte le nom de Savitri, quand on l'envisage comme producteur des formes. Par cette production, il ne faut pas entendre une créa-
tion, au sens propre de ee dernier mot; car il n'est point question, dans le rôle de Savùri, d'un acte d'où proviendrait la substance même des choses^ cette idée de créer ne semble pas être dans le Yêda, et l'on peut même douter qu'elle ait jamais paru dans les doctrines indiennes. Il s'agit exclusivement des formes, objets des sens et particulièrement de la vue : Caxusj l'œil, est fils de Sûrya, Que le fait exprimé par le mot savana soit une production par voie de génération, c'est ce que prouvent fous les mots sanscrits dérivés de la racine su, entre autre mnu et suta, qui veulent dire ftîs. Or la génération ne produit que des formes et n'atteint jamais les substances, la même matière servant indéfiniment à des suites d'êtres vivants des formes^ les plus variées.
Le divin Savitri, revenu vers nous, établit chacun à son
poste, dieu et mortel. Il apparaît sur son char d'or,, et de son regard embrasse les mondes.
Le dieu, ami de nos sacrifices, suivra deux routes, l'une ascendante, l'autre descendante; il arrive, traîné par deux chevaux lumineux. Le divin Savitri vient de la région lointaine,- pour détruire tout ce qui est mal.
Sur ce large char qui s'avance vers nous, tout* brillant d'ornements d'or et pressé par un aiguillon d'or, Savitri est monté, resplendissant de mille lumières, digne de nos hommages.
Ses chevaux noirs allongent leurs pieds blancs, et sur un char dont le train est d'or; ils amènent la lumière aux hommes; devant le char du divin Savitri se lèvent toujours et les mortels et tous les êtres....
Le* noble Asura s'élève parun mouvenient insensible, et vient, comme porté sur des ailes, se révéler aux cieux
Savitri, à l'œil d'or, éclaire les huit régions de la terre, les êtres qui habitent les trois inondes et les Sept-Fleuves...
Savitri, par ces routes antiques et' sohdes, faciles et sans poussière, que tu suis dans le ciel, viens aujourd'hui pour nous garder; et daigne converser avec nous.
{Hiranyastûpa, I, 66.)
A Savitri.
Le divin Savitri qui travaille constamment à produire, et qui perte les êtres, vient de se lever pour son œuvre
Il étend au loin ses longs bras. Et pendant qu'il poursuit sa route, sous lui se jouent les Eaux purifiantes et le Vent qui tournoie.
La nuit poursuit l'œuvre de Savitri.
Partageant avec lui de moitié, elle s'occupe à tisser sa grande toile. Cependant le sage comprend que la puissance du Producteur n'est pas éteinte. Car, il sort, il reparaît, et l'infatigable vient pour marquer les divisions du temps
Il marche vers le terme de sa route, vainqueur de tous ses ennemis et désiré de tous les vivants. Alors il quitte une tâche, dont l'autre moitié ne le regarde plus.
On le demande; on cherche avec inquiétude, dans les plaines désertes de l'air, l'habitant céleste qui devrait s'y trouver. Mais, la forêt silencieuse n'est pas pour cela sans oiseaux: rien ne saurait détruire les œuvres du divin Savitri...
Les oiseaux, les animaux, sont tous dans les retraites diverses que leur a assignées Savitri... {Gritsamada, I, 517.)
Celui qui par sa lumière met au jour toutes les formes visibles, est aussi celui qui les entretient par sa lumière ;• s'il en est le procréateur, il en est aussi le nourricier et peut à ce titre être nommé Pûsan, de la racine pus, qui signifie nourrir. Et il ne s'agit
pas seulement ici des figures immobiles des corps inorganiques ; le Nourricier entrelient aussi, par sa vertu vivifiante d'Asura, tous les êtres animés; il leur montre les choses qui sont nécessaires à l'entretien de leur vie ; il les montre les uns aux autres, pour qu'ils se recherchent ou s'évitent ; il leur procure tous les biens. D'ailleurs il est aisé de comprendre que les choses ne sont utiles que par leurs formes, leur matière n'ayant par elle-même aucune valeur. Qu'est-ce en effet qu'un morceau de pierre ou de fer? Qu'est-ce que l'eau informe ou la motte d'argile? Mais la pierre taillée et dressée fait une maison, le fer une charrue ou un glaive, l'eau et la terre la plante vivante, avec ses fruits et ses sucs bienfaisants. L'auteur des formes peut donc, aussi bien que Tivastri, aussi bien que Agni, être appelé Yiçwâvasu, possesseur de tous les biens, ou B'aga, le fortuné. Ce sont là des noms sous lesquels on désigne souvent le grand Asura du Soleil.
. Ce rôle, comme on le voit, mêle intimement Sûrya aux actes journaliers, aux phénomènes universels de la vie. Gomme Yivaswat il y est mêlé plus intimement encore. En effet il faut entendre par ce mot une puissance qui habite , qui réside dans tous les êtres en les pénétrant ; car ce mot est formé Aevas qui veut dire séjourner, demeurer, et du préfixe t/7' qui ajoute quelque force à la racine. C'est surtout comme producteur des formes que Sûrya porte ce nom : on voit dans un hymne attri-
bué à Dêvaçravas (iv, 1 58) et dans un autre attribué au {mnQxxji NâBânêdûïa (iv, 175), que Yivaswat avait épousé la fille de Twastp, Savarnâ, donile nom signifie Célle-qui-porte-avec-^elle -la-couleur, c^est-à-dîre, en langage moderne, le principe de la coloration. La couleur est un de ces grands phénomènes naturels qui peuvent frapper les esprits les moins réfléchis ; sans elle, il n'y a pas de formes que l'on puisse apercevoir; et sans formes visibles, le monde, pareil à la nuit, serait pour nous tous ce qu'il est pour les aveugles nés. Or on sait que ces malheureux ne peuvent vivre sans le secours des autres, qui Toient pour eux, ni développer leur intelligence que par l'action directe des clairvoyants. L'union étroite de la forme avec la couleur et de ces deux choses avec la vie et avec l'intelligence, explique suffisamment, selon nous, pourquoi Yivaswat, résidant dans les êtres par son asuryam, y épouse Savarnây et devient par elle père de Manu, qui est le symbole et le père de l'humanité pensante [man, penser) .
Twaspri marie sa fille : tous les êtres sont assemblés. L epouse du grand "Yivaswat apparaît et devient la mère de Yama..^
On voit par là que celui qui réside en tous les êtres, Vwaswat, est aussi le père du dieu de la mort. Tel est en effet le rôle ordinaire de Yama dans les Hymnes. Cette généalogie nous parait s'expliquer, pour ainsi dire, d'elle-même, par le simple spec-
tecle des faits naturels, auxquels il faut toujours se reporter quand on lit le Vêda. En effet Yivaswat et Savarnâ, étant les parents de Manu et lès auteurs de sa vie, sont aussi ceux qui donnent à son existence la mesure dans laquelle elle est contentie. C'est précisément le sens étymologique du mot i/am, qui signifie maintenir, contenir. Puisque le même principe engendre, entretient et finit l'existence réelle des êtres vivants, c'est lui aussi qui impose à ces formes périodiques qui les constituent , la loi de leur développement. L'application de cette loi se continue après la mort, soit pour le corps, dont les formes ne -se détruisent pas subitement, soit pour l'âme, qui est immortelle ; ainsi la même énergie divine préside également à la mort et à la loi. Le dieu des morts, Yama, porte aussi le nom de Darma, qui est la justice ou, pour mieux dire, le Code de la loi. Ce côté tout moral et abstrait de la fonction symbolique de Yama est beaucoup moins développé dans les Hymnes du Rig qu'il ne le fut plus tard ; mais il s'y rencontre déjà.
Du reste la parenté symbolique de Ywaswaty de Manu et de Yama, dieu de la justice et de la mort, est une conception de beaucoup antérieure à la période du Yêda ; car nous la retrouvons complète chez les Iraniens ou Mêdo- Perses, dont le livre sacré, l'Âvesta, qui n'est pas une imitation des Hymnes indiens, nous montre aussi Yivanghat comme père du genre humain et de Yima. Et si l'on s'avance
plus à l'ouest, on retrouve encore la même fraternité entre Fantique législateur : crétois , Minos , et Rhadamahthe, tous deux fils de Jupiter, qui est le dieu du ciel, divaspatir, ou ^«yzVn. Quant à Rhadamanthe, il est possible de l'identifier avec Yama ; ce dernier se nomme en effet darma-râja, ce qui signifie roi de la justice ; par une transposition des deux éléments du mot, laquelle a pu s'opérer soit d'ellemême, soit par l'influence sémitique (puisque c'est de la Phénicie que les princes Crétois étaient venus) , on obtient râja-darma ; or les modifications subies, dans l'Inde même, par ces mots, nous les montrent devenant rao puis même râ, et damma en pâli; si. râ-damma a pu être un instant la forme populaire de râja-darma , comme cela est incontestable, un simple suffixe, très-commun dans la langue grecque, achèvera d'expliquer le sens û\x nom de Rhadamanthe.
Un cortège symbolique entoure dans le Vêda le nom de Yama, dieu des morts. L'étendue de cet Essai ne nous permet pas de le développer ici. Nous appelons seulement l'attention sur Saramâ, \di chienne divine, qui semble avoir pour identique, sous une forme humaine, l'Hermès psychopompe des Grecs; et sur les chiens de Yama, aux quatre yeux, au poil fauve, aux larges naseaux, qui étant réunis en un seul animal monstrueux peuvent bien être identiques au Cerbère de la mythologie des Hellènes.
Revenons à Savitri. Ce puissant Asura , par la vertu de ses rayons, pleins de chaleur aussi bien que de lumière, soulève les odeurs, les transporte dans l'air, ou, d'une autre manière, les produit dans les plantes, les y filtre, comme dit le poëte, et en est conséquemment à la fois l'auteur et le véhicule. Nous pensons que c'est à ce grand phénomène naturel que répond encore ici le nom de Ganciarva, donné au Soleil un grand nombre de fois dans les Hymnes. C'est à un fait du même genre que se rapporté évidemment le surnom de Pâpi, buveur ; car les rayons du soleil absorbent et boivent pour ainsi dire toutes les matières liquides répandues sur les objets ou en eux. Lorsque, dans le sacrifice, qui est comme un abrégé du grand acte de la nature, on voulut représenter ces phénomènes par un symbole, on offrit à F Asura du Ciel , par l'intermédiaire d'Agni , un breuvage sacré volatil et odoriférant , le sôma. Pour représenter les aliments solides que consomme également l'ardent soleil, les corps des animaux et des plantes qu'il absorbe dans son vaste corps glorieux, on lui offrit le lait caillé, dadi, et on lui donna à lui-même le surnom de Daâikrâs. quivient-au-caillé. Ce Dadikrâs est un coursier céleste, généreux , vif, rapide , impétueux , héroïque et resplendissant, donné aux hommes par Mitra et Varuna.
A sa vivacité on dirait l'oiseau de proie qui bat de son aile empressée; on dirait l'épervier qui plane dans le ciel.
{Vâmadêva, II, 183.)
Daâikrâs est même identifié avec Hansa , le Cygne céleste, symbole de Sûrya. Ce n'est pas les seuls animaux. sous la figure desquels ces Asuras soient représentés.
Cette intervention de l'énergie productrice du Soleil dans les choses réelles nous conduit naturellement à parler à' Indra lequel n'est autre que Savitri lui-même, conçu sous une forme plus précise et contenu, quant à son action, dans un ordre de phénomènes plus , déterminé. Nous allons donc, dans cette étude, en quelque sorte du plus au moins : après avoir donné une idée générale de ce que les poètes védiques entendaient par Asura, nous avons vu cette idée se préciser davantage sous la grande figure d'Agni ; la personnification est plus complète, les formes et les fonctions mieux arrêtées dans les Adityas, et surtout dans Savitri; elles le sont entièrement dans Indra j lequel peut, d'après le seul Vêda, être représenté par la peinture et par la sculpture. Avec ce dieu, nous atteignons ainsi le dernier terme de l'anthropomorphisme.
Indra est l'énergie atmosphérique du Soleil ; c'est là sa vraie nature. Les efforts constants des poètes âryas vers l'unité les ont conduits quelquefois à agrandir le domaine de ce dieu, à faire de lui l'égal
de Savitni à^k^i même, et à le présenter comme Funiversel et unique Principe de Vie. Mais c'est là une déviation de l'idée primitive, ainsi que le prouve le symbole que nous allons décrire tout à l'heure. Il se peut aussi que des tendances privées, qui n'avaient rien de philosophique, aient poussé certains poètes xaltriyas, tels que Viçwâmitra et les siens, à donner une sorte de prépondérance à Indra, qui était en effet par excellence le dieu et le symbole des xattriyas; mais, par le fait, on voit que, dans le panthéon brahmanique issu du Yêda, ce dieu n'a jamais pu prendre le premier rang, qu'A^?«', sous le nom de Brahmây s'est trouvé placé fort au-dessus de lui, que Yisnu, siniple âditya des régions éthérées, s'est mis à côté de Brahmâ, que plus tard Çiva lui-même, qui ne se rencontre pas dans le Rig-Yêda ou qui n'y est que l'Asura du Vent, a conquis un rang égal à celui de Yisnu : tandis que Indra est demeuré le chef des dieux inférieurs, ou, comme dit Mgr Palle goix, évêque de Siam, le Roi des Anges.
Il suffit d'ouvrir les yeux au spectacle des airs, pour assister à la plus grande lutte dont le monde nous offre le tableau. Les luttes des plantes qui se tuent et se dévorent entre elles, celles des animaux qui se poursuivent, s'atteignent, se déchirent et se mangent, celles de l'homme même dans ses grands combats, sont petites, bornées, individuelles, à peine collectives, et, vues de loin, elles sont insaisissables. Mais dans le vaste « transparent des airs, » les
hommes intelligents voient se dérouler, à travers les plus ardentes péripéties, la lutte du Soleil et du Nuage. Les combattants ont pour champ de bataille l'atmosphère, pour armures l'obscurité et la lumière, pour armes la foudre. Le ciel était bleu au lever du jour et laissait tomber encore le froid de la nuit; Sûrya se lève, ses rayons pénétrants réchauffent la terre et les corps réveillés des animaux et des plantes; la vie semble renaître. Mais voici que, le long des flancs obliques de la montagne, se forme une petite nuée, qui est comme une vapeur légère et blanche ; elle grossit, elle s'allonge, elle se traîne comme un serpent, et chauffe au soleil son dos qui grandit toujours. La voilà devenue un nuage, qui s'étend, entoure le mont comme un parasol, s'élargit dans l'air, gagne le haut du ciel, s'empare de toute l'atmosphère, couvre la terre de ténèbres et la dérobe entièrement au jour. Mais l'ardent Sùrya lance au-dessus ses rayons, perce le vaste corps du nuage, l'échauffé, le brûle, le fait tournoyer comme par une force pénétrante et inévitable ; la foudre est lancée de toutes parts, des roulements infinis parcourent l'étendue des cieux. Le nuage se fond en eau; le soleil se montre à travers ses lambeaux dispersés; et l'empire du ciel est reconquis,. Voilà la guerre, sans cesse renouvelée, à laquelle assistaient les Aryas, et que nous pouvons souvent contempler nous-mêmes. Elle les intéressait d'autant plus, que les régions continentales du midi ne connaissent guère d'autres pluies
que celle de l'orage, et que c'est de l'orage qu'elles attendent les eaux fécondantes du ciel, c'est-à-dire les aliments et la vie. La sécheresse est leur fléau destructeur ; l'ouragan est leur ami ; qu'il brise des arbres et emporte des maisons, pourvu qu'il pleuve.
Symbolisez. J'appelle Indra la puissance météorique du Soleil ; Ahi, Çusna, Yritra, le nuage sous ses divers aspects ; Maruts, les vents déchaînés. Indra ne va-t-il pas jouer dans les airs le même rôle qu'un roi puissant à la tète de son armée? C'est le dieu de la lutte par excellence : on l'appelle Indra de la racine ind, régner, Arya comme les nobles seigneurs du temps, Susipra, au beau nez, pour distinguer le chef, par ce signe de noblesse, des ennemis au nez aplati que l'on appelait Dasyus, et que l'on nomme ici Dânavas ; on le nomme Xattriya, comme les princes féodaux ; on le nomme Raja, car il est vraiment le Roi des cieux ; il est Div, c'est-à-dire paré de vêtements brillants; il est Çakra, c'est-à-dire puissant. Voici maintenant son cortège et son œuvre^ comme le Vêda nous les présente.
Quand la nuit touche à son terme, une fine lueur se répand d'en haut et commence à rendre visibles les silhouettes des arbres et des collines. L'âne s'éveille le premier et donne avis à toute la nature que le Roi du ciel est en route et qu'il approche. C'est celte bête, si belle dans les contrées du midi, et dont la nôtre n'est qu'une grotesque dégradation, que les
Aryas ontdonnée pour attelage aux Cavaliers célestes,, aux deux Açwins véridiques, courriers matinaux et médecins vigilants, qui viennent, avec la clarté pour remède, guérir la nature entière des maux et des eiTeurs de la nuit.
Ecoutez l'hymne que chantait en votre honneur un homme errant dans les ténèbres, hymne que j'ai répété en recouvrant la vue par votre protection,- ô Açwins, auteurs de tout bien.
Avec vos coursiers aux ailes d'or, rapides, doux, innocents, s'éveillant avec l'aurore, humides de rosée,, heureux et disposés à faire des heureux, venez à nos sacrifices, comme les abeilles au miel...
Vos rayons avec le jour repoussent les ténèbres et projettent au loin dans l'air des lueurs brillantes. Le Soleil attèle ses coursiers
[Vâmadêpa, I, 191.)
Le char des Açwins a trois sièges, sur un desquels est placée la fille du Soleil, Urjanî, cette charmante lumière, que le regard des dieux suit avec un pur amour; « la jeune et aimable fille » est emportée par eux dans leur course circulaire.
Alors apparaît l'Aurore, sœur de la Nuit ; elle est sur un char éclatant ; rougeâtre, elle ouvre les portes rougeâtres de l'Orient ; elle s'avance, elle s'étend, elle remplit le monde de clarté.
Elle se dévoile, comme ime femme couverte dé parures; elle semble se lever et se montrer à la vue, comme un^ femme qui
sort du bain. Elle a tissé la plus belle des toiles^; et toujours jeune elle précède à l'orient la grande lumière.
{Satyacravas, II, 375.)
En effet voici le Rai lui-même, voici Indra. Le ciel n'est plus rougeâfre; les Açwins ont été plus loin vers l'occident ; l'Aurore disparaît comme eux ; c'est le cortège royal qui va venir.
Indra est monté sur un cbar d'or, traîné par des coursiers jaunes ; il est lui-même tout resplendissant d'or; il porte la tiare étincelante ; dans une main, l'arc d'or ; dans l'autre, la foudre, qui est sa flèche ; sur son char, le disque d'or, aux bords tranchants. Il a pour cocher l'habile et prudent Matait.
A Indra.
Indra, qu'il te soit agréable^ ce sôma extrait de nos mortiers. Aime à venir à nous avec tes chevaux. Monte sur ton char de couleur jaune.
Par amour, tu amènes l'Aurore, tu allumes le Soleil. Sage et prévoyant, Indra aux chevaux jaunes (Haryaçwa), tu donnes an monde sa brillante parurei
Jaune est la voûte du. ciel, jaune est la surface de la terre ; et c'est Indra qui a consolidé ces deux grands corps jaunes, entre lesquels, Jaune (Hari) lui-même, il circule pour les entretenir.
Le dieu aux jaunes coursiers, bienfaisant et jaune, illumine le monde entier. Il porte dans, ses bras une arme jaune, la foudre aux jaunes reflets.
Oui, Indra tient sa foudre jaunissante,, ardente, entourée de traits éblouissants. Avec ses chevaux, il a fait sortir, à la fois, le sdma de nos mortiers- et les vaches.
(Ficwômiira, II, 65.)
L'escorte de Hari est composée des Maruts, qui sont au nombre de soixante-trois ; il[fc?^anp2^aw (le chien de Mâtali?) est leur chef; il complète le nombre soixante-quatre, qui est celui des divisions de la rose des vents. Les Maruts so.nt traînés par des antilopes, les plus rapides des animaux. Fils de Prisni, qui est la terre montueuse, ou de Sinâu, qui est rindus, ils vont a\ec bruit autour de leur seigneur, prêts à le soutenir dans la lutte. Du reste, eux-mêmes sont tous des princes et méritent le nom d'Aryas et de Xattriyas, comme Indra, qui est leur suzerain et leur chef de guerre.
Aux Maruts,
Nobles Maruts, quand du haut du ciel, au lever du Soleil, vous vous abandonnez à l'ivresse, vos coursiers ne doivent point éprouver de fatigue...
Prudents enfants de Prisni, habiles archers, couverts d'armes retentissantes, pourvus de glaives, de flèches, de carquois, de traits menaçants, montés sur de beaux chars et maîtres d'excellents coursiers, ô Maruts, vous vous avancez avec pompe
Chargés de vapeurs humides, rayonnants, parés de bracelets et de coUiers d'or, ces nobles héros ont du haut du ciel mérité nos louanges et un renom immortel.
G Maruts, sur vos épaules reposent vos glaives ; dans vos bras sont la force, la vigueur et la puissance. Sur vos têtes brillent' des aigrettes d'or...
Agitez le ciel et les montagnes, versez des trésors sur votre serviteur. Les forêts ont tremblé de crainte sur votre passage. Ebranlez la terre, enfants de Prisni. Pour le bonheur, vous avez attelé vos antilopes...
Bons et grands, traînés par des coursiers noirs ou jaunes, ils s'étendent aussi loin que le ciel.
(Çyâvâçwa, II, 338, 343.)
Tout ce cortège bruyant, mouvant et lumineux, dont les armes se choquent et dont les fouets claquent au milieu des airs, s'avance vers le foyer d'Agni, s'y arrête un instant, y reçoit de la main du prêtre et par l'entremise du Feu sacré, le sôma, liqueur ardente des guerriers, et les aliments solides de l'offrande. Indra et « la brillante armée des rapides Maruts » sont prêts désormais à engager le combat.
Déjà en effet, en présence d'Indra qui s'avance, AM, le Serpent, fait glisser son corps vaporeux dans les airs, et rassemble des montagnes de nuages. Çusna, le Sec, tient les eaux suspendues dans l'atmosphère, les refuse à la terre, dessèche les plaines et les collines, tarit les fleuves, fait périr de faim et de maladie les troupeaux et les hommes ; le Sacrifice languit, l'œuvre de la production de la vie semble près de s'arrêter ; les Asuras ne recevront plus les aliments dont ils ont besoin pour accomplir sans fatigue leur fonction divine. Tous les êtres sont intéressés dans la lutte. Yritra, « celui qui couvre » de nuages l'atmosphère, s'est emparé des régions dont Indra est le maître ; il y commande ; il a voilé la face du Resplendissant et a dérobé à la terre la vue de sa majesté. Mais voici Indra qui s'avance armé de la foudre.
A Indra.
y>\ Je- y^ux. chanter, les antiques-^explojts par lesquels s'jest «distin- ,gué le foudroyant Indra. .11^ frappé Ahi; il a répandu les ondes sur la terre; il a déchaîné les torrents des montagnes. ' '' Ahi se cachait dans la montagne;- il l'a frappé dé cette arme ■ '■ ■ Retentissante ; fabriquée pour j lui par TwAstrij- . et i les ; gaux , • telles que des vaches qui courent à leur étable, se sont jetées au Grand-fleuve. . , - . ,
... Magavan a pris sa foudre qu'il va lancer comme une flèche; il a frappé le premier né des Ahis.-- . i.^ ;. • . , . > . ' ! . .V Aussitôt; les charmes de ces magiciens sontdétruitis ; aussitôt tu semblés donner naissance au soleil, au ciel, à l'aurore. L'ennemi a. disparu devant toi. Indra a frappé Vrîtra, le plus nébuleux de ses ennemis. De : sa foudre puissante et meurtrière,. il lui a brisé, les m^ml)res, .. tandis^ qu'Âhi, comme un arbre frappé de la hache, gît étendu
sur la terre., \ -..•,..
... Il osait provoquer le dieu fort et victorieux... Il n'a pu éviter un engagement mortel, et l'ennemi d'Indra, d'une poussière d'eau,. a :grossi lés xivières. . -;.; , :: . ;j - . Privé de . pieds, privé de bras, il combattait e,neqre, Indra . de sa foudre le frappe à la tête, et Vritra... tombe déchiré en lambeaux...
La mère de Vritra s'abaisse; Indra lui porte par dessous un -coup mortel; la mère tombe sur le fils. Dânu est étendue, comme une vache avec son veau.
Le corps de Vritra, balloté au milieu des airs agités et tumul- ' tueux, n'est plus qu'une^ chose sans nom- que submergent les : «aux. Cependant l'ennemi d'Indra est enseveli dans .le sommeil éternel... /, i :,
Indra, roi du monde mobile et immobile, des animaux apprivoisés et sauvages, armé de la foudre, est aussi roi des hommes. Comme le cercle d'une roue en embrasse les rayons, de même Indra embrasse toutes choses.
(L'Angiras Hiranyastûpa, I, 57.)
Le résultat de la bataille est que la \ie est rendue aux animaux et aux plantes ; c'est rœiivre d'Indra, prince dispensateur des richesses, trésor inépuisable de l'abondance. ,
Nous n'avons pas besoin de faire ressortir tout ce qu'il y a de vrai dans ces symboles. Comment seraient-ils faux, puisqu'ils sont faits à l'imagé de la nature, et produits par la simple observation des faits naturels les plus saisissants? Il ne nous.reste plus, pour compléter le tableau, qu'à marquer le rôle des Màruts dans la grande guerre d'Indra et du Nuage, et à montrer comment les poètes du Vêda ont compris les effets de cette vertu fécondante de la tempête. Nous citerons simplement un hymne de la famille d'Atri, dans lequel Parjanyày \ë Tumultueux, résume en sa personne tous les Maruts réunis.
A Parjanya.
Parle devant tous : ,célèbre par tes chants, honore par tes offrandes le vigoureux Parjanya ; fécond, rapide, retentissant, il répand une heureuse semence au sein des plantes.
Il déracine les arbres...; avec sa grande arme, il épouvante le monde. La foudre à la main, le bienfaisant Parjanya ya. faisant la gueiTe aux impies qui retiennent les ondes.
Tel que l'écuyer qui avec le fouet stimule ses chevaux , Parjanya se fait annoncer par des coursiers chargés de pluies; et quand il couvre le ciel de nuages, il en sort de longs rugissements.
Lès vents soufflent, les éclairs brillent, les plantes croissent,
l'air est inondé. La terre renaît pour tous : Parjanya a fécondé Prîfivî. .
Par toi, ô Parjanya, Prit'ivî a plié sous son fardeau, les vaches se sont remplies, toutes les plantes ont grandi. Sois donc notre puissant protecteur.
Maruts, envoyez-nous la pluie du haut du ciel. Que le mâle étalon nous lance sa rosée. Asura, notre" père, viens avec la nue où gronde le tonnerre, et répands les eaux sur nous.
Fais entendre ta clameur, tonne; dépose sur terre un germe de vie. Vole de tout côté sur ton char humide. Déchire l'outre du nuage; qu'elle s'épuise sur nous, et que les colhnes comme les plaines soient inondées.
Ouvre et répands sur nous ce grand trésor. Que les eaux prisonnières s'échappent. Arrose de ce beurre le ciel et la terre. Que nous buvions le lait des vaches.
Parjanya , quand au milieu des murmures des nuages et de la foudre, tu envoies la mort aux méchants, le monde entier tressaille de joie; tout ce qui est sur terre se réjouit.
Tu nous as donné la pluie pour notre bonheur. Tu as rendu la vie aux déserts arides. Tu as pi^oduit les plantes utiles à notre existence. Ainsi tu as mérité les hommages des hommes.
{Bhôma, fils à'Âtri, II, 378.)
Indra \ainqueur porte avec justice le nom de Jaya, le Victorieux, et celui de Magavan, heureux et digne d'hommages. Producteur des pluies fécondantes, il est dara et 15arwara, soutien du monde. Il mérite d'être honoré par cent sacrifices et désigné par le nom de Çaiakratu. Aussi, c'est principalement à ces puissances agissantes et bienfaitrices que l'on offre le sacrifice du matin ; Indra , Vâyu , les Acwins et les Maruts en sont les principaux consommateurs, ï)ôktaras. C'est pour eux que les liqueurs sacrées, sous la figure des nymphes Apsarâs , se
réunissent dans le grand vase appelé samudra ; et lorsque ce dernier mot fut, par les chantres védiques, employé pour désigner le grand réservoir des eaux du ciel, les Apsarâs y furent également transportées, pour y être le gracieux ornement de la cour d'Indra et siéger à la source des fleuves/
Tel est l'ensemble de cette mythologie védique, où l'on peut aisément reconnaître des traits identiques à ceux de la mythologie des Grecs. Elle a deux caractères bien remarquables, son unité et sa clarté. Nolis n'en donnons ici que l'ensemble et les principaux linéaments; elle se diversifie beaucoup plus dans les Hymnes ; et chaque poëte y ajoute les détails que sa tradition ou son imagination lui fournissent. Mais il est bien rare qu'alors les récits ou les conceptions qu'il présente ne s'accordent pas avec les données fondamentales. Du reste beaucoup de développements particuliers se rattachent à un passé lointain ; car on les retrouve, sous des formes analogues, chez les Iraniens, les Grecs ou les autres peuples anciens de l'Europe. Quant à la clarté des symboles, elle est telle dans le Vêda qu'il ne reste presque aucun doute sur le plus grand nombre d'entre eux, le phénomène naturel étant presque toujjours décrit avec le symbole qui le représentCi C'est un grand avantage que présente la mythologie du Vêda sur celle des Grecs ; et, comme celle-ci est en majeure partie venue de la même source que celle des Indiens et qu'elle avait reçu avec elle ses pre-
miers développçmeots dans d'Asie centrale, un -tableau complet et explicatif des synaboles védiques, fait sans arrière-pensée et sans opinion préconçue, serait la meilleure préparation à la symbolique des Grecs et un guide presque, toujours sûr poiir ceuiç , qui en voudraient faire l'exégèse et en donner l'interprétation. Toutefois, il y aurait toujours un danger à courir : le symbolisme védique est tout aryen et n'a rien reçu du dehors; celui des Grecs a emprunté quelque chose, à diverses époques, des peuples de race sémitique et d'autres encore. Il y aurait péril à vouloir tout expliquer par le Vêda, comme il y avait une erreur capitale à faire tout venir de l'Egypte ou de la Phénicie.
Enfin, nous terminerons cet exposé par une remarque importante. Les cultes grecs, et avec eux les symboles, ont été presque tous localisés sur certains points, du continent ou des îles : on montrait le lieu où était né Neptune, celui où avait été élevé Jupiter, la petite plaine où Prométhée avait ramassé l'argile dont il avait modelé le premier homme, la forêt où. Géçès avait pris une branche de pin résineux,, la montagne ardente où elle l'avait allumée, et ainsi du reste; et pour compléter ce. système, on avait choisi un pic déterminé pour être le lieu de rendez-vous, de tous les dieux à la fois; c'était l'Olympe.. Rien de pareil dans le Vêda. La géographie n'est presque pour rien dans, ses symboles; les phénomènes; y sont envisagés dans leur upiversalité ;
l'empire des dêvas, c'est l'univers. Il y a pourtant dans le Rig-Vêda deux ou trpis récits localisés : tel est lé suivant :
...Une femme, fille du ciel, voulait malheureusement la mort : tu la lui as donnée.
grand Indra, cette fille du ciel, l'Aurore, se faisait grande ; tu l'as réduite en poudre.
L'Aiurore tremblante, ' ainsi frappée par toi, ô généreux, est tombée de ,son char réduit en poussière.
Et ce char fracassé s'est affaissé dans la Vipâçâ qui coule au loin....
{Vâmadêva, II, 163).
Le commentateur ajoute « dans l'occident. » Il a raison, selons-nous; car ce récit localisé ne nous semble prouver qu'une chose, c'est que l'auteur de l'hymne habitait à l'orient et à une assez grande distance de la Vipâçâ, qui est l'Hyphase. Cette historiette météorologique est du reste encadrée au milieu de beaucoup d'autres, où sont racontés les miracles opérés par Indra ; et tel est ordinairement le caractère des petits récits symboliques localisés, qui se trouvent çà et là dans le Recueil des Hymnes. Ils n'ont d'autre valeur que de fixer le point de vue où le poëte était placé, et n'intéressent nullement la doctrine générale ni la tradition commune des Aryas du sud-est.